La peinture de lettrés (), ou peinture lettrée (literati painting en anglais), est un style de peinture chinoise réalisée par des lettrés (mandarins lorsqu'ils ont un poste de fonctionnaire). Ce type de peinture apparait sous diverses formes au , y compris une École du Nord (terme forgé au ). Il se stabilise dès la fin de la dynastie Yuan (1280 — 1368), pour trouver sa forme classique avec le lettré artiste Dong Qichang (1555 — 1636), sous le nom d'École du Sud ().
La peinture lettrée fut ensuite adoptée au Japon, sous le nom de bunjin-ga. La Corée a connu aussi ses lettrés (seonbi) sur le même modèle confucéen, qui pratiquèrent aussi les arts, dont la peinture, comme leurs collègues chinois.
Elle fut pratiquée par des lettrés diplômés et chargés d'une fonction administrative, les mandarins, mais aussi par des lettrés sans fonction ou retirés de la vie publique pour diverses raisons.
La notion d'art et les mutations de la culture chinoise
Dans la Chine antique la notion la plus proche de notre notion d'« art » (à savoir , correspondant à nos anciens arts libéraux) s'appliquait à l'étiquette (ou les rites), la musique, le tir à l'arc, la conduite des chars et les pratiques d'écriture. Cependant, les distinctions n'étaient pas si tranchées lorsque l'artisan devenait artiste et lorsque le lettré qui appréciait ce travail « naturaliste » et détaillé produisait aussi dans le même espritDans l'Antiquité et jusque sous la dynastie Tang c'est plutôt la représentation de personnages et le portrait qui est valorisé. Le portrait de l'Empereur devra toujours être conforme à un certain « naturalisme », mais le portrait à l'occidentale de l'Empereur Qianlong par Giuseppe Castiglione fera problème encore au . Sous la dynastie Han l'attention s'était portée sur l'anatomie du cheval et ceci s'est prolongé ensuite surtout sous les Tang. Sous les Song le goût pour les autres sujets naturels, en particulier les oiseaux, apparu sous les Cinq Dynasties, devient une mode avec les peintures de Fleurs et oiseaux sous Huizong et ses successeurs. Mais tous ces sujets sont chargés de connotations multiples dans la culture chinoise, et leur pouvoir évocateur ne se limite en aucune manière à la seule description de faits visuels ou « naturels », au sens que ce mot, nature, a en Occident.. Pour un lettré, toute pratique artistique n'est jamais une distraction. L'étude et la copie de peintures ou de calligraphies poétiques ou le fait d'interpréter une ancienne œuvre musicale est une source d'enrichissement au contact de personnalités mortes ou vivantes. L'activité artistique est revendiquée par les lettrés comme un acte de pensée (si), entendue comme émotion et raisonnement.
Mais les valeurs positives qui caractérisent les œuvres des artistes professionnels doivent être prises en considération aussi dans le cadre général de l'art chinois depuis le point de vue actuelJames Cahill : Pictures for Use and Pleasure : Vernacular Painting in High Qing China, The University of California Press, Berkeley, Los Angeles, London. 2010. . D'autre part, avec l’effondrement de l’Empire, au début du , une rupture radicale s'est opérée, alors que la tradition chinoise ne procédait pas par ruptures, mais plutôt par accumulation et approfondissement. Avec cette rupture et l'ouverture sur les cultures occidentales, les notions modernes nécessitaient l'invention de nouveaux concepts et un vocabulaire rénové. Pour les artistes contemporains, l'art chinois actuel (le terme moderne est yishu), est fondé sur la connaissance de l'art à l'échelle globale, où le modèle culturel proposé par le système artistique occidental sert de référenceCette appréciation est d'une formulation similaire à celle de Wang Huangsheng, directeur du Musée d'Art du Guangdong, dans le catalogue de l'exposition « Le moine et le démon », Lyon, 2004..
