La Châsse des rois mages de Cologne (en allemand Dreikönigenschrein) est un reliquaire conservé dans la cathédrale de Cologne, réalisé de 1180 à 1230 par l'atelier de Nicolas de Verdun et ses successeurs colonais.
Fonction sacrée La châsse de Cologne joue un grand rôle dans le culte rendu aux rois mages. En effet, l'empereur germanique Frédéric Barberousse, en campagne militaire à Milan, avait confié leurs reliques à l'évêque Rainald von Dassel. Ils les apportent ensuite à Cologne en 1164, où ils développent le culte des rois mages.
Son enveloppe, qui cache pour la plus grande partie de l’année les reliques aux yeux des fidèles, retranscrit de nombreux attributs de la sainteté. Ses matériaux, sa forme et son iconographie renvoient à son contenu. L’authenticité de la relique qui lui confère ses pouvoirs est également retranscrite dans le reliquaire. Cette enveloppe de métal inaltérable réhabilite les ossements dans leur statut de corpus inccoruptum, de même que le réemploi des pierres antiques sont la preuve de leur origine ancienne.
La pratique couramment attestée entre le , consistant à se placer sous les reliques afin d’espérer bénéficier de leur flux miraculeux, est un bon exemple de l’importance du reliquaire. Cette pratique était une reconstitution du miracle dit de l’imposition des mains durant lequel le saint parvenait à guérir en se plaçant au-dessus du malade. En se tenant au-dessous du reliquaire, et donc des reliques, le suppliant recréait ainsi la même relation avec le corps du saint, par une sorte de transposition consciemment ressentie. La châsse de Cologne a fait l’objet de telles pratiques comme le prouve la description de la procession organisée en 1322 à l’occasion de la translation des reliques dans le nouveau chœur gothique. Durant la procession, le reliquaire était précédé de seize autres châsses et de nombreuses haltes furent faites pour permettre aux fidèles de vénérer la relique et notamment de passer en dessous. Dans cette situation, et plus qu’à n’importe quelle autre, le reliquaire avait pour fonction de signifier le saint.
Une construction visuelle de la sainteté ()
Les matériaux
La châsse des rois mages de Cologne est faite d’une alliance de multiples matériaux précieux. Son âme de bois est recouverte d’or, d’argent, de cuivre repoussé et doré ainsi que d’émaux champlevés et cloisonnés. La châsse est par ailleurs garnie de pierres précieuses ou semi-précieuses, de gemmes et de camées antiques.
vignette|Détail d'un des côtés de la châsse.
L’or remplissait deux fonctions sociales au Moyen Âge : il était un instrument d’échange de même qu’un objet conférant prestige et puissance. Le prestige social était naturellement lié à sa possession et aux largesses que celui-ci permettait. Il était la marque du pouvoir, il rehaussait la beauté et glorifiait la vaillance. Son rôle symbolique était donc capital. Dans l’art médiéval en particulier, il était le synonyme de la spiritualité. L’or était le symbole du sacré. Il traduisait la splendeur d’un monde divin, figurait le ciel, auréolait les saints, symbolisait un lien de perfection, de richesse et d’éternité. Dans le cas de la châsse de Cologne, cela créait une sorte de distanciation montrant que ce n’était pas totalement les restes d’hommes terrestres, mais surtout ceux de saints faisant partie du royaume de Dieu.
