vignette|redresse|Tables de la Loi provenant de la synagogue de Fénétrange (vers 1865). L’histoire des Juifs en Lorraine tient au caractère spécifique de la région qui fut longtemps terre d’Empire. Elle remonte peut-être à l'époque romaine, avec certitude au haut Moyen Âge : la présence de Juifs est attestée à Metz au . Vers 960 naît dans cette ville le rabbin Guershom ben Yehouda, dit le « luminaire de l’exil ». L’édit de 1394 ordonnant l’expulsion des Juifs du royaume de France n'y est pas applicable, puisque l' évêché de Metz, comme le duché de Lorraine, fait partie du Saint-Empire. Avec les Juifs comtadins, la communauté des Juifs lorrains, peut-être moins connue, moins illustre ou bénéficiant d’un patronage moins prestigieux, constitue le creuset, la matrice des communautés qui feront l’histoire des Juifs en France, quand la présence des Juifs sera tolérée, permise puis légale sur la terre française.

Moyen Âge vignette|redresse|Le poète juif Suskind von Trimberg portant le judenhut, codex Manesse (v. 1305-1340). Le IVe concile du Latran, en 1215, décide que les Juifs doivent porter sur eux une marque distinctive de leur différence : un chapeau particulier à bout pointu (judenhut) en Allemagne ou la rouelle en France.

Le Duché de Lorraine et les Trois-Évêchés sont vassaux du Saint-Empire. L’édit d’expulsion des Juifs du royaume de France ne s’applique pas à la Lorraine. On sait qu'une importante population a vécu au sein de l'évêché de Metz, probablement depuis l'époque romaine. Cependant, les Juifs disparurent de Metz à la fin du ou au début du sans doute pour des raisons économiques. Ils sont probablement revenus à Metz car le , les Juifs en sont expulsés à la suite de l'incendie par la foudre de vingt-et-une maisons de la rue des JuifsGabriel Daty dans La question juive vue par 26 éminentes personnalités, Paris, 1934, page 41-42 et en 1423 sont mentionnés dans un texte officiel les Juifs qui pratiquaient la banque à Metz.

En Lorraine ducale, une présence juive est attestée principalement à Nancy dès le et ce jusqu'au lendemain de la bataille de Nancy (1477), quand ils en furent expulsés comme souvent en Europe occidentale à cette époqueJuifs, Lorrains et pouvoir Royal : hostilités et complicités - Jean-Bernard Lang - Le Pays Lorrain, volume 90 - juin 2009.

De l'annexion des Trois-Évêchés à la Révolution En 1552, les Trois-Évêchés, Metz, Toul et Verdun sont envahis par le roi de France. Une période de transition s’ouvre avant l’annexion définitive en 1648. Au début du , il semble y avoir très peu de Juifs en Lorraine. Une garnison française, forte de plusieurs milliers d'hommes est installée à Metz. Les autorités françaises permettent à des Juifs de s'établir en tant que banquiers à Metz. L’ordonnance de 1567 est très précise : seuls, quatre ménages sont autorisés, ils entendront chaque mois un sermon dans une église, le taux maximum de prêt est de 21 % et il leur faudra payer une redevance annuelle au profit des pauvres de la villeSous la direction de Bernhard Blumenkranz, Histoire des Juifs en France, (HJF), deuxième partie, première section, premier chapitre. Ce nombre augmentera peu à peu malgré l'opposition des notables locaux et en 1625, vingt-cinq ménages représentant élisent un conseil de six syndics dont trois rabbins. En 1637, la communauté se monte à dont les noms évoquent une provenance d’Allemagne (Hanau, Trèves, Francfort, etc.). Cette population juive est confinée dans le ghetto aux hautes maisons et aux ruelles étroites sans airBéatrice Philippe, « Être juif dans la société française », , 1979, éditions Montalba.

Henri IV en 1605 puis Louis XIII en 1632 confirment les « privilèges » des Juifs en récompense des services rendus. La synagogue est construite en 1618.

En 1648, le traité de Westphalie fait définitivement passer les Trois-Évêchés dans le royaume de France mais l'édit d'expulsion de 1394 n'y est pas appliqué. Le , Louis XIV, accompagné de son frère, est le premier souverain français à visiter une synagogue, celle de Metz lors de la fête de Souccot. Il y est reçu par le rabbin Moïse Narol. Les ordonnances publiées à cette occasion élèvent le nombre de Juifs à 96 ménages et diminuent les entraves à l'activité commerciale, ce à quoi le Parlement de Metz s'oppose.

Pendant la guerre de Trente Ans, des Juifs s'établissent en Lorraine ducale, à Boulay.

Affaire Raphaël Levy vignette|redresse|Cimetière israélite de Boulay-Moselle.

Le mercredi , Raphaël Levy, marchand de bestiaux de Boulay, se rend à Metz acheter un shofar (instrument de musique à vent). Ce même jour, Didier Lemoine, le fils de trois ans de Mangeotte Villemin, habitant Glatigny (Moselle), disparaît. Raphaël Levy est rapidement accusé d'avoir enlevé l'enfant. Lors de son procès à Metz, de nombreux témoins défilent.

