En phonétique et en phonologie, l'échelle de sonorité est une hiérarchisation ordonnée des en fonction d', laquelle permet de la position occupée par ces sons dans la syllabe (attaque, coda, noyau syllabique). L'existence d'une échelle de sonorité repose sur le principe que les sons de la langue ne sont pas aléatoirement alignés dans le flux de la parole, mais qu'ils sont agencés de manière à sur , dont les sommets sont les noyaux syllabiques, et dont les creux sont les frontières entre les syllabes. Ce principe de sonorité conditionnerait alors la formation des syllabes et serait nécessaire à la réalisation de la parole. thumb|350px|Courbe de sonorité du composé [.] en Tachelit berbère, qui signifie "un petit visage"Sadiqi Fatima (1997). Grammaire du Berbère. Paris: L'Harmattan. p.72.. D'après une échelle graduelle de sonorité

Principe Partant de ce principe selon lequel les syllabes seraient une courbe croissante puis décroissante de sonorité, on peut tenter d’attribuer aux différents phonèmes une valeur phonologique de sonorité qui conditionnerait leur position au sein de la syllabe. Quoiqu'étant en effet motivée par des paramètres phonétiques, cette valeur de sonorité est considérée comme principalement phonologique en vertu du fait qu'elle dépend du système d'une langue donnée. Par ce fait, l’attribution d’une valeur individuelle à ces phonèmes peut être obtenue par l’introspection. Considérons ainsi la règle selon laquelle la sonorité, dans le cadre de l’attaque de syllabe, est systématiquement croissante (test A) et dans le cadre de la coda de syllabe, systématiquement décroissante (test B); soient dès lors les syllabes suivantes, dans le cadre du système phonologique du français standard (un astérisque * indique une suite non régulière):

Test AAttaque syllabique Test B Coda syllabique < < < brasplacefleuve > > > orbeAlpeselfe < * < * < *pcas*fchourne*rlame > * > * > *mocpe*lichfe*calre On voit par ces données qu’une hiérarchie existe bien entre les segments de la langueIl faut toutefois noter que des données ci-dessus n'ont de valeur qu'expositive: en effet, ces classes de phonèmes sont, dans le cadre de combinaisons particulières, sujettes à bien des exceptions.. Si les données des rangées inférieures montrent des cas dans lesquels il est impossible de les hiérarchiser l’un par rapport à l’autre, on postule alors que dans ce cas, les deux segments appartiennent à la même classe. Ce constat montre que, plutôt que d'être une hiérarchisation linéaire continue, une échelle de sonorité tient davantage d'une classification discrète et graduelle des phonèmes, en catégories hiérarchisées.

La sonorité, dans son principe de fonctionnement, est reconnue comme universelle. Mais il est également possible de hiérarchiser les segments d'une langue donnée afin d'établir la régularité de leur positionnement dans la syllabe selon un ensemble de règles phonotactiques, selon des tests semblables à celui montré ci-dessus. Il y a donc minimalement deux types d'échelles de sonorité: une échelle qui serait universelle, et une échelle applicable au système phonologique d'une langue donnée.

Modèle de base

L'échelle de sonorité dépend de la notion linguistique de sonorité qui, dans la littérature, rencontre de nombreuses définitions différentes. Si plusieurs échelles coexistent, on retient souvent les deux classifications suivantes comme bases de travail, la première étant la seule absolument universelle, tandis que la seconde reprend une classification plus détaillée, mais dont l'universalité et la régularité est davantage sujette à discussion. Elle est toutefois applicable au français standard :

Le voisement a également un impact important sur la sonorité : pour un même mode d'articulation, un phone voisé est plus sonore que son équivalent non voisé. La distinction se traduit d'ailleurs dans la terminologie par l'emploi des termes consonne sonore et consonne sourde pour désigner les consonnes voisées et non voisées respectivement.

