vignette|Le maristan de Sidi Frej, à Fès, avant sa destruction en 1944. Un bimaristan est un établissement charitable musulman destiné à soigner et offrir l'hospitalité aux individus victimes d'une atteinte à leur santé (pathologies, blessures, fractures, etc.). Il s'agissait d'un élément constitutif et central du système médical institutionnel dans les régions du monde appartenant à la civilisation islamique. Même si, en général, leur activité n'est historiquement authentifiée que durant l'âge d'or des sciences arabo-musulmanes, nous savons que des bimaristans ont continué de fonctionner jusqu'au dans certains territoires musulmans (Inde moghole, État d'Alger, ville d'Istanbul, ville de Fès...) : à titre d'exemple, parmi les huit établissements de soins présents dans la ville d'Alger à la fin du , quatre étaient des bimaristans (accueillant les populations arabes et juives) et trois des hôpitaux européens destinés à la population chrétienne de la ville.

Par rapport à l'Occident chrétien antérieur aux , ce système se distingue par son organisation rationnelle des soins, la présence de médecins et un enseignement clinique à l'hôpital, qui les rendent similaires à l'hôpital, selon la conception moderne du terme, à la différence que les services proposés par les bimaristans étaient intégralement gratuits. Les professeurs vont organiser des conférences au sein de la bibliothèque et enseigner la matière théorique de la profession. Puisque les étudiants apprennent directement sur le lieu médical, ces derniers peuvent accompagner leurs professeurs auprès des patients afin d'approfondir leurs connaissances pratiques.

Étymologie Le mot bimaristan signifiait Hôpital en langue Pehlevi et Persane (بیمارستان bīmārestān) de Bimar- en écriture pehlevi venant de vīmār ou vemār qui signifie "malade" et -stan un suffixe signifiant endroit, lieu. À l'époque moderne, le mot est souvent contracté en maristan pour ne s'appliquer qu'aux établissements psychiatriques.

L'existence d'un véritable hôpital à Gundishapur en Perse pré-islamique est contestée, mais l'importance d'une terminologie persane pour les fonctions ou services hospitaliers en pays d'Islam semble indiquer une influence persane.

Histoire

Origine et contexte L'institution parait s'inspirer des monastères et autres établissements charitables des chrétiens orientaux (hôpital byzantin, xenodochium syriaque, influence des médecins nestoriens), mais cela n'a pas été clairement défini et des recherches sont actuellement en cours sur ce sujet. Il en va de même concernant l'influence du système musulman sur le système européen médiéval plus tardif.

Il est reconnu que ce système hospitalier est l'un des plus grandes réalisations de la société médiévale musulmane, et le plus élaboré des civilisations médiévales. L'Islam avait un impératif moral : traiter toutes les maladies, indépendamment de la richesse ou de la pauvreté des malades.

Les hôpitaux sont des institutions séculières (absence de clergé en Islam), ouvertes à tous, se situant dans de vastes structures dans un cadre urbain, qui est celui des grandes villes. C'est le cas en particulier de Bagdad, Damas et Le Caire, qui disposent chacune de près de 5 hôpitaux au , et jusqu'à une dizaine au Caire au .

Ces hôpitaux se construisent par la volonté d'un souverain, d'un vizir, ou d'un homme influent et haut placé à la cour. À l'origine, il s'agit d'un acte personnel de charité, d'une démonstration de foi plutôt que d'une volonté politique.

Premiers hôpitaux Le premier hôpital musulman est souvent attribué au calife Al-Walïd , qui régna de 705 à 715 à Damas, mais sa nature exacte n'est pas claire (hospice, léproserie, service d'assistance pour les aveugles et les estropiés...), ni son lieu d'implantation (Damas ou Médine).

Le plus ancien hôpital suffisamment documenté est construit à Bagdad, par un vizir du calife Harun al-Rashid qui régna de 786 à 809. La question de savoir si l'hôpital nestorien de Gundishâpur a servi de modèle et si un médecin nestorien a été associé à la construction fait aujourd’hui débat.