Si la plupart témoignent à charge, certains mettent en avant les incohérences des accusations. Le petit garçon était encore vivant à 15 heures alors que Levy avait déjà entamé le chemin de retour. La couleur de son cheval n'est pas celle décrite par les accusés. Rien n'y fait. Des villages alentour, des gens viennent dénoncer d'autres « crimes rituels », des « profanations d'hosties ». D'autres Juifs sont ainsi jetés en prison. Malgré les effroyables tortures auxquelles il est soumis, Raphaël Levy continue de proclamer son innocence et la fidélité à sa foi. Il est brûlé vif le à GlatignyPierre Birnbaum, En France encore au , L'Histoire , septembre 2008, .. Puis le Parlement de Metz interdit aux Juifs de célébrer le culte hors la synagogue. Les syndics de la communauté saisissent le roi qui leur reproche la lenteur de leur réaction. Il intervient pour faire libérer les Juifs encore emprisonnés. Un arrêt du Conseil du roi aurait prescrit la réhabilitation de Raphaël Lévy. Édouard Drumont relatera avec maints détails cette affaire dans son ouvrage antisémite La France juive de 1886 où il écrit « La mort de cet homme fut véritablement superbe ».

Taxe Brancas vignette|redresse|Exécutoire de la taxe Brancas (1759). Afin d'être protégés par les autorités, les Juifs doivent s'engager à offrir d'importantes sommes d'argent (20 000 livres de rentes) au marquis de Brancas, gendre du président du Parlement et à la comtesse de Fontaine, fille du lieutenant du roi. Ces présents n'étaient pas directement remis aux détenteurs de l'autorité mais à leurs enfants afin de ne pas susciter des accusations de corruption par une démarche trop manifeste. Cet impôt paupérisa cette communauté qui dut fortement s'endetter et, pour une partie, quitter la ville et alentoursJean-Bernard Lang, « L’émancipation des juifs à Metz, ombres et lumières », , lire en ligne.Gilbert Cahen, « La région lorraine », dans Histoire des juifs en France, dir. Bernard Blumenkranz, Privat, 1972, et J.-B. Lang - C. Rosenfeld, Histoire des juifs en Moselle, Éd. Serpenoise, Metz, 2001.. Après le décès du président du Parlement et du lieutenant du roi, la communauté messine cessa ces versements - les véritables bénéficiaires dont elle attendait protection étant disparus. Les héritiers sollicitèrent alors de Louis XIV pour qu'il confirmât et pérennisât cette rente sous forme de taxe, mais se virent opposer un refus temporaire. La taxe Brancas fut ainsi versée de 1715 à 1791.

Les calomnies ne cessant de viser la communauté juive de Metz, le roi Louis XIV de passage à NancyLa Lorraine et le Barrois sont occupés par l'armée Française ordonne de sévir contre les propagateurs de fausses nouvelles. La communauté continue de prospérer sous Louis XIV et atteint 400 ménages à la fin de son règne. Il faut dire que les Juifs rendent service à l'armée pour assurer la subsistance des troupes et Colbert estime que les Juifs « contribuent à la vie économique du pays ».

En 2014, après sa condamnation, Raphaël Levy est réhabilité par la commune de Glatigny. Depuis 1670 et jusqu'à cette date de réhabilitation de 2014, le village était déclaré gessaert (maudit) - tout Juif s'interdisant ainsi d'y passer la nuit. Une plaque y est aujourd'hui apposée, qui rend hommage au « martyr juif de Boulay » accusé d'un « crime rituel qu'il n'avait pas commis ».

vignette|redresse|Synagogue de Lunéville (1786). La communauté juive de Metz se développe au , même si la vie y reste extrêmement règlementée et soumise à la bienveillance ou à l'arbitraire des pouvoirs locaux et royaux. Les mémoires de Glückel von Hameln (1645-1724), veuve d'un riche marchand d’Hamelin (Allemagne) et épouse d'un banquier messin, écrits en yiddish entre 1699 et 1718, témoignent d'un réseau commercial juif qui va de Prague et Vienne à l'est, à Amsterdam et Copenhague au nordÉlie Barnavi, Histoire universelle des Juifs, .. Ce sont environ quatre cents ménages () qui y vivent à la veille de la RévolutionNote : Une série de romans par Anne Villemin Sicherman met bien en valeur, à travers certains de ses personnages, récurrents ou non, l'importance des juifs dans la vie de la cité et les difficultés qu'ils rencontrent : les enquêtes d'Augustin Duroch (voir notamment le Républicain lorrain du 26 octobre 2014, l'enquêtrice du Ghetto par Marie Renaud).

Les rôles de la taxe Brancas montrent aussi que des Juifs sont établis dans une trentaine de villages de l'évêché de Metz. Le duc de Brancas n'avait pu obtenir l'instauration de cette taxe quelques années plus tôt, durant le précédent règne. Sa proximité avec le régent Philippe d'Orléans lui permet, en date du , d'en obtenir le bénéfice (3/4 pour lui-même et 1/4 pour la comtesse de Fontaine) à hauteur de 40 livres par famille juive de la communauté messine (environ sont alors installées dans Metz et ses alentours). Dès 1718, cette taxe est forfaitairement fixée à et déclarée transmissible aux héritiers du duc et de la comtesse, en échange d'une « protection » contre l'hostilité de la population, notamment des marchands. Cet impôt reconduit tous les trente ans, s'ajoutant à ceux déjà perçus (dont la lourde capitation), écrasa et paupérisa à l'extrême la communauté juive de Metz qui dut fortement s'endetter. Beaucoup de membres de la communauté s'exilèrent. Dans leurs cahiers de doléances, au printemps 1789, les Juifs de Metz demandent que cette pension Brancas de soit abolie. Elle fut abrogée durant la nuit du 4 août 1789 dans le cadre de l'abolition des privilèges. Cette abrogation fut définitivement confirmée, malgré les recours des bénéficiaires, le par le comité des domaines de l'assemblée constituante. En soixante-dix ans, elle avait coûté à la communauté »Jean-Bernard Lang, « L’émancipation des juifs à Metz, ombres et lumières », , lire en ligne.Voir documents d'époque in « La présence juive autrefois : entre tolérance et exclusion », lire en ligne..