thumb|350px|Atelier de potier, plaque corinthienne de 575-550 av. J.-C, musée du Louvre
L'artisanat est en Grèce antique une activité économique importante mais largement dévalorisée, notamment parce qu'elle était censée être indigne d'un homme véritablement libre. Cependant, si les métèques et les esclaves étaient alors sans doute majoritaires parmi les artisans, on trouvait également nombre de citoyens dans les ateliers, notamment à Athènes, dont certains jouèrent un rôle économique et politique important du fait de leur richesse.
Concrètement, l'artisanat correspond en Grèce antique à toutes les activités de transformation manufacturée de matières premières, agricoles ou non, aussi bien dans le cadre de l'oikos, de la chôra ou d'un atelier-boutique urbain (ergasterion) que dans celui d'ateliers de taille plus importante réunissant plusieurs dizaines de travailleurs. La plupart du temps, la division verticale du travail y était réduite, chaque artisan prenant en charge toutes les étapes de production de l'objet créé.
Statut de l'artisanat, statut de l'artisan Une définition délicate thumb|left|upright=1.3|Atelier d'un sculpteur travaillant sur un cheval en marbre, Staatliche Antikensammlungen.
« Artisanat » et « artisan » sont des notions délicates à définir, dans la mesure où elles renvoient à des concepts relativement contemporains dont la définition est inopérante pour la Grèce antique.. Les historiens de l'Antiquité s'entendent pour considérer comme artisan un individu disposant d'un savoir-faire particulier et produisant, hors du secteur agricole, des biens matériels destinés à la commercialisation. « L'artisan peut vendre sa propre production, mais il ne se confond pas avec le commerçant : il fabrique une partie ou la totalité du produit qu'il commercialise.. »
Dans ce cadre, certains historiens ajoutent un critère sélectif supplémentaire en considérant que l'artisanat se limite à la production de biens matériels finis, ce qui exclurait les activités d'extraction de matière première dans les carrières ou les mines : « la carrière ne nous intéressera donc que si elle est propriété de l'atelier qui fabrique la statue ; si en revanche elle vend ou exporte des blocs, même ébauchés, elle n'entre pas dans notre champ.. » Cependant, une telle restriction n'est pas prise en compte par d'autres historiens, Christophe Feyel et Philippe Casier notamment.
Le plus souvent, les Grecs anciens ne distinguaient pas l'artiste de l'artisan. De ce fait, certaines activités considérées comme artistiques à l'époque contemporaine font partie intégrante de l'artisanat en Grèce antique, dans la mesure où elles s'expriment dans la fabrication d'un objet concret : n'en sont exclues que les activités « auxquelles les Anciens ont accordé le statut de production artistique et le patronage d'une Muse » (musique, poésie, etc.).
Une activité dévalorisée Des désignations diverses pour une réalité variée Le fait que la langue grecque ne dispose pas d'un terme englobant l'ensemble des réalités auxquelles le concept contemporain d'« artisan » renvoie indique à la fois le manque d'homogénéité de ce monde de l'artisanat et la grande diversité des activités et des statuts de ceux qui en relèvent.. Les artisans sont ainsi désignés par des termes variés : si / , qui renvoie à l'idée de création, de fabrication d'un objet, reste plutôt neutre et général (il désigne ainsi aussi bien le potier que l'aède ou le devin), le caractère péjoratif du terme / souligne le mépris des Grecs pour ces travailleurs manuels (par opposition à l'intellectuel) utilisant le feu de leur four (baunos) pour fabriquer des objets de céramique ou de métal : il n'est pas anodin de ce point de vue que « par la suite, le mot ait été associé au travail manuel et à celui des esclaves ».. L'utilisation du mot / fait référence à la maîtrise d'un savoir-faire particulier et dépasse à ce titre largement le strict champ de l'artisanat, puisqu'on désigne ainsi également le comédien ou le soliste virtuose..
Une activité jugée indigne d'un homme réellement libre Les sources à notre disposition soulignent régulièrement la piètre image des artisans dans la société grecque, et ils la justifient, à l'instar de Xénophon : « il est certes bien naturel qu'on tienne [les métiers d'artisans] en grand mépris dans les cités. Ils ruinent le corps des ouvriers qui les exercent et de ceux qui les dirigent en les contraignant à une vie casanière assis dans l'ombre de leur atelier, parfois même à passer toute la journée auprès du feu. Les corps étant ainsi amollis, les âmes aussi deviennent bien plus lâches. »Xénophon, Économique, IV, 2., VI, 495d-e.. On les y juge peu sûrs lorsqu'il s'agit de prendre les armes pour défendre leur cité : « ils passent pour de mauvais amis et de mauvais défenseurs de la patrie ; aussi, dans certaines cités, notamment dans celles qui passent pour guerrières, il est défendu à tout citoyen d'exercer les métiers d'artisans »Xénophon, Économique, IV, 3.
L'activité artisanale est par ailleurs jugée contradictoire avec l'idéal d'autarcie qui irrigue les mentalités de l'époque et amène à privilégier l'agriculture à toute autre activité productive. En effet, on considère alors que l'homme libre est celui qui ne dépend, pour sa survie, de personne d'autre que lui-même et sa capacité à exploiter la terre qu'il possède, son oikos. Vivant de son bien, il n'est pas dépendant de la volonté d'un autre, au contraire de l'artisan qui doit lui, pour survivre, disposer de clients prêts à lui acheter ce qu'il produitOlivier Picard, Économies et sociétés en Grèce ancienne (478-88 av. J-C.), Sedes, 2008, 58.. Aristote dit que « la condition de l'homme libre est qu'il ne vit pas sous la contrainte d'autrui », I, 9. Dans ce schéma, le paysan, libre « par nature », est plus digne du statut de citoyen que l'artisan.
