vignette|325px|Le Cabinet de lecture de Johann Peter Hasenclever (1843).

Un cabinet de lecture est un établissement où le public du pouvait lire, moyennant une faible rétribution, les feuilles publiques et les ouvrages nouveaux et anciens.

Également appelés « salons et cercles littéraires », ces établissements, qui permettaient au public, non seulement de lire les journaux, brochures et ouvrages divers qui s’y trouvaient, mais encore de les emporter à domicile, suppléaient aux bibliothèques publiques, d’abord en ce qu’on y trouvait les journaux du jour, qu’on ne trouvait pas alors dans ces bibliothèques, ainsi que les revues, les brochures, les romans et généralement toutes les nouveautés qui manquaient à celles-ci. Ensuite parce qu’ils demeuraient ouverts depuis le matin jusqu’au soir et qu’ils offraient aux personnes studieuses, d’une manière toute économique, asile, feu, lumière et instruction.

Les premiers cabinets de lecture à Paris vignette|Cabinet de lecteurs des chiffonniers de Madame Lecœur (Cité Doré). La pancarte au-dessus de la fenêtre demande : MESIEURS LES LECTEUR SONT PRIE DE PAS EMPORTER LES LIVES [sic]. Gravure de Gustave Janet d’après Charles Yriarte. Les cabinets de lecture se multiplièrent au fur et à mesure que se répandit le goût de la lecture et des études politiques. Avant la Révolution, il n’y avait en France que des loueurs de livres, chez lesquels on allait s’approvisionner, mais qui ne recevaient pas le public pour lirePhilippe Le Bas, France : dictionnaire encyclopédique, , Paris, Firmin Didot, 1841, 576, .. Le lecteur devant déposer une certaine somme en nantissement de l’ouvrage qu’il emportait chez soi, cette avance, qui était hors de la portée du plus grand nombre, éloignait les lecteurs. Avec les cabinets de lecture, il devint possible, pour quelques sous, de passer une journée entière dans un local convenablement décoré, chauffé et éclairé, ayant à sa disposition les livres nécessaires pour se livrer à des études sérieuses ou seulement pour se récréer l’espritArtaud de Montor, Encyclopédie des gens du monde : répertoire universel des sciences, des lettres et des arts avec des notices sur les principales familles historiques et sur les personnages célèbres, morts et vivans, , Paris, Treuttel et Würtz, 1834, 800, ..

À partir de la Révolution, les cabinets de lecture prirent une réelle extensionMichel Biard, La Révolution française : une histoire toujours vivante, Paris, Tallandier, 2009, , 446, .. Quiconque s’occupait de politique fréquentait non seulement les clubs, mais aussi les cabinets de lecture, où il trouvait à lire, moyennant une somme infime, journaux et brochures dans les petites échoppes où sur des tables s’étalaient toutes sortes d’écrits nouvellement parus. Bien souvent, au cabinet de lecture, comme au club, comme au café, comme au salon ou chez un libraire, des discussions graves s’élevaient. On discutait, on s’invectivait, on se battait, à propos de tel ou tel fait, pour l’attaque ou la défense de tel ou tel personnage en vue. Chacun venait chercher là, à la lueur d’une lampe fumeuse, ou même d’un simple quinquet, des aliments à sa passion politique pour en ressortir préparé à soutenir les luttes de la rue. La plupart d’entre ces cabinets étaient alors situés au Palais-RoyalDéterville, Le Palais-Royal ou les filles en bonne fortune : coup-d'œil rapide sur le Palais-royal en général, sur les maisons de jeu, Paris, L’Écrivain, 1815, 140, .

