La République de Cuba, sous le régime autoritaire du général Fulgencio Batista, est dominée économiquement par les États-Unis et souffre du poids écrasant du secteur sucrier. Les statistiques font apparaître un PIB plus importants que nombre de pays du tiers-monde. Cependant, les richesses du pays sont concentrées dans la région de La Havane et la majorité de la population vit dans des conditions misérables et n'a accès ni à l'éducation ni aux soins de santéCuba, Batista et la mafia, Arte.
Cette décennie est marquée par cinq problèmes socioéconomiques majeurs : un faible taux de croissance économique ; une dépendance excessive à la culture et à l’exportation du sucre ; une dépendance des investissements et du commerce à l’égard des États-Unis ; un taux élevé de chômage et de sous-emploi et de fortes inégalités de niveau de vie entre ville et campagne..
Population et niveau de vie
Au début des années 1950, la République de Cuba compte 5,8 millions d'habitants. La ville principale, et capitale, est La Havane ( en 1953) au centre d'une agglomération de 1,19 million d'habitants.
La situation macroéconomique de Cuba est à la fin des années 1950, au même niveau que celles des pays les plus développés de l’Amérique latine. En 1958, Cuba se classe en quatrième position pour l’espérance de vie et pour le Produit intérieur brut par habitant. Celui-ci est alors similaire à ceux de l’Italie, l’Espagne ou la Grèce, pays pauvres de l’Europe. Le taux d’alphabétisation de Cuba est de 76,4 % soit la quatrième place pour les pays de l’Amérique latine. Le réseau de voies ferrées est le plus développé et ce sont les Cubains qui possèdent le plus grand nombre d’appareils électroménagers par habitant. La presse offre 58 quotidiens et 129 magazinesOlivier Languepin Cuba: «En matière alimentaire, l’échec de la révolution est incontestable» Libération, 8 janvier 2009.
La classe moyenne Cuba affiche à cette époque, selon plusieurs indicateurs, l’un des niveaux de vie les plus élevés d’Amérique latine, mais cette image masque des difficultés croissantes pour la classe moyenne.
Bien que le revenu moyen par habitant soit élevé, les Cubains évoluent dans un environnement où les prix et les modes de consommation sont alignés sur ceux des États-Unis. Le coût de la vie est donc élevé, en particulier à La Havane, qui compte parmi les villes les plus chères du monde à l’époque ; en 1954, La Havane est la ville qui a le plus grand nombre de Cadillacs par habitant au monde. La consommation de produits importés nord-américains augmente fortement, tandis que le pouvoir d’achat subit la hausse des prix, notamment pour les denrées alimentaires et l’immobilier.
Intégrés au système économique nord-américain mais sans bénéficier de ses programmes sociaux et avec des salaires inférieurs, de nombreux Cubains ressentent un décalage grandissant. Au fil de la décennie, la stagnation du revenu par habitant et les reculs liés aux crises sucrières donnent à une partie de la classe moyenne l’impression de perdre du terrain, ce qui nourrit frustration et mécontentement.
Campagnes, villes et La Havane Les conditions de vie à Cuba diffèrent drastiquement entre les villes, les campagnes et la Havane. La paysannerie connaît des conditions précaires, avec un accès limité à l’éducation, aux soins et à des logements salubres. Les travailleurs des zones rurales ont de faibles salaires et subissent le chômage saisonnier.
Les écarts d’équipement et de services sont très marqués : l’électricité, l’eau courante, les installations sanitaires, les écoles et les services de santé se concentrent surtout en milieu urbain. Seulement 15 % de la population rurale a accès à l’eau courante. Le nombre de médecins est seulement de 1 pour 2 423 en Oriente contre 1 pour 227 à La Havane. L’analphabétisme rural est nettement plus élevé que dans les villes. Les indicateurs de santé révèlent aussi des carences importantes dans les campagnes, où la malnutrition et les maladies parasitaires sont répandues et où l’accès aux soins est limité.
