La Feuille villageoise est un journal hebdomadaire français créé en à Paris par Joseph-Antoine Cerutti et disparu le .
Diffusion Le prospectus de la Feuille villageoise a été proposé, en , aux propriétaires, fermiers, pasteurs, habitants et amis des campagnes. Le périodique était adressé chaque semaine, par abonnement, à tous les villages de la France. Le a paru le jeudi . Il a paru régulièrement le jeudi, puis chaque demi-décade jusqu’en aout 1795. L’abonnement était de 7 livres 4 sous par an. On s’abonnait chez Desenne, libraire, au Palais-Royal, 1 et 2. La mention du nom de l’imprimeur n’est apparue que dans les tirages suivants..
Cible Conscient de la misère sociale et de la pauvreté culturelle de la classe rurale, à l’avènement de la Révolution française, Cerutti avait compris la nécessité d’éduquer cette frange sociale, représentant 80 % de la population française, qui avait activement participé aux mouvements sociaux de la Révolution. Profondément convaincu que dans le contexte révolutionnaire, l’éducation nationale était devenue une mesure d’urgence, sa Feuille villageoise visait à réduire la fracture sociale en instruisant tous les villages de France des lois, des événements, des découvertes intéressant chaque citoyen...
Équipe rédactionnelle L’ancien jésuite Cerutti, qui l’a fondé, est resté le principal rédacteur de la Feuille villageoise jusqu’à sa mort. Un grand nombre d’hommes de lettres ont coopéré à cette publication simple, mais très utile, contribuant à éduquer les citoyens des campagnes, comme le dramaturge devenu journaliste Grouvelle, l’écrivain Ginguené, partisan modéré des idées de la Révolution, qui collaborait également au Moniteur universel et à la Décade philosophique, ou le pasteur Rabaut-Saint-Étienne, député du tiers aux États généraux, président de la Constituante et rédacteur de la Constitution. Après son élection au comité de constitution de 1791, puis à la Constituante, Cerutti a continué à y passer une partie de son temps à écrire des articles à paraitre dans la Feuille villageoise. La contribution de géographes, d’historiens, de poètes, de fabulistes, des marins, de militaires, d’administrateurs a contribué, par sa diversité à rendre cet hebdomadaire intéressant et instructif.
Mission Soucieux de sauvegarder la Révolution et d’enraciner la Constitution dans tous les villages de France, Cerutti a lutté contre la pauvreté et l’ignorance., et combattu toutes les menées contre-révolutionnaires. Ainsi, pendant l’agitation de la Constitution civile du clergé, il a réprouvé les menées factieuses de l’opposition cléricale et énergiquement repoussé la prétention du pape à s’ingérer dans les affaires de la FranceVoir numéro du 31 mars 1791.. Cerutti tenait également à l’indépendance éditoriale de son journal, pour lequel il a refusé les fonds ministérielsVoir numéro du 29 septembre 1791..
Estimant qu’il entrait dans la mission de service public des curés qu’ils se chargent également de l’éducation civile des villageois, il les engageait à réunir les principaux parmi leurs paroissiens pour leur lire la Feuille villageoise, et leur expliquer les passages qui auraient besoin d’être éclaircis ou commentésC’était utiliser la forme ancienne du sermon dominical pour contrer l’illettrisme..
vignette|redresse=0.8|Cerutti, fondateur de la Feuille villageoise. Après avoir expliqué à ses lecteurs la nécessité pour chacun d’eux de connaitre les droits que la nouvelle Constitution leur garantissait, de même que les devoirs imposés par les lois, Cerutti promettait de leur expliquer le sens des décrets et la corrélation entre eux.
Ligne éditoriale La Feuille villageoise était une vaste encyclopédie à l’usage des classes laborieuses, consistant en une suite d’instructions familières sur la situation antérieure et la conjoncture du moment en France, sur la Constitution, les droits et les devoirs de l’homme et du citoyen, sur les tribunaux, sur les fonctions et les devoirs des officiers municipaux et des conseils communaux, sur les finances, etc. La Feuille villageoise renfermait toute sorte d’instructions, d’explications, d’exemples, de questions et de réponses sur un très grand nombre de sujets utiles à posséder. Chaque numéro commence par une leçon de géographie, et contient un résumé succinct des travaux de l’Assemblée nationale, et une chronique sous le titre « Événements ». Il y avait enfin des comptes-rendus de livres pouvant intéresser les habitants des campagnes.. L’agriculture avait nécessairement la primeur. Chaque volume, composé de 26 numéros, ou semaines, chacun de 20 pages, contenait une table alphabétique très détaillée, comprenant guère moins de cinq cents indications de sujets susceptibles d’intéresser les habitants des campagnes et leur donner des notions sur tout.
Traitement de l’information Dans la première série, composée de 52 numéros, ou semaines, les rédacteurs s’occupent d’abord de faire connaitre à leurs abonnés la géographie universelle, puis celle de la France dans sa nouvelle division par départements. Chaque numéro commence par un fragment de ce traité. Non seulement la géographie proprement dite y est enseignée, mais encore l’histoire des peuples et celle des villes. Ces leçons réunies formant un cours très instructif, l’article géographie est le plus suivi, le plus complet et le plus volumineux de la Feuille villageoise. Les rédacteurs exposent ensuite la situation de la France, par rapport à l’ancien et au nouveau régime : c’est une sorte de résumé de l’histoire de la Révolution jusqu’à la fin de 1790, dont la suite se trouve racontée dans chaque numéro. Plus loin, ils donnent un aperçu de la situation de la France à l’égard des autres puissances.
