vignette|redresse=1|L’Antéchrist écoutant les paroles de Satan, représentés par Luca Signorelli dans une fresque de la chapelle San Brizio.
L’Antéchrist ou Antichrist est une figure commune aux eschatologies chrétienne et islamique, bien que les deux traditions lui attribuent des formes et des fonctions différentes. Elle apparaît dans les épîtres de Jean et dans la deuxième épître aux Thessaloniciens sous des formes variables, mais puise ses origines dans la notion d'« anti-messie » déjà présente dans le judaïsmeHervé Savon, article Antéchrist in Encyclopædia Universalis, édition 2006.
Le terme désigne parfois un individu, souvent monstrueux, parfois un groupe ou un personnage collectif. Cet imposteur maléfique qui tente de se substituer à Jésus-Christ a nourri de nombreuses spéculations dès les premiers développements du christianisme à travers la littérature patristique, qui se sont enrichies au fil des siècles, situant l'apparition de l'Antéchrist lors des dernières épreuves précédant la fin du mondecf. Jean Delumeau, « Antéchrist, An Mil et millénarisme », in Le Monde des Religions : Les religions et la fin du monde, mars 2006, article en ligne..
Dans l'islam, diverses traditions prophétiques (hadiths) mettent en scène al-Dajjâl (« l’Imposteur ») dont la venue est un point déterminant de l’eschatologie musulmane. Il apparaît à la fin des temps et doit être éliminé par le prophète Îsâ (Jésus) lors de son retour. Les traditions sont nombreuses à ce sujet et varient selon les confessions et les commentateursCf. Pierre Lory, « La fin de l'histoire dans la tradition musulmane », 27/01/2004, article en ligne, cité par Serge Lafitte, « La fin du monde en 2012 ? », in Le Monde des Religions n° 26, 1/11/2007, article en ligne..
Beaucoup de personnages, de personnalités, voire d'entités, ont été assimilés à l'Antéchrist au cours des siècles jusqu'à nos jours, essentiellement dans des contextes ou épisodes eschatologiques et millénaristes.
Étymologie et définition vignette|upright=1|L'Antéchrist manifesté sous la forme d'un roi.Hortus Deliciarum ().
Le mot « antéchrist » vient du grec ancien par l'intermédiaire du latin médiéval antechristusLe Lexis, le Dictionnaire érudit de la langue française, Paris, Larousse, 2009, ., qui vient du latin ecclésiastique. Bien que la transformation du préfixe anti- (« contre ») en ante- (« avant ») date du Alain Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, éd. Le Robert, 1998, p. 750., on trouve la forme « antichrist » chez François Rabelais, dans la Bible de Jérusalem (traduction du ), dans le Vocabulaire de théologie biblique et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie françaiseNeuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française, dont la rédaction a commencé en 1986 : « ANTICHRIST : n. m. Voir "Antéchrist". ». Malgré cela, le mot « antéchrist » signifie « adversaire du Christ »Dictionnaire de la langue française, Bordas, 1994-1998 : « Adversaire du Christ » – Le Nouveau Petit Robert de la langue française, 2008 : « Ennemi du Christ » – Le Lexis, le Dictionnaire érudit de la langue française, Paris, Larousse, 2009 : « Imposteur qui […] doit venir […] avant la fin du monde pour essayer d'établir une religion opposée à celle de Jésus-Christ » – Dictionnaire de l'Académie française, , 1932-1935 : « Celui qui est opposé à Jésus-Christ » – Dictionnaire de l'Académie française, , 1986-… : « Adversaire suprême du Christ et de Dieu » – Nouveau dictionnaire de la langue française, , Paris, Larousse, 1856 : « Séducteur, ennemi du Christ, qui doit venir à la fin du monde ». et non « celui qui vient avant le Christ ». De même, en latin, antechristus et antichristus sont synonymesDictionnaire latin-français Le Grand Gaffiot, Hachette, 2000 : Antéchristus renvoie à Antichristus (« Antechristus, v. Antichristus. ») et Antichristus est traduit par l'« Antéchrist » et l'« ennemi du Christ »..
