Briga est une agglomération gallo-romaine qui par la suite devint la ville d'Eu dans le département de Seine-Maritime.

Le site archéologique gallo-romain de « Bois l'Abbé », situé en forêt d'Eu à d’altitude sur le plateau de Beaumont, et classé au titre des monuments historiques depuis 1987., est fouillé par intermittence depuis plus de deux siècles. Il correspond à une ville du Haut-Empire romain dont la superficie est actuellement estimée à plus de . Tous les ans, le site accueille des bénévoles pour les campagnes de fouilles estivales.

Toponymie Briga représente la fixation d’un mot d'origine celtique signifiant « colline, mont », ayant ensuite évolué dans le sens de « forteresse » cf. irlandais brí, génitif bregs, breton breXavier Delamarre, Dictionnaire de la langue gauloise, éditions errance, 2003, p. 86-87.. Le sens originel du mot celtique convient particulièrement bien à la localisation des vestiges sur un plateau dominant, au nord et à l'est la vallée de la Bresle, et au sud et à l'ouest une vaste plaine.

Utilisé comme élément d'un composé, il est à l'origine de nombreux toponymes tant dans l’espace insulaire, qu’en Gaule et dans la péninsule Ibérique. Il est également présent dans la composition du nom de certains peuples. Les théonymes Brigit et Brigantia dérivent de ce même mot.

Situation géographique Le site de Briga est situé en Normandie, plus précisement en Seine-Maritime. Cette agglomération secondaire gallo-romaine est géographiquement à l'interface des provinces de Belgique, et de LyonnaiseWilliam Devos et Rik Geivers, Atlas historique, éditions scolaire erasme, 1984, , carte Belgique et Germanie romaine. voire de Bretagne si l'on fait abstraction de l'Oceanus Britannicus (la Manche actuelle). Implanté sur un étroit plateau, le site domine la vallée de la Bresle et un petit fleuve homonyme navigable sur plus de depuis la Manche.

La forêt domaniale d’Eu s’étendait sur toute la frange septentrionale du duché de Normandie, couvrant les coteaux de la rive droite de la Bresle qui faisait face aux terres picardes du Vimeu. Cette forêt est mentionnée tardivement dans les sources et sa formation paraît dater du Haut Moyen Âge. L’extrémité occidentale de ce massif forestier, l’un des trois triages forestiers donnant sur la ville d’Eu, porte le nom de Bois-l’Abbé, en référence probablement à leurs anciens détenteurs, les religieux de la collégiale Notre-Dame du Châtel d’Eu. Ce domaine que les arpenteurs du dessinent sous la forme d’un triangle est délimité au nord par le cours d’eau de la Bresle, au sud par la vallée sèche de Saint-Pierre-en-Val et à l’est par la vallée du Mont Hulin qui départage les terres des religieux de celles du comte d'Eu. La possession de ces terres par la collégiale conduit à penser que le comte d’Eu a hérité des terres qu’occupait l’ancienne agglomération antique de Briga. Si la période entre l’abandon de Briga et l’acquisition par les religieux de cet espace n’est renseignée par aucun document, l’archéologie a repéré, à l’extrémité occidentale du plateau du Bois-l’Abbé, une fortification de terre que l’on suppose être celle du comte carolingien occupant la place forte. Son existence est mentionnée par la chronique du chanoine rémois Flodoard au . Cette fortification de terre est peut-être un jalon dans le déplacement progressif du peuplement, des hauteurs de l’estuaire de la Bresle vers le futur bourg comtal d’Eu en fond de vallée.

Topographie Les relevés de la carte d'état-major réalisés au apportent des précisions sur les caractéristiques orographiques de ce massif forestier de Bois-l’Abbé (), s’étendant entre le Bois-des-Combles à l’ouest et le massif de La Madeleine à l’est. Ce plateau autonome de plus de deux kilomètres de long est une bande de terre atteignant au mieux de large et ondulant sous l’effet de vallons entamant en profondeur le socle rocheux. Les talwegs des vallons sont parcourus par des sources qui jaillissent des pentes supérieures. Ce promontoire aux pentes abruptes et à l’humidité persistante n’en a pas moins été un lieu de passage, qu’attestent les nombreux chemins de terre en cavées. Ces chemins assurent le passage de la vallée de Saint-Pierre-en-Val à la Bresle et desservent, à l’époque antique, l’agglomération de Briga située à l’extrémité orientale du plateau. Ce relief si marqué a déterminé la forme de la ville antique que dégagent les fouilles archéologiques.