Modèles approfondis

La question sous-jacente à la notion de sonorité est de savoir si la structure de la syllabe repose sur une caractéristique particulière des phonèmes dans leur contexte, ou si elle relève d'une forme plus profonde et indépendante de ceux-ci. Ou si, au contraire, la syllabe ne constitue qu'une suite ordonnée de segments qui peut être dérivée par leurs propriétés individuelles. C'est pour répondre à cette question qu'a été proposée la notion de sonorité.

Sievers & Jespersen Sievers C'est à Eduard Sievers que l'on doit la première théorie de la sonorité en linguistique (Grundzüge der Phonetik, 1901). 150px|thumb|alt=Eduard Sievers|Eduard Sievers est le premier à proposer la notion de sonorité pour décrire les relations entretenues par les segments dans la syllabe.Sievers énonce le fait que les différents "sons" se structurent dans le langage selon leur force sonore (Schallstärke)Meinschaefer, J. (1998). Silbe und Sonorität in Sprache und Gehirn. Ruhr-Universität Bochum., que Sievers définit comme «la mesure du niveau sonore absolu d'un son linguistiquePublications de l'université de Fribourg-en-Brisgau, cons. le 24 sept. 2011». Cette force sonore tient de deux aspects de l'articulation des sons: d'une part, la force de pression ("Druckstärke"), qui est l'énergie disponible, issue des poumons, avec laquelle un son est articulé; elle est à l'origine de l'accent. Et d'autre part, la résonance sonore (SchallfülleMurray (1988) traduit le terme de Schallfülle par le mot anglais resonance; nous suivrons ici son exemple pour le français.) qui est l'intensité avec laquelle un son résonne dans l'appareil phonatoire; elle est à l'origine de la formation des syllabes.

[L]a mesure de l'intensité sonore absolue de chaque son linguistique dans leur manifestation particulière et leur mesure [...] dépendante de deux facteurs, l'intensité sonore et la force de pressiondas Mass der absoluten Lautheit jedes einzelnen Sprachschalles im einzelnen Falle und dies Mass ist [...] von zwei Factoren, der Druckstärke und der Schallfülle, abhängig.Sievers, E (1901). Grundzüge der Phonetik. Breitkopf und Härtel, Leipzig. p. 203. in Meinschaefer, J. (1998). Silbe und Sonorität in Sprache und Gehirn. Ruhr-Universität Bochum. p. 53..

À titre d'exemple, la différence entre "force de pression" et "intensité sonore" peut être rendue perceptible par la prononciation d'une voyelle, en renforçant et en affaiblissant successivement la force pulmonique avec laquelle celle-ci est prononcée. On aura l'impression de prononcer plusieurs syllabes successives, alors qu'il s'agit du même "son linguistique" (Sprachschall, i.e. du même phonème), car les organes phonatoires sont restés à la même place. Pour Sievers, c'est ici la "force de pression" qui a été modifiée, tandis que la "résonance sonore" est restée identique. Cette différence entre "force de pression" et "intensité sonore" incite Sievers à faire la différence entre la "syllabe de sonorité" (Schallsilbe) et la "syllabe de pression" (Drucksilbe). La "syllabe de pression" rencontre en général la "syllabe de sonorité" en étant plus spécifiquement applicable à la description des accents d'intensité et les cas de hiatus.