Le mot « antikhristos » est utilisé au pluriel dans les Épîtres de Jean, désignant les judéo-chrétiens qui se détachent de la communauté par leur refus de la reconnaissance de la pleine divinité du Christ ou de son incarnation. Par la suite, différentes représentations de personnages mythiques d'« antéchrists » sont modelées tant par l'eschatologie juive que par les pères de l'Église. En français, dès le , le mot a désigné tout à la fois, dans une acception populaire péjorative, un « méchant homme » et, dans des acceptions didactiques, un « esprit du mal devant apparaître à la fin des temps » ou encore un « adversaire du Christ », un « apostat ».
Les manuscrits de la mer Morte et la notion d'Antéchrist Depuis sa découverte parmi les manuscrits de la mer Morte et sa publication en 1947, le manuscrit numéro 2Q246 trouvé à Qumran a provoqué des controverses virulentesMichael Wise, Martin Abegg Jr, Edward Cook, traduit de l'anglais par Fortunato Israël, Les Manuscrits de la mer Morte, Perrin, 2003 , p. 328.. Le manuscrit évoque, dans une prophétie d'ordre eschatologique, une personnalité présentée ainsi : [… Après nombre de tueries] et des massacres, un prince des nations [se lèvera…], le roi d'Assyrie et d'Égypte […], il règnera sur le pays […], lui seront assujettis et tous [lui] obéiront. [Son fils également] sera appelé Le Grand, et sera appelé Fils de Dieu, ils l'appelleront Fils du Très-Haut. Mais tels les météores que tu as aperçus dans ta vision, tel sera son royaume. Ils ne règneront qu'un petit nombre d'années sur le pays, tandis que les peuples piétineront les peuples, et que les nations piétineront les nations. Jusqu'à ce que le peuple de Dieu se lève. Alors tous se reposeront de la guerre. Leur royaume sera un royaume éternel, et toutes leurs voies seront justes. Ils jugeront la terre avec équité, et toutes les nations feront la paix. La guerre disparaîtra du pays et toutes les nations se soumettront à euxMichael Wise, Martin Abegg Jr, Edward Cook, Les Manuscrits de la mer Morte, p. 329..
Un autre manuscrit, 1Qm, est considéré comme lié à celui-ci, qui décrit la guerre des fils de lumière contre les fils des ténèbres. Or, selon les évangiles, Jésus nommait ses disciples fils de lumièreS. L. Matilla, « Two contrasting eschatologies at Qumran (4Q246 vs 1QM) », dans Revue Biblica, 1994, vol. 75, n° 4, p. 518-538, Hamilton, Mc. Master univ., ISSN 0006-0887 - INIST-CNRS, Cote INIST : 23079, 35400005812400.0040. N° notice refdoc (ud4) : 3736336..
D'après la lecture des exégètes Michael Wise, Martin Abegg Jr. et Edward Cook, ce passage évoque l'AntéchristMichael Wise, Martin Abegg Jr, Edward Cook, Les Manuscrits de la mer Morte, p. 328.. Ils établissent un parallèle avec des passages du Nouveau Testament dans lesquels le titre de « Fils du Très-Haut » est attribué à Jésus : Luc 1,32-33. Ils précisent que toute prétention humaine à la filiation divine n'a jamais trouvé grâce aux yeux du judaïsmeIsaïe 14, 12-21 et ajoutent que, selon Jean, c'est pour cette raison que Jésus fut accusé par ses contemporains : Jean 10, 33.
Toutefois, dans le Nouveau Testament, un autre concept, celui de « Fils de l'Homme », est utilisé par Jésus pour se désigner lui-même, en conformité avec le Tanakh, et c'est progressivement que la notion de « Fils de Dieu » s'est imposée de façon systématiquePierre-Marie Beaude, Jésus de Nazareth, Desclée, 1983, , .. La notion christologique d'un « Fils de l'Homme » humain lié au Père précède celle de « Fils de Dieu »Marcel Simon et André Benoît, Le Judaïsme et le christianisme antique d'Antiochus Epiphane à Constantin, Paris, Presses universitaires de France, 1998, .. Quant au Coran, il réfute que Jésus aurait affirmé être Dieu ou le Fils de Dieu, et soutient qu'il s'agit d'une déformation ultérieure due aux chrétiensMarie-Thérèse Urvoy, article « Jésus », dans M.A. Amir-Moezzi, Dictionnaire du Coran, Robert Laffont, 2007, ..
