thumb|upright=0.60|Talisman Fu de la Montagne de l’Est 东嶽 dongyue : « si vous possédez la Forme parfaite de la Montagne de l’Est, vous commanderez les hommes et les esprits » Wuyue zhenxing xulun Les talismans (fu 符), habituellement utilisés en conjonction avec des incantations (zhou 咒) et des registres (lu 箓)les transcriptions pinyin fu et lu se prononcent en français fou et lou, comme l’indique la transcription phonétique de EFEO, sont des pièces de bois ou de métal, plus récemment de papier coloré (en gén. jaune, rouge ou bleu) couverts de signes figuratifs ou de symboles abstraits, écrits à l’encre noire ou rouge. Dans les milieux taoïstes, ils étaient vus comme des écrits d’origine céleste, des édits du monde spirituel ou des ordres venant d’une divinité, aptes à faire trembler les fantômes et les démons et à les maintenir sous contrôle.

Les registres (lu 箓) en général associés aux talismans, sont des décrets contenant des listes de noms de divinités, de talismans et de diagrammes.

Tous ces documents sacrés, obtenus par coagulation d’énergies cosmiques et transmis par les dieux, sont des contrats qui donnent à leurs détenteurs, le pouvoir sur les troupes divines Les chercheurs spécialistes de l’antiquité tardive ont analysé l’usage des talismans chez les Juifs, les Chrétiens ou les religions gréco-romaines en termes de « magie ». Cette approche est problématique pour la Chine, car selon Gil Raz, on ne trouve aucun terme équivalent dans les textes chinois du début de la période médiévale.. Le talisman fu doit sa puissance à sa forme de document émanant des autorités célestes et à la puissance propre de l’écriture. Ils sont utilisés dans les rites de guérison, d’exorcismes, comme procédé apotropaïque, et comme emblème d’autorité.

Les talismans sont constamment présents dans le taoïsme depuis l’émergence des premières communautés au . À toutes les époques, les écrits taoïstes et les manuels de rituels, décrivent et listent de nombreux talismans. On peut même considérer que ces écritures sacrées ont pris corps à partir de souches talismaniques sur lesquelles ont été greffés les récits de leur provenance divine ainsi que des directives rituelles. De leur origine talismanique, elles ont acquise une valeur performative et rituelle, le message doctrinal passant au second plan.

Le terme fulu (符籙), « talisman & registre », désigne globalement les formules magiques écrites en usage dans le taoïsme, en particulier dans le courant Zhengyi Dao au , par lesquelles le daoshi (maître taoïste) requiert l’aide des esprits et soumet les forces négatives. Les lu servent également de certificat de daoshi. Les formules courtes écrites sur du papier jaune utilisées par les fidèles comme talismans sont aussi appelées fuzhou (符咒).

Caractéristiques principales des fulu

Les fu 符, « insignes-talismans », portent des formules en sinogrammes, le plus souvent archaïsants et/ou déformés ou dédoublés, et parfois aussi des diagrammes stellaires, des représentations de divinités ou des symboles à valeur apotropaïque. Ces formules sont en principe difficilement compréhensibles par ceux qui n’ont pas reçu la même initiation que leur auteur, particulièrement celles des écoles post-Song pratiquant le « rite du tonnerre » leifa (雷法), qui apparaissent comme des images et des formes noires mystérieuses. Néanmoins, elles sont toutes lisibles et récitables par les initiés, souvent avec une prononciation différente de celle du langage ordinaire. Le plus souvent écrites en noir sur papier jaune, elles peuvent porter des sceaux rouges. Hormis leur fonction dans les rituels, les fu sont collés dans les habitations, portés sur soi ou dissous et bus en potion pour protéger ou guérir.

La caractéristique principale des caractères des fu est leur aspect contourné, qui rappelle les volutes des nuages et leur origine en tant que concrétion du souffle céleste. Le plus souvent de type sigillaires ou archaïsants (« insectes et traces d’oiseaux » 蟲書鳥跡), ils sont appelés « sigillaires célestes et écriture-nuage » (天篆雲書) ou « sigillaires-nuages » (雲篆).

