Soheib Bencheikh, de son nom complet Soheib Bencheikh el Hocine, intellectuel et chercheur en sciences religieuses. Français, de parents algériens soufis, il est né en 1961 à Djeddah, en Arabie saoudite. De 1995 à 2005, mufti de Marseille nommé par l'Institut musulman de la Mosquée de Paris, il présidait le Conseil de réflexion et d'action islamiques (CORAI) et dirigeait l’Institut supérieur des sciences islamiques à Marseille (ISSI). Soheib Bencheikh est connu pour ses prises de position publiques en faveur d'un islam libéral.

Biographie

Né le à Djeddah, en Arabie saoudite - où son père Cheikh Abbas fut pendant la guerre d'Algérie, le représentant du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) puis premier ambassadeur de l'Algérie indépendante. Il est le frère de Ghaleb Bencheikh.

Origines familiales Soheib Bencheikh est issu d'une famille de soufis algériens, fondateurs de la zaouïa (confrérie sociale et religieuse) créée dans le Constantinois par son ancêtre, Cheikh el-Hocine, au début du . Les fils du Cheikh el-Hocine ont fourni, à chaque génération, bon nombre d'imams et de dignitaires religieux. Voir aussi les notes de bas de page sur Cheikh Abbas dans .. Parmi les huit oncles paternels de Soheib Bencheikh, on compte sept imams dont le pieux et érudit Cheikh Marzouq (mort en 1983), imam de la Grande Mosquée de Constantine. Son père, Cheikh Abbas, alem de la mosquée Zitouna et de l'université Al Quaraouiyine, très connu en France, était membre de l'Association des oulémas musulmans algériens, président du Haut Conseil islamique d'Algérie dès sa création, prédicateur le vendredi à la Grande mosquée d'Alger, puis recteur de l'Institut musulman de la Grande Mosquée de Paris de 1982 jusqu'à sa mort, en 1989. Son frère est Ghaleb Bencheikh qui propage et vulgarise à sa manière les thèses et les idées fortes de son frère.

Formation Soheib Bencheikh passe une partie de son enfance et de sa jeunesse à Alger dans un milieu imprégné de littérature arabe et réformisme islamique, avant de partir à l'étranger pour des études plus approfondies.

Après ses études secondaires au lycée Émir Abdelkader d'Alger, il entre à l'Institut des Sciences Islamiques de l'université d'Alger où il passe quatre ans avant d'obtenir une maîtrise en Uṣūl al-Dīn (les fondements de la religion : sciences du Coran, sciences du Hadith et philologie arabe). Il part ensuite étudier la théologie islamique à l'Université al-Azhar du Caire; au bout de la deuxième année il quitte l'Égypte pour l'Europe « je préfère dépenser ce qu'il me reste de jeunesse dans la connaissance de l'AutreVoire entre autres http://www.ssf-fr.org/archives/sessions/1999/textes/16c.php3 ». En Europe, il passe d'abord un temps à l'Université libre de Bruxelles en exerçant l'imamat à Charleroi, puis s'installe à Paris, où il soutient en 1996 une thèse de doctorat en Religions et systèmes de pensée de l'École pratique des hautes études (EPHE) de la Sorbonne à Paris. Sa thèse est intitulée Islam et laïcité : étude doctrinale sur les musulmans en France.

Il a également obtenu le diplôme d'études approfondies d'histoire de la philosophie Université libre de Bruxelles.

Ses maîtres de pensée

Dans le réformisme musulman

Adolescent, devenu le lecteur de son père qui souffrait d'un problème de vue, il se familiarise avec la pensée réformatrice, notamment, l'audace exégétique de l'imam Muhammad Abduh (Égypte) et de Syed Ahmad Khan (Inde), réformisme théorisé et lié au salut de la civilisation musulmane par Malek Ben Nabi. Ainsi, très tôt, il épouse les thèses posées par l'érudit cheikh d'Al-Azhar, Mahmud Shaltut dans sa relecture entière de l'islam.