En Égypte, le premier hôpital est construit au Caire en 874. C'est aussi le plus ancien connu à donner des soins aux aliénés.

Les hôpitaux sont ensuite construits partout dans le monde arabe, comme notamment en Tunisie à Kairouan et en Perse à Ray, au ; en Turquie à partir du ; en Inde musulmane... Ceux d'Andalousie sont plus tardifs, le plus ancien étant probablement celui de Grenade construit en 1367.

Il existe différentes hypothèses pour expliquer la multiplication des bimaristans à partir du : le ressort d'une rivalité entre différents courants médicaux, les divisions en dynasties autonomes régionales cherchant à surpasser Bagdad, ou un « réarmement moral » de la part de Nur ad-Din contre le chiisme et les croisés.

Les plus célèbres Le plus important de Bagdad, l'hôpital Adudi est construit en 982 par Adud Al Dawla. Il était tenu à son début par 25 médecins, dont des oculistes, des chirurgiens et orthopédistes. En 1184, un voyageur le décrit comme ayant la taille d'un énorme palais.

Au Caire, Saladin fonde l'hôpital Nasiri au (après 1171). Il est surpassé par l'hôpital Mansuri, fondé par al Mansur Qalawun en 1284, et qui reste l'hôpital principal du Caire jusqu'au .

À Damas, l'hôpital Nuri, fondé par Nur ad-Din en 1154, est aussi l'un des plus grands, la façade d'époque existe toujours abritant désormais un « Musée d'histoire de la médecine et des sciences ».

À Alep, le bimaristan Argoun, fondé en 1354, se visite encore, c'est l'un des mieux conservés de cette période.

Dans leurs mémoires, de grands voyageurs, comme Ibn Jubair (1145-1217) et Ibn Battûta (1304-1377), visitent les hôpitaux. Ils mentionnent près de 34 hôpitaux remarquables en Orient arabe. Selon Ibn Jubair .

Influence en Occident Il est souvent suggéré que l'enseignement médical, et les hôpitaux en pays d'Islam, ont influencé ou même servi de modèles pour l'Europe médiévale. Pour Lawrence Conrad, cela reste difficile à prouver, mais il est vrai que les européens avaient de nombreuses occasions pour l'observer en détail.

L'exemple des croisades est souvent donné, mais ce n'est pas le plus important. Malgré une antipathie politique et religieuse entre l'Europe et l'Islam, cela n'interdisait pas les relations commerciales et culturelles. Le trafic maritime en Méditerranée permettait des échanges entre marchands, pèlerins et ambassadeurs, surtout entre l'Italie, l'Afrique du Nord et l'Égypte. Des médecins du Moyen-Orient venaient rendre service en chrétienté, et des médecins égyptiens pratiquaient dans l'Empire byzantin.

Structure et organisation

L'organisation des grands hôpitaux syriens et égyptiens des est la mieux connue. Le plan de base est un plan cruciforme avec quatre iwan (salles voûtées) centrées sur une cour intérieure, et de nombreuses salles adjacentes : cuisine, pharmacie, mosquée, logement pour le personnel, bibliothèque.

Les hôpitaux les mieux dotés comportent des bains et des fontaines en eau propre pour chaque iwan, et des bosquets d'arbres dans la cour intérieure pour le repos du personnel et des malades. Les malades sont séparés selon le sexe, leur séjour (hospitalisés ou en consultation externe) et leur maladie ou traitement. Des emplacements spécifiques sont aménagés pour recevoir les dysenteries et diarrhées, les fièvres, les troubles oculaires, et les cas chirurgicaux. Quelques hôpitaux semblent s'être spécialisés pour les rhumatismes, les rhinites, ou encore pour les aliénés, les pauvres ou les militaires.

Gestion et personnel À la tête de l'hôpital, et responsable de sa gestion, se trouve un administrateur (nazir), le plus souvent non-médecin. Son poste est politique, lié à la faveur du prince, car recherché et lucratif.