La levée topographique, travail de longue haleine, constitue l’unique moyen véritablement scientifique d’inventorier et archiver des informations de terrain. Entre 2011 et 2015, ont ainsi été parcourus grâce à une couverture de permettant aux logiciels informatiques de dessiner des courbes de niveau précises. Ces données renseignent sur l’organisation spatiale de l’agglomération antique et les anomalies qui ponctuent le terrain, toutes périodes confondues. Cette méthode est mise en place à Briga avant toute intervention archéologique qui détruit irrémédiablement la topographie naturelle.

Les plans montrent que le plateau de Bois-l’Abbé est constitué d’une escarpe de 3 à de haut dont le pied est occupé par des cuvettes en eau maintenues par des levées de terres périphériques côté vallée. Par endroits, des rampes de terre de différentes largeurs conduisent vers le haut du plateau en rompant la continuité de l’escarpe, éléments à distinguer des chemins en cavées qui complètent le réseau viaire de l’habitat. Le forum est, quant à lui, constitué d’un complexe monumental édifié sur une terrasse, aménagée dans l’alignement du théâtre et implantée en haut d’un vallon naturel. L’enceinte de l’espace public englobe deux autres terrasses au-delà desquelles se développe l’habitat, également aménagé sur des terrasses qui ont persisté, malgré les mouvements de terrain liés à la nature plastique de la géologie locale.

S’il est encore prématuré de confirmer que l’habitat antique serait venu s’appuyer puis gommer partiellement une fortification de hauteur antérieure, les campagnes de topographie en cours rappellent une évidence : une agglomération ne peut se comprendre qu’en intégrant tout son environnement. La découverte en 2013 d’un tertre fossoyé à l’extrémité nord du plateau, à de la zone classée, en est un exemple.

Identification L'inscription dédicatoire du théâtre : le pagus Catuslou […] Pendant longtemps, la nature du site de Briga a été méconnue. La proximité avec la ville d’Eu lui avait fait attribuer le nom d’Augusta découvert grâce à des textes depuis le . Lors de la fouille du théâtre par Michel Mangard, une inscription très importante a été retrouvée. Proposition de traduction du texte :

En Gaule, l’épigraphie permet de démontrer deux particularités concernant les notables : la première est qu’ils préfèrent être enterrés ou incinérés à la campagne, la deuxième, celle qui nous intéresse, est qu’ils assuraient leur clientèle en offrant des monuments aux villes, et notamment des basiliques, des édifices de spectacles, des temples, des thermes Ainsi dans l’inscription, on peut voir que Lucius Cerialus ne s’est pas contenté d’offrir une simple contribution mais a financé la totalité de l’édifice, décor compris.

L’intérêt principal de cette plaque pour Briga est la mention de Pago Castuslougo. Selon Mangard, les Catuslugi seraient un peuple d’avant la guerre des Gaules qui subsisterait comme habitant d'un pagus dépendant de la cité des AmbiensRonald Hubscher (sous la dir. de), Histoire d'Amiens, Toulouse, Éditions Privat, 1986 .. Cette appartenance à la civitas des Ambiens repose sur une inscription retrouvée, entre 1965 et 1973, dans le sanctuaire rural du Bois-l'Abbé qui indique qu'un magistrat amiénois du , Lucius Cerialus Rectus, avait offert au sanctuaire un théâtreDidier Bayard, Jean-Luc Massy, Amiens romain, Samarobriva Ambianorum, Amiens, Revue archéologique de Picardie, 1983, .. Mais cette hypothèse a été remise en cause au profit d’une autre plus fondée qui les attribuerait à une subdivision des Bellovaques créée après la conquête.

