Lambert Beauduin, né Octave Beauduin, est un moine bénédictin belge (1873-1960), initiateur, en 1909, d'un mouvement liturgique qui, en se diversifiant, conduit à la réforme liturgique du concile Vatican II. Il est aussi et surtout pionnier de la démarche œcuménique au sein de l’Église catholique et fondateur, en 1925, du monastère de l'Union à Amay-sur-Meuse (transplanté depuis à Chevetogne).
Biographie
Une vie toute tracée ?
Tant par son passé scolaire que par son éducation au sein d’un milieu rural aux traditions séculaires, tout faisait penser que l’abbé Octave Beauduin mènerait une vie sans histoires, comme curé d’un village de la région liégeoise. Mais cet homme de foi — à son insu sans doute — avait le charisme rare de saisir une idée au vol, d’en décrypter l’intérêt et les implications, puis de l’inscrire dans les faits.
Il eut d’abord son attention éveillée par les conditions de vie et le délaissement religieux que connaissait la classe ouvrière : c’était l’époque de l’encyclique sociale « Rerum Novarum ». En 1899, deux ans après son ordination sacerdotale, il entra dans la congrégation des Aumôniers du TravailCongrégation fondée récemment avec l’approbation de l’évêque de Liège, Doutreloux, par un prêtre de la congrégation des Missionnaires du Sacré-Cœur d'Issoudun, pour remédier à la fracture qui s’était produite entre l’Église et le monde du travail. et y assuma des responsabilités significatives au sein de banlieues industrielles. Toutefois, n’ayant pas trouvé la densité de vie religieuse à laquelle il aspirait, il sollicita sept ans plus tard son admission dans la jeune abbaye bénédictine du Mont-César à Louvain, où il reçut le nom de Lambert. Il avait trente-trois ans. C’est là que commença une extraordinaire aventure.
Le mouvement liturgique
À cette époque, la liturgie se déroulait intégralement en latin, sans même qu’on puisse proclamer l’évangile dans la langue du peuple. Qui plus est, l’assemblée n’était pas autorisée à se joindre à l’acolyte pour répondre aux invitations que le célébrant lui adressaitCe n’est qu’en 1922, qu’un décret de la S. C. des Rites confiera à l’évêque du lieu la responsabilité de décider de l’opportunité d’autoriser la messe dialoguée.. Les fidèles des paroisses restaient en fait largement étrangers à ce qui se célébrait devant eux. En revanche, dans certains milieux monastiques, des initiateurs cherchaient par leurs travaux à retrouver le sens de la liturgie, vraie prière de l’Église. C’est ainsi que dom Prosper Guéranger (1805-1875), premier abbé de Solesmes et restaurateur de la vie bénédictine en France après les suppressions de la Révolution, donna une impulsion décisive à ce renouveau, notamment par la diffusion du chant grégorien comme prière communautaire. D’autres pionniers suivront, en particulier plusieurs moines de l’abbaye de Maredsous dont l’apport sera décisifSpécialement Gérard van Caloen (1853-1932), Laurent Janssens (1855-1925), Maurice Festugière (1870-1950), Eugène Vandeur (1875-1967)..
Octave Beauduin, en entrant au Mont-César, recherchait un approfondissement de sa vie intérieure : il allait y trouver des ouvertures inattendues. Jusque-là, comme quasiment tous les prêtres de paroisse, il n’avait vu dans la liturgie qu’une « série de prescriptions minutieuses et arbitraires imposées, croirait-on, pour exercer la patience de ceux qui les étudient et les accomplissent »[LB = Dom Lambert BEAUDUIN], dans La Vie liturgique, n. 2, 1909, ..