Tous les bimaristans sont financés par des institutions charitables ou waqfs. Les puissants ou les riches offraient des propriétés en dotation : boutiques, moulins, caravansérails, exploitations agricoles, villages... dont les revenus servent à l'entretien et au fonctionnement de l'hôpital. Les services hospitaliers sont gratuits, et une petite allocation était parfois donnée aux malades jusqu'à leur reprise du travail.

Le personnel soignant se compose de médecins et de pharmaciens, engagés et payés pour faire les gardes, les visites, et prescrire les médicaments. Ils sont assistés par des intendants (mubashirun) et d'infirmiers (musharifun). Le chef de l'équipe soignante est un médecin. Les domestiques (farrashun), hommes et femmes, sont très nombreux. Il pouvait y avoir aussi des instructeurs (mu'allimun) et des étudiants en médecine.

Fonctions Enseignement médical

On ne connait pas le nombre d'hôpitaux ayant des fonctions d'enseignement médical. Des cours se sont déroulés dans ceux de Bagdad, de Damas et du Caire, avec formation au chevet du malade, mais il y a peu de données ailleurs. L'existence d'un enseignement dépendait de l'initiative du fondateur (qui offrait par exemple une bibliothèque) et de celle du médecin-chef qui réunissait quelques étudiants autour de lui.

Au début du , une dispute eut lieu au sujet de l'enseignement, entre Ali Ibn Ridwan, défenseur de l'enseignement théorique écrit basé sur l'œuvre de Galien, et Ibn Butlan, partisan de l'enseignement clinique au lit du malade. La tradition perpétue un compromis, avec une primauté de l'enseignement pratique, tendance représentée par al Majusi (Haly Abbas) qui encourage les étudiants à être le plus souvent possible à l'hôpitalJean-Charles Sournia 1977, op. cit., p. 214-215..

On se sait pas si les étudiants en médecine recevaient une bourse, comme ceux d'une madrasa (école de droit coranique). L'existence d'un bimaristan était souvent liée à celle d'une madrasa. Lors de sa construction, l'hôpital Mansuri du Caire, fondé par al Mansur Qalawun en 1284, s'intègre dans un ensemble architectural comprenant un mausolée, une madrasa et une école d'orphelins. À Damas, il a pu exister des « madrasas médicales », distinctes des madrasas religieuses, mais qui accordaient aussi des bourses aux étudiants.

Pour un médecin, être associé à un hôpital, était un signe de prééminence et valait marque de respect, car outre la valeur du médecin elle indiquait aussi la protection d'une personne haut-placée, voire du calife lui-même. En retour, échouer à soigner un puissant pouvait conduire à la déchéance, la confiscation des biens, la prison ou l'exil.

Les médecins en exercice dans un bimaristan pouvaient être musulmans, chrétiens ou juifs, à condition d'être instruits, le niveau de qualification pouvant être vérifié par un contrôleur ou muhtasib.

Procéder à la nomination d'un médecin-chef ou d'un enseignant en médecine faisait partie du jihad du souverain.

Soins et secours Un bimaristan peut remplir de nombreuses fonctions, c'est un centre de traitement médical et de convalescence, mais aussi un asile d'aliénés, d'orphelinat, de maison de retraite pour les vieillards, de refuge pour les infirmes privés de soutien familial.

Les personnes accueillies paraissent appartenir aux indigents ou à faible revenu. En général, les riches et les puissants préféraient être soignés chez eux, ou dans des cliniques de jour pour recevoir des médicaments. On ne connait pas la proportion de malades non musulmans, mais selon les lieux et les périodes, des malades chrétiens ou juifs pouvaient être reçus à l'occasion, mais pas les païens. À partir du régime ottoman, les communautés non musulmanes ont leurs propres œuvres de bienfaisance.

Le développement de ce système hospitalier a pu favoriser quelques aspects originaux de la médecine arabe médiévale, notamment dans le domaine pratique : relations de cas cliniques, sémiologie et description plus complète de maladies, amélioration des techniques chirurgicales, et en matière de thérapeutique et santé publique.

Points de vue

Les appréciations sur le système hospitalier des bimaristans divergent selon les auteurs.