La Havane occupe une place à part. La capitale regroupe une forte part des industries, des emplois stables, des infrastructures et du personnel médical. Elle concentre également une part disproportionnée des salaires, de la consommation d’électricité, des téléphones et des automobiles du pays ; 70 % de la consommation d’électricité et 80 % des infrastructures se concentrent sur 0,5 % du territoire, soit 20 % de la population. Le chômage et l’analphabétisme y sont plus faibles que dans le reste de l’île.
Cependant, la majorité des Cubains ne vivent pas à La Havane, et pour beaucoup, surtout dans les zones rurales, les progrès sociaux et économiques demeurent très inégaux.
Chômage et sous-emploi Durant cette décennie, le chômage et le sous-emploi constituent un problème central de l’économie cubaine. Près d’un tiers de la population active ne dispose pas d’un emploi à plein temps, et pendant la saison morte sucrière, le chômage atteint 20 %. Environ 475 000 travailleurs du sucre, soit près du quart de la main-d’œuvre, ne travaillent en moyenne qu’une centaine de jours par an. L’économie reste fortement dépendante de l’agriculture, qui emploie environ 40 % des actifs
La croissance démographique accentue la pression sur le marché du travail : environ 50 000 jeunes arrivent en âge de travailler chaque année, alors que l’économie crée peu de nouveaux emplois. Entre 1955 et 1958, l’industrie ne génère que 8 000 postes pour une population de nouveaux actifs masculins estimée à 150 000.
Cette instabilité de l’emploi a des effets sur l’ensemble de l’économie. La crainte de perdre des postes alimente l’opposition ouvrière à la mécanisation dans les sucreries, les manufactures de cigares ou les ports, ce qui limite les gains de productivité et ainsi la compétitivité des exportations.
L'agriculture, les forêts, la pêche L'agriculture exportatrice
L'économie cubaine est dominée par un dense réseau de plantations où domine avant tout le secteur sucrier. Si l'île compte de voies de chemin de fer, les voies réservées aux plantations représentent .
Le puissant secteur agroalimentaire sucrier
L'agriculture cubaine est la plus riche des Antilles. C'est une agriculture de plantations, produisant avant tout du sucre de canne pour l'exportation ou pour la production d'alcool. En 1952, la production de sucre atteint 5,16 millions de tonnes.
Les grands districts producteurs se situent dans l'Est de l'île : districts de Camagüey, Santa Clara et Matanzas.
Tabac et cigares
Le tabac est l'autre production exportatrice. En 1952, 51000 hectares de terres arables lui sont consacrés. La production atteint cette année-là .
Le tabac est cultivé dans l'Ouest de l'île, en particulier dans le district de Vuelta Abajo (50 % de la production).
La ville de La Havane est le centre mondial de fabrication de cigares appelés justement havanes.
Les autres productions agricoles majeures
Après une longue diminution de la production, la production de café progresse à nouveau. En 1952, 80000 hectares (essentiellement dans l'Est de l'île) sont consacrés à la culture des caféiers, soit une production de .
Les productions fruitières sont de plus en plus dynamiques, caractérisées par la variété et la qualité : bananes, ananas, agrumes et en particulier pomelos cultivés dans l'île des Pins exportés vers les États-Unis.
Le bois
Les forêts cubaines, longtemps défrichées, couvrent encore 26,2 % du territoire, soit plus de 3 millions d'hectares, essentiellement dans les montagnes de l'Est de l'île et dans le district de Camagüey. Leur exploitation est très rentable car elle est riche en essences précieuses: cèdre, acajou, .
