L'élection présidentielle organisée en novembre et décembre 2004 en Ukraine a vu s'opposer, à deux reprises, le Premier ministre Viktor Ianoukovytch et l'ancien Premier ministre et dirigeant de l'opposition Viktor Iouchtchenko. Les élections se sont déroulées dans un climat tendu, sur fond de fraudes électorales et de manipulations médiatiques. La rumeur d'un empoisonnement de Iouchtchenko par les services secrets de Ianoukovytch a été un élément central du débat.
Selon les résultats officiels du , les élections ont été remportées par Ianoukovytch, mais son opposant et ses partisans, ainsi que de nombreux observateurs, ont dénoncé les fraudes et contesté le résultat. Il s'est ensuivi une crise politique, doublée d'une action partisane de désobéissance civile surnommée la , qui a finalement poussé la Cour suprême de l'Ukraine à annuler les résultats et à demander la mise en place d'un nouveau second tour.
Ce « troisième tour » s'est déroulé le . L'OSCE a rapporté que le vote s'est déroulé dans des conditions largement plus démocratiques, et Viktor Iouchtchenko a remporté l'élection avec 51,99 % des suffrages exprimés, contre 44,20 % pour Ianoukovytch.
Modalités Mode de scrutin En vertu de la Constitution de l'Ukraine, le président est élu pour cinq ans au suffrage universel direct. La législation précise qu’il est élu au scrutin uninominal majoritaire à deux tours : si aucun candidat n’obtient la majorité des suffrages au , un est organisé trois semaines plus tard entre les deux candidats arrivés en tête..
Dates de l’élection Le de l’élection présidentielle se tient le dernier dimanche du mois d'octobre de la cinquième année du mandat du président sortant. Toutefois, en cas de démission ou de destitution du président, une élection anticipée est organisée dans les .
Candidatures Les candidats à l’élection présidentielle doivent être citoyens ukrainiens, âgés d’au moins , résider dans le pays depuis au moins dix ans au jour du scrutin et maîtriser la langue ukrainienne.
Candidats
Les deux candidats principaux étaient Viktor Ianoukovytch et Viktor Iouchtchenko. Ianoukovytch, Premier ministre ukrainien depuis 2002, avait reçu le soutien du président sortant Leonid Koutchma ainsi que de la Russie et son président, Vladimir Poutine.
Iouchtchenko, considéré comme pro-européen, a reçu le soutien de l'Union européenne et des États-Unis.
Au total, ce sont vingt-six candidats qui se sont présentés à l'élection.
Premier tour
Il s'est tenu le . Les résultats ont mis les deux principaux candidats dans une situation de quasi-égalité : Ianoukovytch s'est vu attribuer 39,32 % des suffrages exprimés, Iouchtchenko 39,87 %. Aucun candidat n'ayant dépassé les 50 %, un second tour s'est tenu le . Le taux de participation a été de 75 % ; les observateurs ont relevé de très nombreuses fraudes, notamment dans les régions de l'est. L'impact réel de ces fraudes sur le résultat reste inconnu.
Il y a eu .