Grâce à un spirituel de grand format, dom Columba Marmion (1858-1923)Prédicateur de retraites et conseiller spirituel, devenu abbé de Maredsous après avoir été prieur au Mont-César. Ses enseignements, rassemblés dans plusieurs ouvrages, ont connu une très large diffusion et furent traduits en une dizaine de langues. Il a été déclaré « bienheureux » en l’an 2000 par Jean-Paul II., prieur du monastère, le Père Lambert découvrit avec une certaine surpriseVoir le témoignage de dom C. Mohlberg à dom F. Vandenbroucke, 28 janvier 1959, Archives de l’Abbaye du Mont-César, LB, Jubilé du mouvement liturgique 1909-1959. l’intérêt des lectures de la messe pour le cheminement dans la foi. Jamais il n’y avait réellement pensé, tant la Bible restait encore en dehors des préoccupations du peuple. Marmion l’initia également à la richesse des écrits de saint Paul et de saint Jean ; il l’invita à centrer sa vie sur le Christ, le Fils de Dieu, qui conduit les hommes au Père. Il attira aussi son attention sur la place de l’office choral dans la vie monastique : Beauduin s’y investit à fond et fit, à travers cette prière communautaire, une expérience de l’Église qui le marquera à vie. Or, précisément, dès la fin de son noviciat, Marmion lui confia la charge d’un cours sur l’Église. Sur le conseil du chanoine Laminne, un de ses anciens professeurs, il se plongea dans les travaux préparatoires du concile Vatican I (1869-1870) où un chapitre, non retenu par l’assemblée, était consacré à la doctrine du Corps mystique du Christ. Ce fut pour lui une révélation : s’il y a le côté institutionnel de l’Église avec sa hiérarchie, son clergé, ses fidèles, il y a surtout la communion des baptisés dans la personne du Christ ressuscité qui, par-delà le temps et l’espace, relie les hommes entre eux comme les membres d’un même corps. Lambert découvrait aussi que la théologie est beaucoup plus qu’une spéculation abstraite et qu’elle peut avoir un impact sur la vie de tous les jours« Si l’on m’eût dit, raconte-t-il à propos des traités de théologie qu'il avait étudiés au séminaire, “ce sont des phénomènes qui se passent en vous”, j’aurais prié pour mieux comprendre et tâché de comprendre pour mieux prier ; on étudiait cela comme un théorème de géométrie ou d’algèbre » (LB, Retraite à l’abbaye SS. Jean et Scholastique, 1914, , Archives de l’abbaye de Maredret).. Dans cette perspective, la pratique du culte pourrait devenir un puissant agent de formation chrétienne.
En 1909, trois ans à peine après sa réception comme postulant, Beauduin prit la décision de s’ingénier à « restituer » la liturgie au peuple chrétien par une participation active à la messe et aux autres célébrations, démarche ecclésiale appelée à s’exercer aussi en famille par la récitation de l’office des complies comme prière du soir. La liturgie devrait être la source principale de la vie spirituelle des fidèles. Après avoir intéressé à son projet ses supérieurs bénédictins ainsi que le cardinal Mercier, archevêque de Malines, après avoir vérifié par une enquête la validité de ses vues et mobilisé une équipe de jeunes moines du Mont-César, il lança le , au cours du Congrès national des Œuvres catholiques, un mouvement qui franchit d’emblée les frontières du pays grâce à la participation efficace de l’abbaye bénédictine de Maredsous et la collaboration, pour les régions néerlandophones, de l’abbaye d’Affligem.
Dans cette entreprise, il se révéla à la fois théologien, par des recherches sérieuses, pasteur, par la priorité donnée à la vie paroissiale, et homme d’action, par une convergence de moyens : un misselDom Gérard van Caloen avait déjà publié en 1882 un « Missel des Fidèles » ainsi qu’un « Petit Missel des Fidèles ». en livrets mensuels avec les textes bilingues et une initiation progressive à la liturgie (La Vie liturgique, bulletin qui obtint en deux mois abonnés et près du double en 1912) ainsi qu’une édition néerlandaise (Het kerkelijk Leven), une revue substantielle destinée au clergé (Les Questions liturgiques et son homologue néerlandais Liturgisch Tijdschrift), des opuscules (dont ce qui pourrait être considéré a posteriori comme son ouvrage programmatique, La piété de l’ÉgliseL’œuvre connaîtra de multiples traductions.). Il entreprit aussi l’organisation de conférences, de semaines, de journées, de retraites liturgiques, l’ouverture d’un bureau de consultation… Mais la création d’une école supérieure de liturgie avec un programme bien élaboré se heurta à un refus des autorités.