Les premiers numéros comportent également un catéchisme de la constitution française et une table synoptique des droits et des devoirs de l’homme et du citoyen, avec des explications sur les difficultés possibles de l’exercice des droits du citoyen. On y trouvait des articles en forme d’instructions sur les tribunaux, sur les justices de paix, sur la juridiction de police exercée par les municipalités, à côté d’explications sur les formes des nouvelles procédures. Des articles expliquaient l’institution des jurés, les peines remplaçant les anciennes dans le code pénal, et une évaluation des lois rurales.
L’abolition, la suspension ou le rachat des droits féodaux qui grugeaient la classe paysanne font l’objet d’un article complet. L’enseignement des notions nécessaires à la compréhension du système des assignats, de la vente des biens nationaux, la nature et l’équité des nouveaux impôts, la suppression des jurandes et maitrises, la liberté du travail, la liberté de l’industrie et du commerce, la suppression des droits d’entrée dans les villes, et autres acquis de la Révolution. Les finances y étaient mises à la portée de tous et le droit de timbre nouvellement modifié était expliqué. vignette|redresse=0.8|Kersaint, contributeur à la Feuille villageoise. Armand de Kersaint y a fait connaitre, dans une adresse aux marins, leurs droits et leurs devoirs.. Félicité de Genlis y a publié une correspondance intitulée Lettres de Félicie à Mariane, dont le but était de revaloriser la condition des paysannes., mais tout ce qui touchait de près ou de loin à l’agriculture, qui faisait l’objet d’un traitement particulier dans cette publication principalement destinée aux agriculteurs qui, à la veille de la Révolution, représentaient 60 % de la population française : on y trouvait des expériences sur le blé, sur la culture du tabac, sur celle des terres en général, sur les maladies des arbres, etc. Plusieurs articles d’astronomie pratique recouraient à la raison et à la science, pour combattre la croyance en l’influence de la lune sur la culture et sur les plantes.
Chaque numéro de la Feuille villageoise contenait, en outre, un résumé des travaux de l’Assemblée nationale, après lequel venait une revue hebdomadaire intitulée : Événements, où sont enregistrés tous les faits qui méritent d’être mis sous les yeux des lecteurs. Les livres destinés aux campagnes, ceux d’une utilité générale, les découvertes et les établissements nouveaux sont sommairement indiqués dans la Feuille villageoise, qui avait volontiers recours au conte, à la fable ou à l’apologue moral, pour éduquer ses lecteurs.
Largement apolitique, même si son orientation idéologique était fermement en faveur de la préservation des acquis de la Révolution, la Feuille villageoise a néanmoins fait une incursion dans la politique, lors de la fuite de Varennes. La forfaiture de Louis XVI et sa « Déclaration à tous les Français », à cette occasionDéclaration de Louis XVI à tous les Français, à sa sortie de Paris, sur Wikisource., ont indigné le rédacteur-en-chef qui, sans aller jusqu’au républicanisme, s’est résolument rangé du côté de ceux qui considéraient la royauté comme dégradée et finieVoir numéro du 14 juillet 1791..
La politique étrangère pouvait faire elle aussi, de temps une incursion ponctuelle dans les colonnes du journal, lorsqu’il s’agissait de relater des mouvements sociaux extérieurs, comme la conjuration des Crochets en Bas-Valais..
Courrier des lecteurs vignette|redresse=0.8|Clavière, contributeur à la Feuille villageoise. Le courrier des lecteurs de la Feuille villageoise était volumineux. On y trouve de nombreuses lettres de curés, de maires, de maitres d’écoles, de fermiers, etc., apportant aux rédacteurs le concours de leurs idées, ou leur proposant des questions presque toujours immédiatement suivies d’une réponse. Les curés réformistes jouant un grand rôle dans cette publication., on y trouve quantité de lettres de pasteurs sur des sujets religieux ou moraux. Dans quelques-unes, on examine le sujet d’actualité brulant de la constitution civile du clergé ; les autres traitent des moyens d’instruire les paysans. Talleyrand, alors évêque d’Autun, y a publié une lettre aux pasteurs de son diocèse, et l’abbé Grégoire l’exorde sur son serment civique.. On y trouve encore des aperçus sur la nouvelle division des diocèses ; un traité des sectes religieuses, par Clavière., des articles sur les prêtres et sur le fanatisme, la réfutation de la bulle du pape contre les décrets de l’Assemblée constituante, et un dialogue entre un curé et un fermier.
Réception La variété offerte et l’intérêt suscité par la Feuille villageoise était un gage de succès éditorial. Aussi a-telle été un titre majeur de la presse de la période, comptant, au bout d’un an de publication, d’après la Correspondance secrète du , abonnés.. Ce succès était en large partie dû au fait que tout le monde voulait participer à la rédaction de la Feuille villageoise unanimement reconnue comme une publication précieuse, non seulement pour les campagnes, mais encore pour les villes. Avant la fin de sa première année, le format de 20 pages de l’hebdomadaire s’est rapidement avéré insuffisant, et il a fallu régulièrement en ajouter quelques-unes. Le prix de l’abonnement de la Feuille villageoise est passé à 9 livres par an.
Seconde mouture vignette|Ginguené, rédacteur à la Feuille villageoise. vignette|redresse=0.8|Neufchateau, rédacteur à la Feuille villageoise. Vers cette époque, l’aggravation de l’état de santé de Cerutti l’a obligé à confier, à partir du mois de , la rédaction à son ami Grouvelle, en conservant un rôle de conseiller, qui a permis de conserver l’orientation initiale du journal. Le de la année de la Feuille villageoise, qui en était à peine à son semestre, annonce aux lecteurs la mort de son fondateur et journaliste phare..