+Résultats du premier tourCandidatParti%Voix Viktor Iouchtchenko Bloc Notre Ukraine 39,87 Viktor Ianoukovytch Parti des régions 39,32 Oleksandr Moroz Parti socialiste d'Ukraine 5,81 Petro Symonenko Parti communiste d'Ukraine 4,97 Nataliya Vitrenko Parti socialiste progressiste d'Ukraine 1,53 Anatoli Kinakh Parti des entrepreneurs et artisans d'Ukraine 0,93 Olaksander Iakovenko Parti communiste des travailleurs et paysans 0,78 Oleksander Omeltchenko Parti de l'unité 0,48 Leonid Tchernovetski Indépendant 0,45 Dmytro Kortchinski Indépendant 0,17 Andriy Tchornovil Indépendant 0,12 Mykola Grabar Indépendant 0,07 Mykhailo Brodski Indépendant 0,05 Iouri Zbitnyev Nouveau Parti du pouvoir 0,05 Sergiy Komisarenko Indépendant 0,04 Vasil Volga Organisation non gouvernementale « Contrôle public » 0,04 Bohdan Boyko Mouvement des patriotes ukrainiens 0,04 Oleksandr Rjavski Parti unifié de la famille 0,03 Mykola Rogojynski Indépendant 0,03 Vladislav KrivobokovParti populaire des déposants et de la protection sociale 0,03 Oleksander Baziliouk Parti slave d'Ukraine 0,03 Igor Douchine Parti libéral démocrate d'Ukraine 0,03 Roman Kozak Organisation des nationalistes ukrainien en Ukraine 0,02 Volodimir Netchiporouk Indépendant 0,02 Grigori Tchernich Parti pour la réhabilitation des personnes infirmes retiré Vitaly Kononov Parti des Verts d'Ukraine retiré Autre (à compléter) 2,98 Nuls 1,98
Second tour annulé thumb|375px|Résultats par oblast du second tour (par la suite annulé). La carte montre toujours une nette division politique entre Est et Ouest de l'Ukraine. Après le second tour du , la Commission électorale centrale d'Ukraine a déclaré vainqueur le Premier ministre Viktor Ianoukovytch. Selon les données de la commission, Ianoukovytch a recueilli 49,42 % des suffrages exprimés et Iouchtchenko 46,69 %. Les observateurs de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), au nombre de , ont rapidement émis des réserves sur la validité du résultat, compte tenu du fait que le vote ne « satisfaisait pas aux standards internationaux ». Le sénateur Richard Lugar, observateur pour les États-Unis, a qualifié les fraudes de concertées et de violentes.
La distribution géographique des votes montre très clairement une opposition entre l'Est et l'Ouest de l'Ukraine, qui est la conséquence et l'expression d'une situation historique ancienne. L'Ouest, majoritairement agricole, et les régions du centre correspondent pour une grande part aux anciens territoires de la Lituanie polonaise, au . Ces régions sont considérées comme pro-occidentales ; une majorité de la population y parle l'ukrainien et est de confession grecque-catholique ukrainienne (à l'Ouest) ou Église orthodoxe ukrainienne - Patriarcat de Kiev (au centre). Les votes s'y sont majoritairement portés vers Iouchtchenko. La partie Est du pays, industrialisée et comprenant la République autonome de Crimée, a majoritairement voté pour Ianoukovytch. Les liens avec la Russie y sont forts et l'Église orthodoxe ukrainienne (Patriarcat de Moscou) (rattachée à l'Église orthodoxe russe) y est puissante.
Entre les deux tours de l'élection, des augmentations spectaculaires du nombre de votes pour Ianoukovytch ont été constatées dans les régions orientales, tandis que les partisans de Iouchtchenko ont vu, au mieux, les voix pour leur candidat stagner, au pire et souvent, diminuer par rapport au premier tour. Cette tendance a été plus marquée dans l'Est de l'Ukraine, en particulier dans le bastion de Ianoukovytch de Donetsk, où il a rassemblé 98,5 % des voix, soit plus de 40 % par rapport au premier tour. Dans certaines circonscriptions, les taux de participation ont dépassé les 100 %, jusqu'à atteindre 127 % dans l'une d'entre elles. Selon les observateurs de l'OSCE et de l'opposition, les activistes pro-Ianoukovytch ont voyagé à travers les circonscriptions pour voter à plusieurs reprises ou par correspondance. Certains groupes dépendant du gouvernement, comme les étudiants, les patients des hôpitaux ou les prisonniers, se sont vu demander de voter pour le candidat du pouvoir. D'autres irrégularités ont été rapportées, telles la destruction de bulletins de vote, l'intimidation et la participation de votants fictifs rajoutés aux listes électorales — à Donetsk seul, on a compté un demi-million de votants supplémentaires au second tour. Ianoukovytch a remporté la victoire dans toutes les régions sauf une, avec à chaque fois des taux de votes en augmentation par rapport au premier tour. La Cour suprême ukrainienne a établi par la suite que cela était dû aux nombreuses falsifications constatées.
