(Le Déluge) est un opéra (azione tragica-sacraMosè in Egitto de Rossini emploie la même dénomination.) en trois actes de Gaetano Donizetti sur un livret de Domenico Gilardoni, représenté pour la première fois le au Teatro San Carlo de Naples.

Histoire Ce drame sacré fait figure de singularité dans l'œuvre de DonizettiMême si Il paria et Poliuto mettent en scène des situations dans lesquelles la religion joue un rôle, c'est le seul ouvrage du compositeur avec un sujet biblique.. Composé pour le temps de Carême de 1830, l'idée en revient au compositeur lui-même : sans doute avait-il en vue le Mosè in Egitto de Rossini, qui avait montré l'exemple de l'union entre un sujet biblique et un ouvrage à grand spectacle appelant d'importants effets spéciaux (le passage de la mer Rouge chez Rossini, le Déluge chez Donizetti). C'était l'occasion de rivaliser avec les grands effets de l'opéra françaisDonizetti et Rossini n'étaient pas les premiers à s'y être essayés : Ecuba (1812) de Nicola Antonio Manfroce se terminait par la destruction de Troie, tandis que dans Medea in Corinto (1813) de Simon Mayr, Médée échappait à l'incendie du palais de Créon en s'élevant dans les airs sur un char tiré par des dragons. On peut noter que ces deux ouvrages avaient été donnés alors que Naples avait un souverain français, Joachim Murat. et de mettre à profit l'habileté des machinistes du San Carlo qui – en dépit de ce que donnent à penser les premières calamiteuses sur ce plan-là tant de Mosè in Egitto que d’Il diluvio universale – était particulièrement réputée.

L'idée de mettre en scène le célèbre épisode de la Genèse a pu venir au compositeur d'un panneau de marqueterie représentant le Déluge d'après Lorenzo Lotto qui se trouve encore aujourd'hui dans la basilique Santa Maria Maggiore de sa ville natale de Bergame dont son professeur, Simon Mayr, était maître de chapellehypothèse émise par Commons, art. cit., p. 11. Le librettiste, Gilardoni, a travaillé sous la direction de Donizetti, en s'inspirant d'une tragédie de Francesco Ringhieri (Il diluvio, Venise, 1788) – comme Andrea Leone Tottola pour l'opéra de Rossini – et de poèmes de Lord Byron (Heaven and Earth, 1822) et Thomas Moore (Loves of the Angels, 1823) que Donizetti connaissait en traduction italiennePiotr Kaminski, Op. cit., p. 350. Donizetti ou Gilardoni connaissait également Cain de Byron dont proviennent les noms de Séla et Ada (Zillah et Adah dans le poème anglais). : « Dis à Mayr, écrit Donizetti à son père le , que s'il n'a rien trouvé sur le Déluge, j'en ai appris suffisamment, et que cette fois je souhaite me présenter moi-même comme créateur à la fois de l'action et de la musique J'ai lu les écrits de SassyAntoine-Isaac Silvestre de Sacy (1758-1838), savant orientaliste et CalmetDom Calmet (1672-1757), auteur de plusieurs commentaires de la Bible, Les Amours des Anges de Lord Bayron [sic]Donizetti confond Lord Byron et Thomas Moore., la tragédie Le Déluge du Père Ringhieri et, si je peux le trouver, je lirai aussi le poème de Bernardino BaldiIl diluvio universale (1604) de Bernardino Baldi (1553-1617) sur le même sujet. À l'aide de ces auteurs, et en empruntant et cousant ensemble des morceaux de plusieurs tragédies, j'ai produit un plan qui ne déplait pas à mon librettiste […] J'ai déjà composé le premier acte. Il y en aura trois parce que pendant le Carême on ne donne pas de ballet. »cité par Commons, art. cit.,