Les talismans une fois calligraphiés par un religieux ou un devin, ne sont opérationnels qu’après avoir été soumis à une série de procédés rituels, sans lesquels les entités inhérentes à leurs cryptogrammes ne pourraient être rendues dynamiques. Accolée à la partie pictographique du talisman, on trouve souvent une incantation ou une injonction (comme sha 杀 « à mort » adressée aux créatures maléfiques). Le pouvoir conjoint du sinogramme talismanique et des injonctions orales garantit l’efficience optimale du talisman.

Les lu ou « registres », appelés aussi « registres religieux » falu (法籙) ou «précieux registres » baolu (寶籙), sont des documents plus longs qui comportent, outre les formules, les noms des dieux et esprits dont le maître taoïste peut requérir l’aide ainsi que leurs images et les symboles associés. Ils commencent par l’énoncé du serment que le daoshi a prononcé lors de son entrée dans l’école, et parfois aussi les règles qu’il doit respecter. Outre leur rôle dans les rituels, ils constituent une preuve de la qualification de leur propriétaire et sont remis lors d’une cérémonie solennelle d’intronisation. Il en existe divers types, selon l’école, le niveau de qualification et le type d’acte qu’ils permettent d’effectuer. On en comptait 120 différents sous les Tang. Le courant Zhengyi actuel, qui regroupe la majorité des écoles en faisant usage, en compte 36.

Histoire

Contrats féodaux

Les talismans (fu 符) sont issus de pactes féodaux. À l’époque pré-Hanavant -206, année de formation de la dynastie Han, un contrat (qi 契 ou quan 券) passé entre un souverain et un vassal (ou un haut fonctionnaire) était une sorte de tessère, écrite sur des lattes de bambou, de bois, de la soie, ou du bronze . Le support était ensuite cassé ou déchiré en deux de manière que la déchirure soit très irrégulière. Chaque moitié constituait un justificatif (xin 信) pour vérifier les ordres royaux ou pour garantir l’autorité d’un vassal. L’authentification du pacte se faisait en joignant les deux moitiés. Les deux parties juraient de respecter le contrat sous peine d’une punition divine et le serment était scellé avec le sang d’une victime sacrificielle. Chaque justificatif (xin) était sacré. À la cour, ils étaient gardés dans des boîtes de métal précieux ou de pierre et les fonctionnaires les portaient comme des insignes de l’autorité royale.

Le caractère fu 符 en vint par la suite à désigner ces insignes de délégation de pouvoirBumbacher (réf. ci-dessous) cite plusieurs textes avec cet emploie de fu, comme Lüshi Chunqiu 吕氏春秋 (troisième siècle avant notre ère) ou des fragments de textes sur lattes de bambous de Liutao 六韬 « Six stratégies », trouvés dans une tombe à Yin Queshan, particulièrement utilisés durant les guerres, pour la transmission d’informations secrètes. Le Shuowen Jiezi, le premier dictionnaire de caractères chinois, achevé vers l’an 100, indique 符信也。漢制以竹,長六寸,分而相合。.

Les talismans taoïstes sont conçus comme des attestations de contrats passés entre les humains et le monde divin. Ils étaient vus comme les exacts fac-similés d’écrits célestes, dérivant leur pouvoir de cette contrepartie céleste détenues par des divinités.

Origine des talismans fu

L’utilisation des talismans fu par les sorciers et fangshi est attestée dans les textes de l’époque Han où ils sont appelés yufu (禹符 fu de Yu le Grand) ou wufu (巫符 fu de sorcier)Lunheng (論衡) de Wang Chong par ex..

Les talismans fu furent utilisés dès l’origine de la religion taoïste, c’est-à-dire à partir de l’an 142 quand le Seigneur suprême Lao (personnification du Dao) se manifesta sur un mont du Sichuan à Zhang Daoling, et lui conféra le titre de « Maître céleste » afin d’établir une nouvelle alliance entre les vrais dieux du taoïsme et le peuple.