Dans le modernisme chrétien

Il est influencé par les autocritiques savantes, et qui demeurent profondément croyantes, de Félicité Robert de Lamennais, d'Alfred Loisy, ainsi que de l'allemand contemporain Hans Küng avec lequel il a eu de nombreux débats.

L'herméneutique moderne

L'apport de l'herméneutique et de la critique historique et littéraire, opérées respectivement par Paul Ricœur et Marie-Emile Boismard, laisse des marques définitives sur son orientation exégétique de l'islam.

Tout en avouant que la sémiologie n'est pas encore une discipline précise ou stable, il trouve dans la linguistique saussurienne, notamment dans la science des signes, les éléments pour approcher le Coran en tant que « discours » et non en tant que « texte ».

N'oublions pas son maître et influenceur Mohammed Arkoun.

Travail intellectuel Soheib Bencheikh mène deux actions à la fois : d'une part, il œuvre pour que sa religion soit en phase avec les exigences de son siècle et s'arrache de ses anachronismes causés par la sacralisation progressive des interprétations très anciennes : « Ou l'islam marche avec son siècle, ou il reste à la marge de la société modernehttp ://www.bleublancturc.com/Franco-Turcs/Islam/Bencheikh.htm Entretien avec Soheib Bencheikh, mufti de Marseille] Le Monde, 19.11.01/ » ; d'autre part, il milite pour que l'islam soit reconnu comme un fait sociologique naturel, irrévocable dans les pays occidentaux à l'ère post-coloniale et de la mondialisation. En même temps, il veut décomplexer les musulmans face au progrès amalgamé encore aujourd'hui à une occidentalisation du monde : « si je veux mener des recherches en médecine ou en mathématiques, je ne repars pas des travaux d'Al-Razi ou d'Ibn al-Haytham, mais je repars des toutes dernières découvertes et productions aujourd'hui en OccidentEl Khabar, quotidien algérien en arabe, 31 juillet 2009 ».

Le débat « islam et laïcité » Il s'oppose à toute recherche de compatibilité entre islam et laïcité car la problématique est à ses yeux, mal posée. « La recherche de la compatibilité de l’islam avec la laïcité est inutile. Elle risque même d’être injuste notamment si on en fait une condition préalable à l’intégration de cette religion dans le champ du droit. Toute l’épaisseur idéologique accolée à la laïcité, toutes ces idées libératrices, progressistes, athées ou anticléricales avec lesquelles je puis converger ou diverger, n’ont en pratique aucune légalité et ne jouissent d’aucun consensus. Dans ce cas, le débat entre l’islam et plusieurs formes idéologiques de la laïcité ne concerne que ceux qui veulent s’enrichir par le jeu des confrontations d’idées et la comparaison des pensées humaines. Cependant ce débat, même intéressant, n’a aucun effet sur le plan institutionnel ou social. La seule laïcité à laquelle l’islam en France est obligé de se conformer est la laïcité juridique, c’est-à-dire celle qui s’identifie à l’ensemble des lois régissant les relations (ou plutôt l’absence de relations) entre l’État et les religions. Cette intégration du champ laïque n’est pas un choix laissé à la libre appréciation des religions, mais une obligation dont l’exécution est imminente. Celui qui veut moderniser d’abord les religions ou les rationaliser avant de les intégrer dans l’espace laïque de la France ne connaît pas l’histoire de la République française ni les circonstances réelles de la séparation de l’Église et de l’État. L’État s’est séparé définitivement des religions parce que justement, il a jugé qu’elles n’étaient ni modernes ni rationnelles ou, du moins, il a voulu marquer sa très grande réserve quant à leur enseignement. » Soheib Bencheikh, « L’islam face à la laïcité française » in CONFLUENCES Méditerranée - HIVER 1999-2000

Le double intérêt de la séparation du politique et du religieux Selon Soheib Bencheikh, la laïcité est un principe dont bénéficient à la fois la religion et l'État. « Il libère la religion d'une mainmise politicienne injuste et malsaine, faisant également barrage aux ambitions carriéristes des religieux, « fonctionnaires de Dieu »Soheib Bencheikh, « Marianne et le Prophète », Grasset, Paris 1998 - et 74». Ainsi, la religion, séparée du pouvoir politique, n'attire que les convaincus, ceux qui veulent seulement témoigner de leur foi. Ce principe de la séparation profite également à l'État puisqu'il le délivre de tout dogmatisme afin qu'il fonctionne selon des critères saisissables, vérifiables, admissibles ou rejetables.