La châsse des rois mages possédait au , semi-précieuses et camées antiques, dont seulement 138 sont encore en place. Aujourd’hui, c’est 304 qui y sont enchâssés. Les 166 pierres de différence correspondent à des rajouts effectués tout au long des siècles et dont la plupart (152) proviennent de restaurations récentes (1961 et 1973). Le premier plan d’interprétation de ces pierres précieuses voit généralement en elles de simples ornements contribuant à la préciosité de l’œuvre. Or, elles entretiennent aussi des relations étroites avec la notion même de sainteté. Très souvent de manière métaphorique, les saints sont désignés comme les () de la foi en Dieu. Les pierres précieuses, le cristal de roche n’étaient pas des masses inertes. Elles étaient porteuses de sens : leur couleur changeante, leur transparence ou la force de leur éclat étaient pour les hommes du Moyen Âge autant de propriétés qui leur conféraient des vertus surnaturelles. Par ces pouvoirs, de nombreuses légendes leur furent rattachées et les pierres devinrent ainsi semblables aux saints. Comme eux, elles avaient obtenu leurs vertus de Dieu. Leur utilisation sur cet objet liturgique était donc, au même titre que l’or, un élément qui signifiait aux fidèles le caractère sacré voir mystique de la relique.
Lumière et mise en situation
D’après un des documents recensés par R. Kroos, on apprend qu’en 1164, juste après leur arrivée, les reliques étaient fort probablement déposées au milieu de la nef de l’ancienne cathédrale, où un nouvel autel avait été érigé pour elles. Quand la châsse fut terminée aux alentours de 1230, un lustre-couronne fut suspendu au-dessus. Bien plus volumineux que celui des cathédrales de Hildesheim ou d’Aix-la-Chapelle, il pouvait supporter jusqu'à quatre-vingt-seize chandelles. L’explication de ce chiffre est trouvée dans l’Historia Scholastica de Petrus Comestor ; les 96 chandelles correspondent à la somme des douze Apôtres, des douze Prophètes et des soixante-douze disciples envoyés par Jésus pour répandre la Parole de Dieu (Luc, X, 1). Il est délicat de savoir si ce nombre avait un rapport iconographique avec sa position au-dessus de la châsse. Le lustre fut détruit par l’incendie qui ravagea l’ancienne cathédrale en 1248.
vignette|Présentation de la châsse au-dessus de l'autel (en 2010).
Depuis 2004, ces conditions primitives d’éclairement ont été restaurées, permettant aux touristes de s’identifier aux croyants d’autrefois. La chasse s'observe actuellement en pénétrant par le portail ouest de la cathédrale.
, perçus comme des créatures du ciel, sont très souvent qualifiés d’êtres de lumière. Depuis des siècles, les artistes symbolisent la sainteté chrétienne grâce à la lumière émanant des corps et des visages. L’auréole ou le nimbe est la marque concrète de leur élection divine. Dans le langage courant, d’un saint que sa vie, ses paroles ou ses actions sont lumineuses et qu’il reflète la lumière de Dieu. Les récits tirés des pièces des procès de canonisation sont précis et circonstanciés. Globalement, ils rapportent le fait suivant : un ou plusieurs témoins ont observé une lumière éclatante, parfois aveuglante, émaner du corps d’une personne. Le sujet semble enveloppé de lumière comme le reliquaire d’or enveloppe de lumière ses restes.
Les trois rois mages, en tant que saints, possédaient, eux aussi, la lumière comme attributs. Les Écritures canoniques délivrent peu d'informations au sujet de ces trois personnages. Leur existence repose sur un seul texte extrêmement court dans l’Évangile de saint Matthieu (II, 7-16). À partir du , la légende embellit le texte évangélique trop sobre. Des miracles relatés dans différents manuscrits furent mis à l’actif des mages. Jean de Hildesheim en réalisa la synthèse au milieu du , en écrivant Historia Trium Regum. Il expose que le trépas de chacun des trois rois fut annoncé par une lumière aveuglante provenant d’un astre extraordinaire. La dialectique de la lumière est également très présente sous la forme de l’étoile qui guida les mages vers le lieu de naissance du Christ. Décrite dans tous les récits de la Nativité, elle est qualifiée comme étincelante, autant dans l’Évangile de Mathieu que dans les différents récits apocryphes de l’Épiphanie : (Protévangile de Jacques (XXI, 2). Si le statut de l’étoile, symbole crée et transitoire, , son caractère lumineux, quelle que soit sa forme, .
