La prospective, considérée comme une science de « l'homme à venir » par son créateur Gaston Berger., vise, par une approche rationnelle et holistique, à préparer le futur de l'être humain.
Elle ne consiste pas à prévoir l'avenir (ce qui relevait de la divination et relève aujourd'hui de la futurologieGODET, Michel; MONTI, Régine, et Roubelat, Fabrice (1997)Manuel de prospective stratégique. 1 : une indiscipline intellectuelle ; 261 p., fig., ref. bib. : 11 p.3/4 URI (Résumé).) mais à élaborer des scénarios possibles et impossibles dans leurs perceptions du moment sur la base de l'analyse des données disponibles (états des lieux, tendances lourdes, phénomènes d'émergences) et de la compréhension et prise en compte des processus sociopsychologiques. Car comme le rappelle Michel Godet : , la prospective doit donc aussi s'appuyer sur des intuitions liées aux signaux faibles, des analyses rétrospectives et la mémoire du passé humain et écologique (y compris et par exemple concernant les impacts environnementaux et humains des modifications géo-climatiques passées).
La prospective est aujourd'hui éloignée de celle de Gaston Berger à son époque. Son approche philosophique laissait une plus grande place aux visions qui s'appuyaient sur l'imagination et avaient pour but de rassembler les citoyens autour d'un projet commun après la guerre.
Le prospectiviste se distingue ainsi du prolongateur de tendances comme du visionnaire qui élabore des scénarios à partir de révélations.
Sa fonction première aujourd'hui est de synthétiser les risques et d'offrir des visions (scénarios) temporelles en tant qu'aide à la décision stratégique, qui engage un individu ou un groupe et affecte des ressources (naturelles ou non) plus ou moins renouvelables ou coûteuses sur une longue durée. Elle acquiert ainsi après avoir pris les risques nécessaires à une double fonction de réduction des incertitudes (et donc éventuellement de certaines angoisses) face à l'avenir, et de priorisation ou légitimation des actions. Selon Antoine Bueno, le prospectiviste s'assigne donc une double mission: élaborer des scénarios destinés à coller au plus près au réel et, au contraire, mettre en garde contre certaines évolutions à éviter. En ce dernier sens, le prospectiviste a un rôle de lanceur d'alerte et une bonne prédiction est aussi bien une prédiction qui se réalise qu'une prédiction suffisamment entendue pour justement ne pas advenir.
La prospective est une démarche continue, car pour être efficace, elle doit être itérative et se fonder sur des successions d'ajustements et de corrections (boucles de rétroaction) dans le temps, notamment parce que la prise en compte de la prospective par les décideurs et différents acteurs de la société modifie elle-même sans cesse le futur (la prospective ne modifie pas le futur, elle se base sur le passé et le présent pour entrevoir le futur ; la prospective se nourrit d'elle-même et n'a aucune accroche de coïncidence avec des scénarios préétablis des acteurs politiques, elle n'est la propriété de personne, par contre la collecte, l'analyse et l'interprétation des données la font naître) qui est tout sauf prévisible. Elle s'appuie sur des horizons ou dates-butoir ( 2030, 2040Portail DATAR ., 2050, 2100) qui sont aussi parfois des échéances légales, et qui permettent à différents acteurs de faire coïncider leurs scénarios ou calculs de tendance.
Étymologie, vocabulaire
On peut analyser le mot en tant que mot-valise.
Il réunit : la prospection qui est l'exploration de domaines nouveaux ; la perspective qui induit à la fois les notions de point de vue et de futur.
Le concept de tendance, polysémique, est parfois détourné par les cabinets de style ; on parle alors de « tendance de mode »... pour la saison prochaine. On est alors loin de la prospective d'une manière générale. On parle de « mémoire prospective » pour désigner la capacité du cerveau à programmer ses actions dans l'avenir proche.
Histoire Le terme « prospective » ainsi que l'expression « anthropologie prospective » a été créé par Gaston Berger à la fin des années 1950. Le concept a des racines plus anciennes avec par exemple la divination et la consultation des auspices des sociétés traditionnelles, ou de l'antiquité à la fiction littéraire telle que traitée par Jules Verne et de nombreux auteurs de science-fiction qui ont anticipé sur leur époque pour imaginer le futur (par exemple, dans La Guerre des mondes, H. G. Wells décrit une arme dont les effets rappellent ceux du laser bien avant son invention).
Dans l'histoire de l'utilisation de ce terme, Assaad SaabPhysique nucléaire de l'Institut national des sciences techniques nucléaires (Saclay), membre du conseil d'administration de Futuribles. distingua différentes phases. Une première phase durant les années 1970-1980 où la prospective (stratégique) s'est imposée comme outil de management et comme mode de pensée d'un avenir complexe. Une deuxième phase, de 1990 à 2000, ou le terme est repris par des dirigeants désireux d'exercer un contrôle sur les évènements visant à élargir les dimensions institutionnelles, concurrentielles, sociétales et géopolitiques au travers un cercle plus large d'acteurs et de parties prenantes. La troisième phase devrait avoir pour objectif d'immuniser l'entreprise contre l'incertitude en accroissant sa flexibilité structurelle et sa capacité d'anticiperDurance, p.360 et 361. Riel MillerChef de la prospective à l'Unesco ressent la nécessité de constituer une discipline afin d'apporter des garanties sur la profondeur des savoirs, le sérieux et la légitimité de la prospectiveDurance, ..