La justesse de cette opinion s'illustre, pour les auteurs anciens, dans l'attitude des artisans lorsqu'ils sont citoyens d'une cité : leurs interventions sont présentées comme désordonnées et égoïstes, ne visant qu'à défendre leur intérêt individuel ou catégoriel : « on voit les artisans presque uniquement occupés de l'idée de faire fortune ; les uns se livrent à l'agriculture, les autres au commerce, d'autres encore exercent deux ou trois métiers à la fois ; et dans les États démocratiques, la plupart courent aux assemblées populaires et répandent le désordre en vendant leurs suffrages, I, 74, 7 ». La légitimité de retirer aux artisans, comme le fait Platon dans la cité idéale des Lois, la qualité de citoyen est d'autant plus grande que leur activité professionnelle les prive de la skholè, du loisir indispensable au citoyen pour se consacrer suffisamment à ses amis et aux affaires de la citéXénophon, L'Économique, IV, 2-3.. Platon et Aristote considèrent ainsi clairement que la qualité d’homo politicus, de citoyen, est incompatible avec celle d’homo economicus à laquelle sont attachés l'artisan et le commerçant : c'est pourquoi les deux philosophes plaident « pour l'instauration de deux agoras : une agora économique et une agora libre (politique), espace citoyen »..
Une réalité plus nuancée
Cependant, la force de cet idéal aristocratique ancien plus ou moins infusé dans l'ensemble de la société n'était pas partout du même ordre : s'il s'imposait pour une grande part dans les cités guerrières ou terriennes comme Sparte ou Thèbes (où la citoyenneté était conditionnée à la possession d'un bien foncier, et où quatre années d'exercice de fonctions artisanales vous condamnait à la perdre) à l'époque classique, les cités plus ouvertes au commerce étaient bien plus libérales dans la reconnaissance de la légitimité de la citoyenneté pour ceux de leurs habitants à pratiquer l'artisanat..
Ainsi, à l'époque classique, ils seraient près de (sur un total de ou citoyens) à Athènes., cité où l'artisanat est, il est vrai, particulièrement développé. Dans les Mémorables de Xénophon (III, 7, 6), cette part non négligeable d'artisans parmi les citoyens athéniens est également soulignée, pour les dénigrer, par Socrate : « N'est-ce pas, en effet, devant des foulons, des cordonniers, des maçons, des chaudronniers, des laboureurs, des marchands, des brocanteurs de place publique, des gens qui cherchent à vendre cher ce qu'ils ont acheté à vil prix, que tu te sens timide ? Car voilà de quoi se compose l'assemblée du peuple. »
De même, la part des citoyens parmi les artisans n'est pas négligeable : d'après les comptes du chantier de l'Érechthéion, on trouve, parmi les travailleurs dont le statut est précisé, 23 % de citoyens, contre 58 % de métèques et 19 % d'esclaves..
Les possibilités, réelles, d'enrichissement par l'activité artisanale peuvent sans doute contribuer à expliquer ce décalage relatif entre le discours et la réalité. Lysias, dans l'un de ses discours contre une proposition visant à retirer la citoyenneté à ceux des citoyens athéniens qui n'étaient pas propriétaires terriens, remarque que parmi les 5000 Athéniens qui seraient ainsi exclus de la citoyenneté il y aurait « une foule d'hoplites, de cavaliers »Lysias, XXXIV = Contre une proposition tendant à détruire à Athènes le gouvernement transmis par les ancêtres, 4., fonctions militaires assurées par les plus riches des citoyens athéniens : l'artisanat peut assurer la fortune de celui qui le pratique et l'on ne peut donc pas expliquer l'opprobre qui pèse sur l'artisan par sa situation financière comparativement aux autres citoyens, même si la masse des artisans athéniens vivaient relativement chichement de leur activité.
Par ailleurs, les sources littéraires à notre disposition qui évoquent l'artisanat sont dues à des auteurs appartenant tous plus ou moins au même milieu, celui d'une élite intellectuelle, politique et économique relativement conservatrice et hostile aux caractères les plus radicaux de la démocratie antique (Platon, Xénophon, Aristote, etc.). Même si le discours généralisateur et péjoratif diffusé par ces sources à propos de l'artisan était, pour une part au moins, partagé par l'ensemble de la société grecque antique, on doit garder en tête ce caractère partisan et partial des sources dont nous disposons., ce qui n'a pas toujours été le cas de tous les auteurs contemporains : certains, profondément influencés par la vision platonicienne et aristotélicienne de la société athénienne notamment dans son rapport au travail, ont pu avoir tendance à conclure en la matière à une unité des sources littéraires, alors qu'« une lecture diversifiée prouve, au contraire que la documentation littéraire est loin d'être unanime sur cette question ».. De ce point de vue, les sources archéologiques, iconographiques et épigraphiques, notamment les comptes des chantiers de construction des grands sanctuaires grecs étudiés par Christophe FeyelIl s'agit des comptes de l'Érechthéion, du temple de Déméter à Éleusis, du sanctuaire d'Apollon à Delphes et à Délos et de celui d'Asclépios à Épidaure. ., constituent une source alternative susceptible de corriger le biais de la littérature grecque d'époque classique..
Une activité d'esclave et de métèque Reste que le cadre idéologique de la cité incite le citoyen à privilégier une fonction économique qui ne le place pas dans une situation de dépendance vis-à-vis d'autrui, ce qui le dissuade, a priori et idéalement, de devenir artisan. Comme le souligne Édouard Will, « la tendance profonde n'est pas à une répartition rationnelle des "forces productives", mais à une division irrationnelle du travail social en fonction de la dignité de statut de l'homme ».