Les « lettrés » chinois, leurs formations et leurs fonctions
Les « lettrés » n'étaient pas les seuls artistes en Chine ancienne et leur activité principale n'était pas artistique. Ils étaient diplômés afin de devenir fonctionnaires au service de l'État, mais s'ils avaient le diplôme, ils n'avaient pas obligatoirement la charge ou le poste. Et ils ne constituaient pas non plus un groupe unitaire : les « lettrés » n'appartenaient pas tous au même milieu. Certains étaient d'origine aristocratique, tandis que d'autres venaient de milieux plus ou moins populaires. Beaucoup, à partir des Song, étaient des propriétaires terriens ruraux. La pensée de Confucius et sa conviction que l'homme peut se perfectionner et se hisser comme « homme de savoir » à la hauteur du prince, cette pensée transmise par l'École des Lettrés (à cette époque constituée uniquement d'aristocrates cultivés) dut traverser les épreuves qui lui furent imposées par la dynastie Qin pour être enfin mise en pratique. Le recrutement de fonctionnaires sur diplôme et non en raison de la naissance a été institué par l'empereur Woudi des Han en 124 av. n. è afin de prendre en compte la valeur réelle développée par les études et sanctionnée par les concours, ce qui permettait de recruter des fonctionnaires au sein de ces lettrés sans faire de distinction sur leur origine sociale. Un système très complexe d'examens (en fait des concours) fut mis en place sous les Tang afin de les adapter par avance aux multiples fonctions qui pouvaient leur être attribuées.
Si tous servaient en principe une même cause, le pouvoir impérial, les opposants au pouvoir, à partir des Yuan en particulier, pouvaient s'exclure en se retirant. Ils devenaient , « sujets émigrés », loyalistes à la civilisation déchue. La hiérarchie administrative reproduisait parmi les lettrés les hiérarchies qui fragmentaient le reste de la société. S'ils avaient bien tous passé des examens Chapitre : « Le système des examens » pour devenir membre de l'administration impériale, ils étaient recrutés à différents niveaux de responsabilité. La réussite au concours donnait l'accès à un niveau et à une catégorie de responsabilité, le poste était attribué éventuellement plus tard. Il y avait donc des lettrés sans emploi. Par ailleurs, le succès aux examens n'étant pas assuré, on pouvait étudier, en cas d'échec, pendant de très nombreuses années et se représenter régulièrement avant de réussir, ou échouer, le passage au niveau supérieur. Certains terminaient leur existence comme simples « instituteurs » de campagne. Mais parfois, heureusement soutenus par leur village ou un groupe dans une ville moyenne, ils aboutissaient au plus haut niveau de l'administration. L'ascenseur social existait d'ailleurs bien dans les premiers temps, sous les Tang, mais ce qui apparaissait comme un privilège fut rapidement accaparé par des familles entières, et on utilisa tous les moyens pour faire « réussir » ses enfants dans la carrière. Un jeune lettré pouvait alors avoir eu une excellente formation et rester sans emploi administratif, ce qui en amena beaucoup, surtout à partir des Ming, à monnayer leur talent de peintre ou d'écrivain public.
La culture littéraire des lettrés était orientée par leurs études, cadrées par les programmes, eux-mêmes définis par une idéologie : la volonté impériale, depuis la dynastie Han, de se maintenir au pouvoir. Nommés à un poste correspondant à leur niveau de responsabilité, ils étaient formés sur le tas par le collègue précédent au poste en question. Tous se sont plaints de leur condition et se retiraient plus ou moins vite, fortune faite. Ensuite, beaucoup complétaient leur culture littéraire ou artistique de leur propre initiative.