Avec force, dom Lambert affirma la priorité, pour la vie intérieure, de la prière communautaire de l’Église sur certaines méthodes de spiritualité individuelle, ce qui provoqua une brève polémique.
Le travail liturgique, cantonné jusqu’alors dans les milieux intellectuels et monastiques, devenait ainsi une entreprise résolument pastorale visant à toucher tous les genres de vie et toutes les classes de la société. Le succès remporté par l’entreprise révèle la profondeur d’une aspiration restée longtemps latente dans le clergé. Toutefois, les coups de frein ne manqueront pas et il faudra des générations pour transformer les mentalités. Beauduin mettra d’ailleurs les pasteurs en garde contre une précipitation des réformes qui les séparerait de la masse des fidèles. Pour adapter au monde d’aujourd’hui, dit-il, il faut d’abord bien connaître ce qu’il faut adapter et ensuite bien connaître le milieu auquel on s’adresse : une adaptation qui est une révolution n’aboutira qu’à la catastropheC’est ainsi que, plus tard, il se montrera réticent quant à la traduction pure et simple des textes liturgiques dans la langue du peuple..
Une trentaine d’années après l’initiative de Louvain, au cours de la seconde guerre mondiale, Beauduin prit une part active à la fondation, par les dominicains de Paris, du Centre de Pastorale Liturgique.
Le mouvement, qui rallia un nombre croissant d’adeptes, devait créer peu à peu un esprit et, conjointement à d’autres initiatives, notamment en AllemagneEn particulier l’abbaye rhénane de Maria-Laach. et aux États-UnisDom Ermin Vitry (1884-1960), moine de Maredsous et ami de dom Lambert, jouera un rôle important comme animateur du mouvement liturgique américain., rendre possibles les réformes liturgiques de Vatican II, un demi-siècle plus tard.
L’intermède de la guerre 1914-1918
Toujours à l’affût des nécessités du moment, dom Lambert intervint dans l’élaboration et la diffusion de la lettre pastorale «Patriotisme et Endurance» du cardinal Mercier, qui eut un impact considérable sur le moral de la population dans la Belgique occupée et valut à son auteur une réputation internationale. Des activités patriotiques clandestines auraient conduit Beauduin — alias Oscar Fraipont, représentant en vin de messe — au peloton d’exécution, si une évasion rocambolesque ne lui avait permis de passer, finalement, aux Pays-Bas, puis en Grande-Bretagne et en Irlande, où il devint sous-prieur d’un monastère dépendant de l’abbaye de Maredsous.
L’aventure œcuménique
Si dom Beauduin fut – selon l’historien Roger Aubert – le premier théologien de la liturgieR. AUBERT, Dom Lambert Beauduin dans le monde et l’Église de son temps, dans Unité des Chrétiens, , janvier 1978, ., il sera aussi le premier à instituer une activité œcuménique permanente au sein de l’Église catholique.
En 1921, il est envoyé à Rome pour enseigner la théologie fondamentale au collège international bénédictin. Sur place, il ne put se satisfaire des traités traditionnels, qui hypertrophiaient le côté sociologique et juridique de l’Église au point de négliger sa dimension principale qui est divine et invisibleAinsi le manuel classique Ad. TANQUEREY, Synopsis theologiae dogmaticae fundamentalis, Paris, Tournai, Rome, éd. 1925, sur les 282 pages de la partie sur l’Église, ne consacre que 6 pages aux relations entre le Christ et l’Église..