L'agriculture vivrière Une céréaliculture déficitaire
Les cultures céréalières, faute de terres suffisantes et d'un rendement élevé, sont structurellement déficitaires: Le maïs est la culture vivrière traditionnelle de l'Amérique latine; 150000 hectares lui sont consacrés, pour une récolte de 1,5 million de tonnes en 1952. Le riz, cultivé dans les terres basses, sur 63000 hectares, connaît des rendements plus élevés avec 1,26 million de tonnes. Le blé est également cultivé, mais sur des surfaces plus réduites. La patate douce, localement, est un complément alimentaire apprécié en complément ou en remplacement des céréales.
L'élevage extensif
L'élevage était très important à l'époque de la colonisation espagnole, et même s'il a reculé face à l'extension des plantations, sa valeur économique, mais aussi culturelle, reste considérable. Les chiffres pour 1952 :
Le cheptel bovin, avec 4,033 millions de têtes, correspond à un type d'élevage extensif hérité de la période coloniale. Les troupeaux sont élevés en semi-liberté sur de vastes espaces.
Les élevages porcins sont le en quantité, avec 1,286 million de porcs, contre 194000 ovins seulement.
Les chevaux (412000), les mulets (31000) et les ânes (3000) sont avant tout des animaux élevés pour le travail, dans un monde rural encore peu mécanisé.
Secteur agricole particulier, l'apiculture est fameuse pour la qualité du miel produit, dont d'importantes proportions sont exportées.
Un modeste secteur de la pêche
La pêche n'est pas un secteur traditionnellement très dynamique dans la culture cubaine. Les bateaux restent petits et le tonnage des prises est faible. Les deux exceptions sont, d'une part, les langoustes, d'excellente qualité; et d'autre part les éponges.
Les mines et les hydrocarbures Les minerais
L'île de Cuba compte des réserves en minerais de fer, qui sont exploitées depuis longtemps.
Les minerais les plus rentables au niveau de l'extraction minière sont cependant la chromite et le manganèse, exploités sur le site d'El Cristo, près de Santiago.
Des mines de cuivre moins importantes sont exploitées à Matahambre et à Pinar del Rio.
Le pétrole
Les gisements de pétrole sont modestes, cependant ils sont exploités en petites quantités à Matambo, district de Matanzas, et à Jarahueca.
Un secteur industriel naissant L'industrie est généralement d'importance locale, et en cours de modernisation. Par contre, elle frappe par la variété de ses productions.
Les industries agroalimentaires transforment le sucre des cannes en sucre raffiné exportable, ou bien celui-ci est distillé en alcool. Cuba compte également plusieurs brasseries de bière.
L'agglomération de La Havane est le centre mondial de la fabrication de cigares à forte valeur ajoutée, les havanes ; lui sont associées des manufactures de tabac plus traditionnelles.
La cimenterie, surtout l'usine de Mariel dans le district de Pinar del Rio, réponde aux besoins du marché de la construction: en 1952, de ciment ont été fabriquées.
L'industrie textile dispose de 40600 fuseaux à coton. Les 2 centres principaux sont Matanzas et Ariguanabo. L'usine de Matanzas fabrique également de la rayonne.
Les petites usines et ateliers des centres urbains fabriquent du savon, des bougies, des chaussures et des allumettes.
Le secteur des services La mafia et le tourisme à Cuba La mafia rêvait avant 1959 de faire de Cuba un état mafieux. Elle proposait tout aux touristes : jeu, prostitution et drogue. C'était la même mafia italo-américaine que dans les grandes villes des États-Unis. Dans ce dernier pays, les liens entre la mafia et les politiciens sont très forts, comme en 1932 quand la mafia finançât les campagnes des deux candidats aux élections présidentielles Herbert Hoover et Franklin Roosevelt. Cuba devait être la dernière étape de la modernisation de la mafia : ses chefs voulaient une multinationale légale afin de ne pas être harcelés par la police.
À partir de 1930, l'hôtel Nacional est le quartier général de Lucky Luciano et Meyer Lansky où l’establishment cubain, hommes d'affaires, politiciens et généraux, côtoient des clients américains fortunés et influents, des stars du cinéma et les boss des familles mafieuses qui sont installées à La Havane.