Les catégories de peintres en Chine
Dès l'origine et encore sous les Tang les peintres sont des professionnelsUn peintre aussi important pour la peinture de paysage que Juran (act. vers 960-980) et son image du rapport entre l'homme et la nature, était un peintre professionnel : ., artisans, moines peintres ou parfois membres de l'aristocratieLe peintre de paysage Li Cheng (act. vers 940-967) était un descendant de la famille impériale des Tang. Refusant les honneurs il se serait retiré loin des charges officielles malgré le prestige de son ascendance et la qualité de son éducation. : ., pratiquant "presque comme" un artisan. Ils produisent des peintures pour les besoins de l'empire, pour l'aristocratie (et la nécessité sociale des cadeaux) et pour les rituels, parmi d'autres objets que nous considérons en Occident comme de l'art et qui avaient alors des fonctions diverses. Le style qui caractérise cette peinture est une remarquable précision du pinceau, qui a pour objectif « la ressemblance ». Et : à propos d'une scène de genre du milieu du , attribuée à Zhao Gan, artiste renommé pour l'extrême minutie de ses peintures avec, ici, la vie laborieuse des campagnes et des fleuves. exacte et nommable du monde visible ou invisible et de nombreux détails jugés essentiels. Cette peinture est réalisée au trait d'encre noire, s'appuie si nécessaire sur des études sur nature (pour les oiseaux, les chevaux…) et sur des dessins calculés pour l'architecture (dans ce cas ils sont tracés à la règle), avec parfois des couleurs vives, ponctuelles ou en larges effets rythmiques intégrés à la composition et au sens de l'image. Les peintres professionnels ont continué de produire une peinture estimée dans la population chinoise pour ses qualités décoratives, commémoratives (les portraits) mais aussi pour les scènes anecdotiques pleines de vie et les peintures érotiques.
L'Académie : Au début de la dynastie Tang, des peintres professionnels, des moines peintres et des peintres professionnels lettrés furent regroupés, en tant qu'artistes de cour, dans diverses organisations correspondant à des académies de peintures. Le style pratiqué dans ces académies est, par bien des aspects, très proche des pratiques des peintres professionnels, mais chaque peinture y est nourrie de culture classique et de culture artistique. L’Académie officielle fut établie à Bianling (aujourd'hui Kaifeng) par les Song du Nord, puis rétablie à Hangzhou, sous les Song du Sud. Cette institution fut maintenue jusqu'aux derniers temps de la dynastie Qing.
À ce groupe s'ajoute, au , le peintre lettré qui s'imposa progressivement comme la figure essentielle du monde de l'art et la personnalité exceptionnelle de Su Shi.. Peintre amateur à ses heures libres, il se distinguait par sa maîtrise corporelle et mentale de la calligraphie, de l'encre noire, de l'eau (ses modulations dans l'encre) et du pinceau (avec tous les angles d'attaque du support, tous les effets de ponctuations possibles) qui devait comme pour la poésie calligraphiée refléter la personnalité du peintre, la couleur n'y étant, en principe, qu'accessoire et souvent très peu visible aujourd'hui. Ces amateurs revendiquaient leur indépendance et la gratuité de leur pratique artistique. Mais aujourd'hui, il apparaît que ces beaux principes recouvraient des pratiques sociales subtiles où les cadeaux, les échanges participaient d'un ensemble de liens qui assuraient la solidarité des réseaux et permettait d'accéder à certaines faveurs. Enfin, à partir de l'époque Yuan, de nombreux lettrés furent contraints de vivre du commerce de leur peinture. Ils se firent des spécialistes de peinture de fleurs et d'oiseaux, d'insectes et d'autres animaux, un des domaines pratiqués par les peintres de l'Académie, tout en conservant l'esprit de la peinture de lettré.
Avec la fin de l'empire, le recrutement de lettrés cessa. Un nouveau type d'artiste-intellectuel, novateur sur le plan technique et artistique, vit le jour dès les premiers temps de l'art moderne chinois. La peinture : pratique sociale de lettré thumb|Ode à la grenade et à la vigne vierge, Shen Zhou (peinture) et Wang Ao (poésie), 1506 — 09, feuille d'album, encre et couleurs, papier. Detroit Institute of Arts.