Dans son Histoire naturelle, Pline l'Ancien cite le peuple des Catuslugi comme peuple de Belgique qui n’avait, jusqu’à la découverte de cette plaque, pas prouvé réellement son existence. En gaulois, Catu- signifierait « combat » et slougo- « troupe, armée, groupe », d'où le sens global de « troupe de combat »Xavier Delamarre, , .. Autre point insolite : à l'époque de la dédicace, la mention du peuple sur les inscriptions est pratiquement sortie de l'usage et, hors de la Narbonnaise, la mention de la tribu ne paraît pas avoir revêtu une grande importance pour les Gaulois romanisés. Au début du , elle est à peu près tombée en désuétude. Cette inscription du théâtre serait donc une exception. La considération de Briga comme chef-lieu de pagus des Catuslougi n’est qu’une hypothèse, mais elle est bien fondée, d’abord parce qu’elle est le seul site qui fait mention de ce pagus et qui le matérialise, et surtout par son envergure et ses édifices.

L'inscription dédicatoire de la basilique : Briga L’inscription du théâtre permet d’identifier le peuple des Catuslugi. Elle ne permet pas de démentir à elle seule le lien établi par les érudits entre ce lieu et l'antique Augusta. Le recours aux études toponymiques montrent que le nom de la commune d’Oust-Marest de l'autre côté de la Bresle, dans le département de la Somme, continue le nom d’Augusta, puisqu’il est attesté sous les formes Agusta en 775, Augusta au , Austa en 1123, Aouste en 1124, Ouste en 1292Ernest Nègre, Toponymie générale de la France (lire en ligne). et Oust résulte de l'évolution phonétique régulière d’Agusta, forme populaire d’Augusta (voir Août). La présence d'une autre fondation nommée Augusta sur l'autre rive est en effet improbable, à moins d'un transfert de nom de lieu, non vérifié, comme il arrive parfois. En 2006, une nouvelle découverte archéologique, celle d’une plaque dédicatoire, est venue renforcer les conclusions des toponymistes et a permis d’identifier un nouveau bâtiment, la basilique, et de réattribuer à la ville le nom antique de Briga. Voici la proposition de traduction :

Elle est dédiée à Jupiter, dieu des dieux, et à Mercure, dieu favori des Gaulois, qui est aussi probablement la divinité poliade. Brigensis est constitué comme épithète de Mercure et dérivé en -ensi (> -ois, -ais) du nom de Briga.

On a donc un nouveau témoignage de bâtiment public financé par un notable, qui n’est pas le même que celui qui a fait construire le théâtre. L’étude du texte et de la formation des lettres suggère une datation proche de celle du théâtre, soit échelonnée sur le deuxième et le troisième siècle. La mention, une fois de plus, du pagus Catuslougo renforce la certitude de la situation de ce peuple.

Histoire du site Datation Fréquentation ou occupation pré-romaine Du mobilier, notamment céramique, appartenant à l’âge du bronze permet de dater une très ancienne fréquentation de Briga autour des Des monnaies, des bijoux (principalement des fibules) de la céramique et du mobilier lié à l’armement retrouvés au niveau du sanctuaire permettent d’affirmer une présence de la période de La Tène, soit dès le milieu du

Abandon et fréquentation post-romaine À la fin du , toute la ville semble être désertée selon l’étude du mobilier. Il ne s’agit pas d’un cas unique puisque 80 à 90 % des sites ruraux et des agglomérations secondaires sont abandonnés dans le nord de la Seine-Maritime. Ce phénomène touche surtout la côte et est plus limité dans les terres où il concerne tout de même environ 50 % des sites. La cause de cette désertion généralisée de la région est à mettre en rapport, du moins en partie, à une succession de raids des Germains dans le nord de la Gaule entre 250 et 280, suivie dans les années 280-290 de razzias lancées sur les côtes de la Manche par la piraterie saxonne. La destruction totale ou partielle des sites et l’insécurité qui l'accompagne a conduit tout naturellement à la fuite des habitants.