C'est l'intensité sonore des sons de la langue qui détermine leur place dans la syllabe, autour d'un pic syllabique, selon un ordre de succession croissant-décroissant: Dans [...] la syllabe [...] doit nécessairement avoir lieu une gradation de l'intensité sonore, dans laquelle tous les autres sons sont subordonnés à un son unique. Ce son dominant de la syllabe a pour nom la sonante [Sonant] de la syllabe, tandis que les autres ont pour nom les consonnes [Consonanten, qu'on nommerait de manière plus appropriée des con-sonantes] de la syllabe. [...] Lors de la rencontre de plusieurs sons, doit [...] devenir sonant celui [...] qui possède la plus haute intensité sonore. [Il] en va des consonnes comme suit: plus proches elles sont de la sonante, plus grande est leur intensité sonore. Ainsi, la suite des types de sons qui précèdent une sonante en étant non-syllabiques est exactement inverse à la suite des types de sons qui peuvent suivre la sonante en tant que consonnesSievers, E (1901). Grundzüge der Phonetik. Breitkopf und Härtel, Leipzig. p. 203. in Meinschaefer, J. (1998). Silbe und Sonorität in Sprache und Gehirn. Ruhr-Universität Bochum. p. 54.In der [...] Silbe [...] muss nothwendig eine Abstufung der Schallstärke stattfinden, indem alle übrigen Laute der Silbe einem einzigen Laute untergeordnet werden. Dieser die Silbe beherrschende Laut heißt Sonant der Silbe, die übrigen heißen die Consonanten der Silbe. [...] Beim Zusammentreffen mehrerer Laute muss [...] derjenige zum Sonanten werden, welcher [...] die grösste Schallfülle besitzt. [Es] gilt für die Consonanten untereinander: je näher dem Sonanten, umso größer muss die Schallfülle sein. Daher ist die Reihenfolge der Lautarten, welche einem Sonanten unsilbisch vorausgehen können, genau entgegengesetzt der Reihenfolge der Lautarten, welche dem Sonanten als Consonanten folgen können.

La sonorité serait donc pour Eduard Sievers liée aux propriétés individuelles des phonèmes. Ce qui déterminerait cet ordre d'apparition est pour Sievers une caractéristique inhérente des sons: leur "intensité sonore" Cependant, si tous les "sons" ont une intensité sonore propre, leur intensité sonore actualisée dans une syllabe peut varier.

Sievers ne va par la suite plus tant utiliser le terme de force sonore, mais plutôt se pencher sur l'intensité sonore pour proposer une hiérarchisation des sons selon leurs propriétés inhérentes. Ce faisant, Sievers est le premier à proposer une échelle de sonorité sur des bases scientifiques. Il lie de manière directe cette échelle de sonorité à la formation des syllabes. Il affirme cependant ne pas avoir de certitude quant à l'intensité sonore actualisée des sons linguistiques dans le contexte syllabique. Sievers propose l'échelle de sonorité suivante, en sachant qu'elle est modifiée par le contexte d'apparition des sons:

+ Échelle de sonorité (d'après Sievers, 1881) plosives (ou occlusives) < fricatives (ou constrictives) < nasales < liquides < voyelles fermées < voyelles ouvertes

Jespersen Le linguiste danois Otto Jespersen va reprendre la théorie de Sievers sur la Schallfülle en 1904Jespersen, O. (1904). Lehrbuch der Phonetik. Autorisierte Übersetzung von Hermann Davidsen. Leipzig und Berlin: Teubner. en mettant l'accent sur des aspects spécifiques. Il reprend et détaille le modèle proposé par Sievers. Pour lui, c'est en effet le mode d'articulation, et plus particulièrement le trait de voisement, qui joue le plus grand rôle dans l'intensité d'un son donné. Il va donc repenser l'échelle de sonorité conçue par Sievers en y différenciant les consonnes voisées des consonnes non-voisées, ainsi qu'en considérant comme pertinents d'autres détails articulatoires. Il propose ainsi l'échelle de sonorité suivante:

+ Échelle de sonorité (d'après Jespersen, 1904) occlusives sourdes < fricatives sourdes < occlusives sonores < fricatives sonores < nasales < latérales < rhotiques < voyelles fermées < voyelles semi-ouvertes < voyelles ouvertes

Jespersen définit également la syllabe comme une suite de pics d'intensité sonore. La notion de syllabe est, à partir d'Otto Jespersen directement reliée à celle de dl'intensité sonore ("Schallfülle").

Ferdinand de Saussure Critique des théories précédentes 150px|thumb|alt=Ferdinand de Saussure|F. de Saussure propose le critère articulatoire d'aperture pour décrire les relations hiérarchiques entre segments dans la syllabe.