La distinction entre théologie et religion Pour rendre plus aisée une relecture critique de la théologie ancienne de l'islam, il insiste sur la distinction entre toute œuvre théologique d'une religion et cette religion elle-même ; il met alors l'accent sur le caractère forcément provisoire et éphémère de la première. « Si la religion est cet ensemble de vérités soumises à l’intelligence humaine, la tentative de cette intelligence de les élucider, de les comprendre et surtout de les harmoniser intellectuellement de façon communicable, se nomme théologie. Mais comprendre et harmoniser sont des opérations issues d’une intelligence temporelle marquée par l'insertion dans son siècle. Le plus grand bien d’une religion vient de sa théologie, mais son plus grand mal vient également de sa théologie si elle stagne ».

La religion et l'éthique « Dans l'islam, ce n'est pas l'homme qui consacre sa vie à servir et entretenir sa foi, mais la foi qui sert l'homme en élevant son humanisme. L'islam participe ainsi à une éthique universelleSoheib Bencheikh, « La foi pour l'Homme » in La Libre Belgique - N° du 2 mai 2006. » Pour Soheib Bencheikh, cette orientation facilite la rencontre et la cohabitation harmonieuse entre l'islam et tous les courants de pensée ou les enseignements religieux qui partagent ce même objectif humaniste. Si la foi est le vecteur de l'éthique, celle-ci demeure humainement appréhendée et partagée par les membres d'une même société. « Que l'athée s'engage dans son idéal humaniste, et que le monothéiste serve les enfants de Dieu par charité, par amour ou par crainte de l'au-delà, il y a là plusieurs motivations apparemment contradictoires, mais la finalité est formidablement la même : consolider une éthique commune humaniste, sociale et idéaliste. »

La théologie de la minorité Pour Soheib Bencheikh, la laïcité de la France garantit les libertés nécessaires à toutes les réflexions réformatrices. La visibilité des musulmans en tant que minorité dans ce pays non musulman est de nature à changer beaucoup d’aspects sociaux et culturels des adeptes de cette religion. « L’islam, au centre du regard d’une société qui ne partage pas son idéal et ne comprend guère son discours, se force à améliorer sa communication et à réviser surtout ce qui « ne passe pas » dans son message. » Il affirme que grâce à ces révisions, l’universel se dégage clairement de l’historique dans l’esprit des musulmans. Ces remises en cause, un peu forcées par la réalité, se produisent au moment où les musulmans de France perdent jour après jour leurs anciens repères purement culturels pour les remplacer par d’autres issus de la culture qui domine en France. Ces remariages entre foi et culture distinguent l’essentiel du message islamique et confirment son universalité.

L'urgence de la reconnaissance de l'apport arabo-musulman

Il considère que les musulmans de France, dans leur majorité, pour des raisons historiques bien connues, ne partagent pas une longue mémoire avec leur pays d’adoption. « Ils étaient absents lors de la Révolution, ils ont manqué « l'exploit héroïque » de Napoléon , et ils n’ont pas participé aux grands débats parlementaires qui ont engendré la loi historique de 1905. » « Non seulement ils n’ont pas une longue mémoire avec la France, mais le peu qu’ils en ont n’est pas toujours gai : colonisation, guerre d'Algérie, harkis, etc! ». Il attend de la classe politique et intellectuelle qu’elle fasse le maximum pour consolider la francité des musulmans par une reconnaissance clairement affichée qui s’inscrive peu à peu dans le patrimoine français.