Influences et réactions internationales
De nombreux commentateurs ont insisté sur le fait que les élections ont été vraisemblablement influencées par des puissances extérieures à l'Ukraine, notamment par les États-Unis, l'Union européenne et la Russie. Les États-Unis soutenaient Iouchtchenko (ils ont envoyé l'ex-secrétaire d'État Henry Kissinger, l'ancien conseiller à la Sécurité nationale Zbigniew Brzeziński et le sénateur John McCain) ; la Russie soutenait, par la voix de Vladimir Poutine, le candidat Ianoukovytch. La présentation des candidats par les médias a été à l'image de la séparation géographique entre l'Ouest et l'Est, Iouchtchenko ayant été vu comme pro-occidental, candidat de Kiev et de l'Ukraine rurale, et Ianoukovytch ayant été vu comme pro-russe et représentants des travailleurs de l'industrie ukrainienne.
En effet, la campagne de Ianoukovytch, estimé à de dollars, a été en partie financée par la RussieRussian Policy toward Ukraine during Elections(pdf) par Taras Kuzio, tandis que les États-Unis ont dépensé en tout de dollars pour la campagne de Iouchtchenko, la révolution orange, et l'organisation du second scrutin.
Une victoire de Iouchtchenko a été estimée comme la clé d'une possible intégration de l'Ukraine dans la Communauté des États indépendants et d'une éventuelle annulation de sa participation à l'espace économique rassemblant la Russie, l'Ukraine, la Biélorussie et le Kazakhstan, déjà ratifiée par le parlement ukrainien. Iouchtchenko représente pour la plupart des pays européens l'homme du rapprochement et de l'intégration, non seulement dans l'Europe mais aussi dans les Nations unies. À l'inverse, Ianoukovytch avait déjà promis de faire du russe une langue officielle de l'Ukraine, comme l'ont fait la Biélorussie, le Kazakhstan et le Kirghizistan.
Russie et CEI
Le président Vladimir Poutine a fait deux voyages en Ukraine, un premier avant les élections pour soutenir personnellement Ianoukovytch et un deuxième pour le féliciter de sa victoire avant les résultats officiels du second tour.
Le leader du Parti communiste de la fédération de Russie, Guennadi Ziouganov, a reproché à l'Occident d'interférer dans la situation politique ukrainienne pour relancer sa volonté impérialiste, après la décision d'un troisième tour fixé au .
Le , Iouri Loujkov, le maire de Moscou, a fait un discours pour dénoncer l'opposition ukrainienne, accusant ses membres de « mener un sabbat en se prétendant les représentants de la Nation tout entière »C. J. Chivers, Supporters of President-Elect in Ukraine Push Back, The New York Times, 28 novembre 2004. Les journaux russes ont donné des avertissements violents ; la Pravda a déclaré : « les troupes de l'OTAN en Hongrie et en Pologne se préparent à bouger, et les forces militaires de Roumanie et de Slovaquie sont maintenant en alerte. Les villes de l'Ukraine sont dans leur champ de vision ».
Plusieurs autres États de la Communauté des États indépendants se sont ralliés à la position russe de soutien à Ianoukovytch. Le président biélorusse Alexandre Loukachenko lui a téléphoné pour lui transmettre ses félicitations avant la proclamation des résultats officiels. Le président du Kazakhstan, Noursoultan Nazarbaïev, a écrit à Ianoukovytch que « [votre] victoire montre que le peuple ukrainien a fait un choix en faveur de l'unité de la Nation, du développement démocratique et du progrès économique ». Les présidents du Kirghizistan, Askar Akaïev, et de l'Ouzbékistan, Islam Karimov, ont également adressés leurs félicitations au candidat Ianoukovytch. Cependant, Karimov a par la suite critiqué l'implication de la Russie dans les élections ukrainiennes, estimant que « la démonstration excessive de sa volonté à voir gagner un certain candidat a fait plus de mal que de bien ».
De l'autre côté de l'échiquier politique, le président géorgien Mikheil Saakachvili a exprimé son soutien aux partisans de Iouchtchenko, déclarant pendant l'entre-deux tours que « ce qui se passe en Ukraine aujourd'hui atteste clairement de l'importance de l'exemple de la Géorgie pour le reste du monde »Ex-Soviet bloc states mull election, BBC News, 27 novembre 2004. Il faisait référence à la révolution des Roses de 2003. Les Géorgiens ont d'ailleurs participé activement aux manifestations de Kiev ; Iouchtchenko a utilisé le symbole en brandissant une rose.