Les cabinets de lecture étaient plus ou moins bien approvisionnés. Les uns étaient bornés à un petit nombre de journaux ; les autres présentent, outre les feuilles quotidiennes et hebdomadaires, les revues mensuelles, les brochures et romans nouveaux, tant français qu’étrangers. Quelques-uns, par contre, comportaient de véritables bibliothèques, ayant assez ordinairement une destination spéciale ; ceux du quartier des écoles sont consacrés aux études de droit ou de médecine et fréquentée par les élèves des facultés qui souvent y établissaient des conférences ou assistaient à des cours qui se faisaient dans leur enceinte. Les faubourgs et les quartiers populeux possédaient, quant à eux, des cabinets de lecture remplis de romans que lisaient les ouvriers et leurs femmes. La province n’était pas en reste : il y avait peu de bourgs un peu considérables qui ne possèdent leur cabinet de lecture plus ou moins bien garni. La plupart des villes possédaient au moins un cercle, dont un cabinet de lecture à l’usage des abonnés, constituait une partie essentielle. Les cabinets de lecture parisiens louaient également des livres à l’extérieur, et beaucoup envoyaient des livres en location, les journaux et les nouveautés de Paris à des distances assez considérables jusque dans les départements.

Il faudrait faire remonter, sinon la date de la fondation des cabinets de lecture, tout au moins l’usage de louer des journaux à l’année 1714. Une lettre de dom Calmet du donne les détails suivants sur la vente et le louage des journaux français et étrangers à Paris : Gilles Feyel, L’Annonce et la Nouvelle : la presse d’information en France sous l’Ancien Régime (1630-1788), Oxford, Voltaire Foundation, 2000, 1387 , ..

On sait qu’en 1761, le libraire Gabriel-François Quillau ouvrit, à Paris, rue Christine, le premier établissement officiellement reconnu comme cabinet de lectureMercure de France, , janvier 1767, Paris, Jorry et al., .. Au surplus, il existait déjà, cette année-là, une sorte de cabinet de lecture où, dit l’abbé Brizard, on louait la Nouvelle Héloïse à tant par jour et par heure quand cet ouvrage parut. On exigeait douze sous par volume en n’accordant que soixante minutes pour le lireJean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes, , éd. Pierre-René Auguis, Paris, Dalibon, 1824, .. En , les Mémoires secrets notent que « Le nommé Grangé, libraire, ouvre incessamment ce qu’il appelle une salle littéraire : pour trois sols par séance on aura la liberté de lire pendant plusieurs heures de suite toutes les nouveautés »Eugène Hatin, Histoire politique et littéraire de la presse en France, , Paris, Poulet-Malassis et de Broise, 1861, 512, ..

Vingt ans plus tard, en aout 1779, le sieur Moureau fondait, sous le nom de « Cabinet académique de lecture » un établissement assez important où l’on trouvait les livres et les journaux nouvellement parus.

S’il faut en croire Mercier, les cabinets de lecture obtinrent rapidement le plus grand succès. Carlo Pellegrini, Bruno Migliorini, Littérature et civilisation françaises des origines à nos jours, Florence, Felice Le Monnier, 1965, 563, ..

Indépendamment des romans anciens, on pouvait, à l’époque dont parle Mercier, demander dans les cabinets de lecture, les ouvrages de Marie-Catherine d'Aulnoy, de Baculard d’Arnaud, de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, de l’abbé Desfontaines, le continuateur du Journal des savants, de Charlotte-Rose de Caumont La Force, de Morel de Vindé, de Morellet et de bien d’autres auteurs jouissant alors d’une grande notoriétéGustave Fustier, Le Livre, Paris, A. Quantin, 1883, ..

La Bibliothèque universelle des romans, éditée de 1763 à 1789, et qui ne comprenait pas moins de 112 volumes, était, pour les lecteurs, une précieuse ressource. Ceux pour qui la politique présentait quelque intérêt avaient à leur disposition les Annales politiques, la Gazette de France, le Journal politique de Bouillon et quelques rares gazettes étrangères.

On pouvait également consulter le Journal encyclopédique, l'Année littéraire, le Mercure de France et le Journal des Causes célèbres. En 1788, les cabinets les mieux pourvus étaient situés quai des Grands-Augustins, aux Tuileries et au Palais-Royal ; ils ne pouvaient donner à leurs lecteurs plus d’une trentaine de gazettes tant françaises qu’étrangères ; deux ans après, en 1790, ce chiffre s’était considérablement accru. Il arrivait parfois qu’une de ces gazettes fût supprimée par le gouvernement ; le maître du cabinet de lecture la remplaçait par une de celles qu’il ne recevait pas jusqu’alors et qui était la plus demandée.