Avec l'apparition de l'IA générative, puis de systèmes d'IA dotée d'un modèle du monde, plusieurs chercheurs ont souligné que la prospective, entendue comme la capacité à anticiper des futurs possibles pour orienter l'action présente, commence à trouver un parallèle direct dans certaines architectures d'intelligence artificielle. Dans ces systèmes, l'agent apprend une représentation interne de son environnement lui permettant de simuler des scénarios futurs, d'évaluer leurs conséquences et de choisir l'action la plus adaptée ; c'est un processus analogue aux démarches humaines de projection et de planification. Des travaux fondateurs, comme ceux de Ha et Schmidhuber sur les World Models, montrent que la capacité d'une IA à prédire des états futurs améliore sa prise de décision dans des environnements complexes. Yann LeCun défend l'idée que l'intelligence — humaine ou artificielle — repose sur la construction de modèles internes capables d'imaginer des futurs possibles, ce qui rapproche explicitement les recherches en IA des méthodes de la prospective. Ces approches convergent vers l'idée que la simulation mentale du monde, qu'elle soit biologique ou computationnelle, est un mécanisme central pour anticiper, planifier et agir dans un monde incertain et en mutation de plus en plus rapideLeCun, Y. (2022). A path towards autonomous machine intelligence version 0.9. 2, 2022-06-27. Open Review, 62(1), 1-62.|https://openreview.net/pdf?id=BZ5a1r-kVsf&utm_source=pocket_mylist |consulté le=2026-03-19.
Conceptions américaine et française de la prospective La prospective a été instaurée aux États-Unis après Hiroshima (1945) : la situation et les modalités de la stratégie se trouvant profondément transformées du fait de l'utilisation de l'arme nucléaire, il fallait faire l'effort d'imaginer et d'inventorier les scénarios possibles. À cet effet, dès la fin des années 1940, le gouvernement américain fait appel à la Rand Corporation. Celle-ci a notamment mis au point la méthode Delphi et celle des scénariosDurance, p.42. Depuis, l'activité de prospective américaine s'est diversifiée en direction des entreprises, devenant un marché pour les sociétés de conseil. Mais l'activité gouvernementale n'a pas faibli, au contraire; en témoignent les rapports de la CIA (et de la NSA), traduits dans de nombreuses langues, destinés à persuader les lecteurs de la plupart des pays de la justesse des vues américaines. Il faut y ajouter une initiative de prospective participative, le "millenium program", cherchant à impliquer des correspondants de tous les continents dans l'élaboration de visions de l'avenir. Ainsi, les moyens logistiques et financiers déployés par les États-Unis en prospective sont d'un ordre de grandeur très supérieur à ceux de l'Europe.
Les approches américaine et française divergent mais ont en commun les grands principes. D’une part l’avenir peut être influencé de manière à favoriser ce qui est désirable. D’autre part les acteurs doivent prendre conscience de leurs hypothèses implicites afin de les remettre en question et éventuellement de les modifierDurance, .. Les divergences portent sur l’objectif final et sur le processus d’élaboration.
La prospective américaine est centrée sur l’information des dirigeants, la prévision de l’avenir et l’anticipation. Il s’agit essentiellement d’une prospective exploratoire. Elle est l’œuvre des seuls prospectivistes. Ce sont eux qui construisent les scénarios. L’accent est mis sur l’innovation. Les facteurs clés en sont la technique et la R&DDurance, ..
La prospective française est tournée vers l’action. Elle choisit parmi les scénarios un futur possible et souhaitable. Parfois le but de la prospective est fixé dès le départ. Ainsi, l’étude des modes de vie en 2050 a été menée dès le départ pour déceler le scénario le moins émetteur de gaz à effet de serrehttp://www.iddri.org/Publications/Les-cahiers-du-CLIP/Clip21_modes%20de%20vie%20prospective%202050.pdf.. Elle ambitionne d’agir déjà sur le présent afin de le réaliser. Pour ce faire, elle a besoin de tous les acteurs. Les parties prenantes, clients, fournisseurs, salariés sont associées aux experts et prospectivistes. Dès le départ elles participent à l’élaboration de la prospective et veulent construire l’avenir. L’approche est volontariste. Enfin l’accent est mis sur l’être humain.
Prospective et prévision La prévision est informative. Son horizon est généralement le court ou moyen terme alors que celui de la prospective est plutôt le long terme. La prévision s’appuie sur des méthodes mathématiques à base de projections. La prospective ne prétend pas prévoir quoi que ce soit. Son point de mire est l’action. Elle ne se contente pas d’utiliser les méthodes mathématiques. Elle incorpore une vue interdisciplinaire mêlant économie et sciences exactes, histoire, sociologie et statistique. Pour chaque scénario elle établit une matrice de l’ensemble des facteurs variables et croise l’incidence de chaque facteur sur les autres facteurs restants en modulant la valeur de chacun. Une réflexion a ainsi lieu sur l’importance de chaque facteurDurance, p.336..
Prospective et science-fiction