Donizetti pouvait compter sur une distribution de qualité. Pour le rôle de Noé, il disposait de Luigi Lablache, le premier baryton-basse de son époque. La très bonne soprano Luigia Boccadabati, rivale d'Adelaide Tosi, devait chanter le rôle de la prima donna, Séla. Le ténor Berardo Calvari Winter, titulaire du rôle de Cadmos, était un chanteur expérimenté, capable de mettre de l'expression et du feu dans ses interprétations, mais manquant d'agilité et avec des aigus qui commençaient à se détériorer. Les répétitions se déroulèrent à la satisfaction du compositeur« Aujourd'hui, j'ai commencé les répétitions de l'oratorio Le Déluge, and je m'en suis remis à Dieu pour la suite ; au pire, je devrai lire dans les journaux le compte-rendu d'un nouveau fiasco. » (Donizetti à son père, ) « J'ai commencé les répétitions du Déluge ; tout le monde est content, tout le monde est de bonne humeur... Heureux présage. » (Donizetti à Mayr, même date). L'opéra devait être créé le mais la première dut être ajournée en raison d'une indisposition de Lablache : elle eut lieu une semaine plus tard, le De très nombreux auteurs ont reproduit la date du 28 février, mais John Black (Donizetti's Operas in Naples. 1822-1848, Londres, The Donizetti Society, 1982) a rétabli la date correcte à l'aide d'une lettre adressée le 23 février par l'impresario Domenico Barbaja au surintendant des Théâtres et Spectacles..

La réception de l'opéra le soir de la première fut plus que mitigée. Le public, mécontent du report de la représentation et irrité par un retard de trois quarts d'heure au début du spectacle, était d'emblée mal disposéVoir le reportage de L'Eco, Milan, , cité par Commons, art. cit., . Alors que le premier acte, qui avait été jugé excessivement long, touchait à sa fin, la Signora Boccadabati fit son entrée au moins vingt mesures trop tôt et malgré tous les efforts du premier violon, Giuseppe Festaqui dirigeait l'orchestre, et de Lablache pour sauver la situation, l'acte se termina sous les huéesVoir le témoignage d'un ami proche de Donizetti, Teodoro Ghezzi : « Ricordi su Donizetti », in L'Omnibus, Naples, 1860, cité par Commons, art. cit., p. 20. La scène du Déluge au dernier acte, comme celle du passage de la mer Rouge lors de la création de Mosè in Egitto en 1818, suscita l'hilarité générale et fut copieusement sifflée en raison de l'absurdité des effets spéciaux et de l'impéritie des machinistes.

Donizetti fut tellement affecté par la première qu'il en subit une rechute d'une maladie qu'il avait contractée quelque temps auparavantSa correspondance nous apprend qu'il faisait alors un temps épouvantable à Naples où il pleuvait sans discontinuité, à telle enseigne que les amis du compositeur le plaisantaient en disant que c'était la composition du Déluge qui avait provoqué la colère céleste. et, saisi de convulsions, dut être ramené chez lui où il garda le lit pendant huit jours. Néanmoins, les représentations suivantes furent meilleures. Les effets spéciaux, en particulier, furent mieux réglés et la partition fut plutôt bien accueillie. Lors de la deuxième représentation, Donizetti dut monter sur scène pour recevoir les applaudissements, et la grande scène de Lablache, tout comme l'aria finale de Boccadabati, furent accueillies avec enthousiasmeCeci peut expliquer le compte rendu donné par le beau-frère de Donizetti, Antonio Vasselli, dans une lettre adressée à Mayr le 1830 : « Après un long silence je dois absolument vous dire que l'opéra sacré de notre Gaetano, Il diluvio, a eu un formidable succès, bien au-delà de ce que les mots peuvent exprimer. Je ne cherche pas à en rajouter dans les louanges, car je serais incapable d'en faire assez. Qu'il suffise de dire que le pire de ses ennemis, le journaliste [Luigi] Prividali, le loue ; et c'est pourquoi je vous envoie le journal. » (cité par Commons, art. cit., p. 20). En définitive, compte tenu d'une saison écourtée par le Carême et du retard de la première, l'opéra eut six représentations complètes et deux incomplètes. Néanmoins, le succès ne fut pas suffisant pour susciter une reprise napolitaine l'année suivante.

En 1834, le compositeur révisa la partition à l'occasion d'une reprise au Teatro Carlo Felice de Gênes. Il y ajouta un nouveau duo pour Cadmos et Ada à l'acte I (Perfida ! a me spergiura)en remplacement d'une aria de Cadmos qui comportait des pertichini (interjections) d'Ada (Donna infida ! E ancor respira !)., une aria pour Ada au début de l'acte II (Ah ! non tacermi in core), une nouvelle introduction maestoso de l'ouverture et la suppression du mouvement rapide du final de l'acte IIDans une lettre adressée à Giovanni Ricordi le , Donizetti évoque également « cori, e balli nuovi ». Toutefois le Coro e Ballabbile du début de l'acte III figurait déjà dans le livret de 1830.. La production génoise tint l'affiche pendant 13 représentations, dont Donizetti dirigea au moins les deux premières. Le baryton Domenico Cosselli remporta un véritable triomphe dans le rôle de Noé. Des problèmes d'effets spéciaux affectèrent une nouvelle fois la première, mais rentrèrent dans l'ordre pour les représentations suivantes.