Il y avait deux sortes d’abonnements distincts : l’abonnement aux journaux et gazettes et l’abonnement aux livres. Le tarif pour chacun de ces abonnements était le même : 24 livres pour l’année, 15 livres pour 6 mois et 3 livres pour le mois. Une réduction de prix était faite en faveur de ceux qui prenaient le double abonnement ; ils n’avaient à payer que 36 livres par an et 24 par semestre<ref>Paul Benhamou, « La Diffusion des périodiques », Réseaux de l'esprit en Europe : des lumières au , Genève, Droz, 2009, 295, , .</ref>. Si on s’en rapporte à un prospectus daté de 1784 et dont le texte a été en grande partie reproduit par Victor Pelletier dans le Bulletin du Bouquiniste, la lecture sur place ne devait pas alors être en usage ; ce prospectus porte en effet que Bulletin du bouquiniste, , Paris, Auguste Aubry, 1860, .. Ce n’est que plus tard que s’organise la lecture sur place ; puis vient ensuite l’habitude dans certains de ces établissements d’y « faire son courrier »Robert Beck, Anna Madœuf, Divertissements et loisirs dans les sociétés urbaines à l’époque moderne et contemporaine, Tours, Université François Rabelais, 2005, , 410, ..

Les établissements du Palais-Royal À partir de la Révolution, les cabinets de lecture prirent une réelle extension. La plupart d’entre eux étaient alors situés au Palais-Royal. Il y avait celui de Gattey qui publia le pamphlet de Rivarol et de Champcenetz : les Actes des Apôtres n’étaient pas faits par un esprit commun. C’est très vaillamment qu’il tint toujours sa boutique ouverte malgré l’enseigne périlleuse qu’on lui donnait partout en l’appelant « l’antre de l’aristocratie »Maurice Tourneux, Bibliographie de l’histoire de Paris pendant la Révolution française, , Paris, Imprimerie nouvelle, 1894, ..

Sous les galeries, était un libraire, celui des Trois-Bossus, arcade … Desaine, dont la librairie fut longtemps célèbre, en avait fait de bonne heure une sorte de club où l’on trouvait Barras, les deux , Camille Desmoulins… À la librairie Petit, dans une des galeries de bois, se groupait ce qui restait de l’ancien parlement : conseillers et avocats. Beaucoup des membres de l’Assemblée allaient chez . Chez Girardin, dont le cabinet littéraire s’était changé en librairie, c’étaient les étrangers et les militaires qui affluaientVictor Champier, Le Palais-royal : d’après des documents inédits, 1629-1900, , Société de propagation des livres d’art, 1900, ..

Au commencement du siècle, les cabinets de lecture, se multipliant, se répandent à travers Paris. Toutefois ils sont encore concentrés dans les environs du Palais-Royal, comme l’indique le passage suivant, extrait d’une sorte d’almanach Bottin, publié en 1804 : En voici la liste : « Dutaux, rue du Coq-Saint-Honoré ; Bailly, barrière des Sergents, rue Saint-Honoré ; Jouanneau, Pironnet, Surogne, Palais du tribunal ; Renard, rue de Caumartin et de l’Université ; Ouvrier, rue des Bons-Enfants ; , ci-devant Barba, boulevard Montmorency ; Bordet, boulevard des Italiens. »

Cette liste est loin d’être complète et, aux noms déjà cités, il convient d’ajouter ceux de Saint-Jorre, galerie du Tribunal ; indiqué par Fournier, et Philibert Le Noir, rue Neuve des Petits-Champs. Le père de Béranger tenait un cabinet de lecture rue Saint-Nicaise, près des Tuileries. Béranger dirigeait pour son père, avec Florimond, l’un de ses neveux qu’il avait fait venir de Péronne pour tenir le comptoir, ce cabinet de lecture assez fréquenté. Florimond, Plus tard, il fit venir une de ses nièces, Adélaïde Paron, de trois ans plus âgée que son cousin.

Les cabinets de lecture de 1820 à 1870