Dans ces conditions, l’utilisation de l’or et de ses propriétés réflectrices, ainsi que sa mise en situation dans la nef de la cathédrale donnent au reliquaire une dimension particulière. Tout d’abord, ce métal permet de signifier au fidèle qu’il est désormais en présence du sacré, mais il habille aussi littéralement de lumière les restes miraculeux afin de rappeler celle qui émanait des saints, comme celle qui guida les rois mages.
La forme La forme de la châsse apporte, elle aussi, des éléments à la fonction du reliquaire. Sa forme architecturale n’est pas sans rappeler celle d’un édifice religieux chrétien. Elle se présente en quelque sorte comme une basilique miniature à trois nefs. La plupart du temps, cette forme est interprétée comme l’image de la Ville Sainte par excellence, la Jérusalem céleste. Cette notion chrétienne, issue du judaïsme, fait référence à l’Église qui descendra du ciel après la résurrection des morts pour le règne millénaire. Une sorte de Jérusalem nouvelle, comme l’image d’une église accueillant les croyants de toutes les races. Jean la décrit dans le chapitre XX de son apocalypse : (Jean, XXI, 10-27). L’aspect du reliquaire comme celui de nombreuses autres châsses rhénanes fait référence à cette description. Cela crée un parallèle entre le reliquaire servant de sarcophage terrestre et la Jérusalem Céleste qui sera au jour du Jour du jugement la dernière demeure des rois mages comme celle de tous les saints.
Cette notion de tombeau se retrouve également dans une autre interprétation de la forme de la châsse. En effet, le pignon du revers laisse entrevoir une autre structure architectonique composée de deux sarcophages placés côte à côte dont le faîte est surmonté par un troisième. Cet agencement est sans équivalent à ce jour, car la majorité des grandes châsses médiévales évoquent seulement un seul sarcophage. Cette forme est très courante dans la région du Rhin et de la Meuse car quelle que soit sa taille, elle rappelle le statut du saint qui est un avant tout mort glorieux. Seul l’autel reliquaire de l’abbaye de Saint-Denis, aujourd’hui disparu, possédait une forme semblable et des dimensions aussi imposantes. Concernant la châsse de Cologne, la cause de cette augmentation de volume serait peut-être dû au contenu même de la châsse. En effet, selon une source des débuts du , la châsse ne renfermait pas seulement les reliques des mages, mais également celles des saints Félix et Nabor ainsi que celles de Grégoire de Spolète. Selon la légende, Felix et Nabor, soldats Maures dans l’armée de Maximien, furent martyrisés aux environs de 303 Leur culte a été instauré à Milan, où leurs restes furent préservés jusqu’au jour de leur translation à Cologne en 1164. Ils sont anachroniquement représentés sur la châsse en croisés du vêtus de cotte de mailles. Quant aux reliques de Grégoire de Spolète, prêtre martyrisé sous le règne du même empereur aux alentours de 304 , elles furent transportées à Cologne sous l’archevêque Bruno (953-965 ) et transférées dans la châsse en même temps que celle des trois rois. Selon la même source du , les reliques des rois mages étaient conservées dans les petits sarcophages du bas et que celles d'autres saints dans celui du haut. De cette manière, la forme du reliquaire de Cologne entretient aussi un lien étroit avec les reliques figure leur abondance ainsi que leur dernière demeure, qu’elle soit terrestre (les sarcophages) ou céleste (forme basilicale).
Programme iconographique
Le programme iconographique fait lui aussi partie de cet ensemble d’éléments qui donnent au reliquaire des rois mages une transcription visuelle de la sainteté. Ce programme qui s’étend sur de grandes dimensions a été minutieusement décrit, identifié et analysé .
vignette|Pignon central. En haut, le Christ entouré d'anges. En bas, la Vierge avec à droite la Baptême, à gauche les rois mages et Othon IV en procession.