Malgré ce relatif succès, Il diluvio universale ne bénéficia d'aucune autre production en Italie. Il eut quelques représentations à Paris en 1837, la partition fut publiée par l'éditeur parisien Schonenberger au milieu du dans la version de Gênes, dont Donizetti était satisfait puisqu'il écrivait à l'éditeur napolitaine Guglielmo Cottrau en juin 1837 : « Je t'enverrai Il diluvio révisé […] et tu ne le trouveras pas sans mérite, puisqu'il a plu à la représentation. » (cité par Commons, art. cit., p. 29 avant que l'opéra ne soit englouti dans un oubli complet.

Il ne fut repris qu'une seule fois au : en 1985, au Teatro Margherita de Gênes. Récemment, il fut donné en 2005 à Londres et en 2023 à Bergame.

Distribution vignette|Luigi Lablache (1794-1858), créateur du rôle de Noé RôleType de voixInterprètes lors de la premièrele NoèNoébasseLuigi LablacheSela, madre di AzaelSéla, mère d'AzaelsopranoLuigia BoccadabatiAda, confidente di SelaAda, confidente de Sélamezzo-sopranoMaria CarraroCadmo, capo de' Satrapi di Senáár, marito di SelaCadmos, chef des satrapesLe livret comporte nombre d'erreurs et anachronismes. Un satrape, dans l'Empire perse, était un haut personnage, gouverneur d'une province : ici, le terme est utilisé pour désigner, semble-t-il, des gardes. de Senáár, époux de SélaténorBerardo Calvari WinterIafeteJaphet, fils de NoébasseGennaro AmbrosiniSemSem, fils de NoéténorGiovanni ArrigottiCamCham, fils de NoébasseLorenzo SalviTesbite, moglie di IafeteTesbite, femme de JaphetsopranoSignora FabianiAsfene, moglie di SemAsphène, femme de SemsopranoEdvige RicciAbra, moglie di CamAbra, femme de ChamsopranoCecilia GrassiArtoo, capo de' Bracmani dell'AtlantideArtoo, chef des Brahmanes de l'AtlantideténorGaetano ChizzolaAzael, fanciulloAzaël, jeune garçonrôle muetCoro di Satrapi de Senáár. Mogli di costoro. Sacerdoti d'Europa. Cofti d'Africa. Bracmani d'Atlantide. Seguaci di Cadmo. Popoli di Senáár.Chœur des satrapes de Senáár. Leurs femmes. Prêtres d'Europe. Coptes d'Afrique. Brahmanes de l'Atlantide. Partisans de Cadmos. Citoyens de Senáár.

Argument Durée : environ 2 h 9 minversion de 1834.

Il diluvio universale évoque bien sûr l'histoire de Noé (Noè en italien, orthographe retenue dans la suite de l'article), de la construction de l'Arche et du Déluge. Mais pour y ajouter une dimension plus dramatique, l'opéra raconte avant tout le destin tragique de Sela, femme de Cadmo, satrape de la cité babylonienne de Senáár.

Sela est la concubine préférée de Cadmo et la seule qu'il ait élevée au rang d'épouse. Mais elle vénère le Dieu de Noè que Cadmo persécute et se trouve écartelée entre l'amour qu'elle a pour son mari et sa foi religieuse.

Acte I vignette|L'Arche de Noé (vers 1675), par le « maître Français », Magyar Szépmüvészeti Múzeum, Budapest Durée : environ 1 h 11 min

Premier tableau Une vaste plaine. Au loin, l'imposante cité de Senáár. On voit également une portion de l'Arche. Durée : environ 32 min

: Noè, ses fils (Iafete, Cam, Sem), leurs épouses (Tesbite, Abra, Asfene) et leur entourage sont à prier auprès l'Arche. : Désemparée, Sela les rejoint pour prier avec eux et trouve la paix en leur présence (cavatine : Mentre il core abbandonava ; cabalette : Perchè nell'alma). Noè lui conseille de quitter son mari, pour se sauver ainsi du déluge.