Les prêtes de la nouvelle religion (appelée la Voie des Maîtres célestes) vont imiter les empereurs en calligraphiant des sortes de documents officiels qu’ils utiliseront lors des rituels. Ils entraient en communication avec la hiérarchie surnaturelle composée d’innombrables « officiers célestes » (tianguan 天官) par le moyen d’échanges épistolaires. Car le monde des esprits était organisé à l’image de la bureaucratie impériale.

La maladie était au cœur de cette nouvelle religion. Pour guérir, le malade était invité à confesser ses péchés ou à reconnaître ceux de ses ancêtres. Le prête calligraphiait une pétition (shangzhang 上章) comportant la requête du patient et la cause présumée de son mal, l’expression de son repentir pour sa faute et la demande pour le secours de l’officier divin approprié . Il cherchait ensuite quel fonctionnaire céleste (du supramonde) était le plus à même de guérir la maladie. Il visualisait différents messagers spirituels sortant de son corps pour délivrer la pétition à ces puissances supérieures.

Il existait de nombreux rituels dans lesquels les talismans fu étaient utilisés. Parfois le croyant-malade après soumission à une pétition de confession, ingérait de l’eau dans laquelle les cendres de talismans étaient mélangées. S'il risquait de se trouver dans une situation dangereuse, il pouvait porter sur lui ou même ingérer un talisman. Les talismans servaient aussi à marquer les espaces sacrés et à représenter les cycles de temps sacrés. Dans la méditation, les fu pouvaient amener l’adepte face à face avec une divinité ou révéler le mécanisme interne du cosmos.

Les talismans sont des graphies à l’encre rouge ou noire, portées sur des pièces rectangulaires de bois, de bambou, de pierre, de soie puis de papier, formées d’une combinaison de vrais caractères chinois, avec parfois des diagrammes de constellations et un dense réseau de lignes droites et ondulées.

Ces figures restent énigmatiques pour le commun des mortels, car elles sont destinées aux dieux qui seuls peuvent les comprendre. Si les talismans sont en partie incompréhensibles, ils ne sont pas pour autant dénués de sens. Leur forme contournée comme des nuages suggère le qi primordial d’où ils sont issus. Écrits performatifs, leur pouvoir d’agir tient à ce qu’ils ne sont pas de simples textes descriptifs mais à ce qu’ils manifestent leur origine divine dans un contexte rituel précis.

À partir de la dynastie Yuan, une partie des écoles taoïstes se joignent au courant Quanzhen qui concentre ses activités sur le monachisme et l’ascèse de l’alchimie interne. Les rituels et savoir-faire magiques associés aux fulu deviennent la spécialité d’un certain nombre d’écoles du Sud Les Trois montagnes - Longhu (龍虎), Maoshan (茅山) et Gezao (閣皂) - Jingming (淨明), Shenxiao (神霄), Qingwei (清微), Donghua (東華), Tianxin (天心) et Taiyi (太一) qui se regroupent sous la bannière Zhengyi.

Outils rituels de première nécessité pour les adeptes de la Voie des Maîtres célestes, les talismans apotropaïques ne cesseront d’être fabriqués en abondance, par les taoïstes de tout temps et de toute obédience. Sources Dès les Han postérieurs, des recueils de fu apparaissent : Caractères doubles du Livre de la Grande paix (taipingjing fuwen 太平經複文), Les Cinq Talismans de Lingbao (lingbao wufu 靈寶五符), Livre des cinq pousses (wuya zhenwen 五芽真文), Livre des trois empereurs (san huangwen 三皇文).

La quête de l’immortalité a été pendant des siècles au cœur des préoccupations spirituelles des Chinois. Ge Hong laissera en 320 dans son Baopuzi neipian, une défense en règle du caractère rationnel de cette quête et un témoignage vivant des différentes techniques pratiquées à son époque . Les talismans sont souvent présents dans cet ouvrage : il recense 56 types de fu différents.

Son maître Zheng Yin lui avait dit que les talismans de Laozi (Laojun) étaient des écritures célestes qui lui avaient été transmises par les esprits. Il observait très logiquement (Baopuzi Neipian, chap. 29 &4, trad. Ware )