L'Antéchrist dans le christianisme vignette|upright=1|L'Antéchrist et ses fidèles, représentés dans un vitrail de l'église Sainte-Marie de Rostock. Nouveau Testament Le terme « antéchrist » n'apparaît pas dans les textes qui constituent le socle de l'enseignement chrétien sur la fin des temps. : ni dans l'évangile selon Matthieu dans la discussion de Jésus sur les « signes de la fin du monde »Matthieu 24:3, traduction Louis Segond. (qui n'emploie jamais le terme au cours de son ministère), ni dans la deuxième épître aux Thessaloniciens, ni dans l'Apocalypse de Jean. L'« Homme du Péché », l'« Homme de l'Impiété », l'« Homme sans Loi », l'« Impie » a ainsi reçu différents noms au fil du temps, désignant tantôt un individu, tantôt un groupe ou un personnage collectif.. Le texte le plus influent concernant la construction de la figure de l'« antéchrist » – la Deuxième épître aux Thessaloniciens – ne le connaît pas sous ce nom.
Les mots « antéchrist » et « antéchrists » (« antichrist » et « antichrists » dans la Bible de Jérusalem) n'apparaissent que cinq fois dans la Bible, dans deux des trois épîtres de Jean :
Cependant, une autre version de ce dernier passage est conservée dans la VulgateLa Vulgate lit : 4:3 […] et omnis spiritus qui solvit Iesum ex Deo non est et hoc est antichristi quod audistis quoniam venit et nunc iam in mundo est., chez Irénée de LyonIrénée de Lyon, Contre les hérésies, livre 3, chapitre 12 traduction anglaise et Origène :
Le terme paraît ici décrire n'importe quel faux docteur, faux prophète ou corrupteur de la foi chrétienne, mais il semble quelquefois indiquer une personne précise ou un simple esprit trompeur qui suscite un faux enseignement, et dont la présence est un signe de la fin des temps. Cependant, dans la compréhension populaire, beaucoup de chrétiens identifient cet Antéchrist particulier avec l'« homme du péché, le fils de la perdition » mentionné dans la Deuxième épître aux Thessaloniciens. et avec différentes figures de l'Apocalypse, y compris le Dragon, la Bête, le Faux Prophète et la Prostituée de Babylone. L'Antéchrist est compris de diverses façons, soit comme un groupe ou une organisation, soit comme un système de gouvernement fondamentalement mauvais ou une religion fausse ; ou, plus généralement, comme un individu, comme le chef d'un gouvernement mauvais, un chef religieux qui remplace l'adoration du Christ par une fausse adoration, l'incarnation de Satan, un fils de Satan, ou un être humain placé sous la domination de Satan.
L'idée que l'Antéchrist est une personne semble se combiner dans la Première épître de Jean avec celle qui en fait une catégorie de personnes. Jean y parle de « plusieurs Antéchrists » qui incarnent l'« esprit de l'Antéchrist », qui auraient vécu dès le (« et qui maintenant est déjà dans le monde », 4:3) et continueraient encore à exister jusqu'à maintenant. Comme Jean l'écrit, un tel Antéchrist (l'adversaire du Christ) est quiconque qui « nie que Jésus est Christ », « nie le Père et le Fils » « ne reconnaît pas Jésus » et « ne reconnaît pas sa venue ».
Des concepts proches apparaissent dans d'autres endroits dans la Bible et divers apocryphes, si bien qu'un portrait plus complet de l'Antéchrist a été créé peu à peu par les théologiens chrétiens et la religiosité populaire. L'Évangile selon Matthieu met en garde plusieurs fois contre « les faux Christs » qui prétendraient être le Christ revenu..
Dans la « Petite Apocalypse » du corpus paulinien (Deuxième épître aux Thessaloniciens), on s'attend que « l'homme du péché », « le fils de la perdition » s'installe dans le temple de Dieu, sous le prétexte qu'il est Dieu lui-même. Cette représentation de l'Antéchrist conserve le souvenir des actions du roi séleucide Antiochos Épiphane, qui vers 170 commanda aux Juifs de sacrifier des porcs sur l'autel, quatre fois par an le jour du Shabbat, pour lui rendre hommage comme au dieu suprême du royaume. L'auteur de l'épître semble avertir ses lecteurs, par cette allusion à des événements passés, qu'ils doivent s'attendre à des malheurs semblables dans l'avenir.