Le rôle de la France dans le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994 est source de controverses et de débats tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la France et du Rwanda. La coopération militaire entre les deux pays remonte à 1975. La France a apporté un soutien militaire, financier et diplomatique au gouvernement Hutu du président rwandais Juvénal Habyarimana contre le Front patriotique rwandais (FPR), créé par les exilés Tutsis, pendant la guerre civile rwandaise débutée en 1990. La France est soupçonnée d'avoir poursuivi ce soutien pendant le génocide des Tutsis au Rwanda, déclenché par l'attentat du 6 avril 1994 qui coûta la vie aux présidents rwandais Juvénal Habyarimana et burundais Cyprien Ntaryamira. L'ampleur de ce soutien et son impact sur le génocide firent l'objet de vives controverses, en particulier entre les gouvernements français et rwandais, et continuent d'influencer les relations diplomatiques entre les deux pays.

Le gouvernement français a, jusqu'en 2021, rejeté toute responsabilité dans le génocide, tout en admettant à partir de que des « erreurs politiques »Intervention de Nicolas Sarkozy à Lisbonne lors du Sommet européen de décembre 2007. Conférence de presse de Nicolas Sarkozy à Kigali le 25 février 2010 avaient pu être commises qui ont empêché de prévenir ou d'arrêter le génocide. Plusieurs rapports indépendants, dont celui de la mission d'information parlementaire sur le Rwanda (à partir de 1998) et des travaux de recherche universitaires ont permis de préciser le rôle joué par la France durant cette période.

Des recherches sont effectuées notamment par François Graner, physicien et directeur de recherche au CNRS et proche de l'association Survie, qui lance une bataille judiciaire pour avoir accès à l’intégralité des documents sur la politique de la France au Rwanda à partir de 1990, déposés par le président de la République alors en fonction, François Mitterrand, aux Archives nationales. Le Conseil d’État lui accorde finalement ce droit d'accès en .

Une Commission française d’historiens sur le rôle de la France au Rwanda mise en place par Emmanuel Macron remet également son rapport final en , concluant à des responsabilités lourdes et accablantes des autorités françaises et notamment du président François Mitterrand.

Soutien de la France avant 1990 Depuis les indépendances, la France a gardé une forte présence militaire et une influence politique majeure dans de nombreux pays africains, principalement des pays francophones.. Ces liens militaires et politiques sont liés à des intérêts diplomatiques (votes aux Nations unies), économiques (approvisionnement dans des matériaux stratégiques tels que l'uranium, cobalt et fournitures de services), et culturels (maintien de la francophonie)Kroslak, op.cit. page 3.

Les liens de la France avec le Rwanda datent des premières années de l'indépendance du Rwanda. Ancienne colonie belge, le Rwanda est considéré par la France comme un pays avec lequel il convient de tisser des liens afin de le rapprocher de sa zone d'influence francophone où il constitue un point-clef oriental, et l'éloigner des pays anglophones frontaliers (Ouganda, Tanzanie)Il serait cependant tout à fait exagéré de voir l'offensive du FPR en 1990 contre le Rwanda en provenance de l'Ouganda comme une manœuvre en sous-main du monde anglo-saxon. Si les États-Unis ménagent l'Ouganda en raison de sa position face au Soudan et la menace islamiste, il n'y a pas vraiment de conflit avec la France sur sa politique au Rwanda. cf Mission d'information sur le Rwanda, Les raisons de la présence de la France au Rwanda.. Des accords de coopération civile sont signés en 1962Mission d'information sur le Rwanda, Partie, histoire du Rwanda.. Un accord d'assistance militaire, mais toujours au titre de la coopération, est signé en 1975 entre la France et le Rwanda pour organiser et instruire la Gendarmerie rwandaise. Cet accord exclut que les militaires instructeurs français au Rwanda participent à des opérations de guerre ou de rétablissement de l'ordreMission d'information sur le Rwanda, La signature d’un accord d’assistance militaire technique.

La politique de la France au Rwanda est alors la même que celle qu'elle mène dans de nombreux pays d'Afrique : coopération au développement, contribution à la sécurité et à la stabilité du pays, soutien au régime en place. En 1983, l'accord d'assistance militaire est amendé : les coopérants militaires français au Rwanda portent désormais l'uniforme rwandais, avec un badge spécifique de leur mission. L'interdiction de participer à des opérations de guerre ou de maintien de l'ordre est également suppriméeMission d'information sur le Rwanda, Les modifications apportées à l’accord initial. Le rapport précise : « Au regard de l’histoire, on ne peut que s’interroger sur les motivations qui ont conduit le ministère de la Coopération et du Développement en 1983 à renoncer à la prudence qui fut de mise en 1975 lors de la conclusion de l’accord initial. »Benoît Collombat, David Servenay, Au nom de la France, guerres secrètes au Rwanda, La découverte, 2014, . Puis, en 1992, alors que le gouvernement rwandais est en guerre civile depuis deux ans contre le Front patriotique rwandais (FPR), l'accord d'assistance militaire s'étend de la Gendarmerie à l'ensemble des Forces armées rwandaises (FAR). Cela ouvre alors à la France la possibilité d'agir militairement aux côtés des militaires rwandais sans que le parlement français en soit nécessairement informé, et bien qu'aucun accord de défense ne soit explicitement signé entre les deux ÉtatsMission d'information sur le Rwanda, Les modifications apportées à l’accord initial. Le rapport s'interroge sur les motivations de cette modification. Selon l'ambassadeur Georges Martres, il s'agit simplement d'un amendement technique visant à apporter une base juridique au soutien que la France apporte au gouvernement rwandais depuis l'offensive du FPR depuis 1990. La Mission note cependant que cette modification aurait eu pour conséquence de permettre le maintien, au titre de la coopération, d’un effectif renforcé de coopérants au Rwanda, les militaires français devant, en application des accords d’Arusha alors en négociation, se retirer du Rwanda.Benoît Collombat, David Servenay, op. cit., . D'une manière générale, la politique suivie au Rwanda est directement définie par la Présidence de la République, assistée de l'état-major particulier du président de la République française.

De 1990 à 1994, durant la guerre civile rwandaise La connaissance de la situation À travers sa présence militaire, sa coopération technique, ses services diplomatiques et culturels, la France est en prise directe avec le point de vue et l'action des élites au pouvoir, et avec la réalité du pays en généralKroslak, op.cit. page 4. En 1990, une centaine de coopérants interviennent au Rwanda dans le cadre de l'enseignement, de la santé, du développement rural. La France finance l'équipement de l'aéroport de Kigali et fournit un Falcon 50 au Président du Rwanda, ainsi que la prise en charge de son équipage.

Le , le FPR, sous la direction de Paul Kagame, lance une offensive depuis l'Ouganda contre le gouvernement de Kigali et déclenche ainsi la guerre civile rwandaise visant à restaurer les droits des Tutsis rwandais exilés dans les pays voisins après plus de quatre décennies de conflit interethnique. Estimant que le FPR n'a le soutien que d'une minorité de la population rwandaise et est soutenu par une puissance étrangère, en l'occurrence l'Ouganda anglophone, la France intervient en appui du gouvernement rwandais, du fait qu'elle considère que son inaction compromettrait la sécurité de l’ensemble des pays liés à la France et discréditerait sa garantieMission d'information sur le Rwanda, Le classicisme de la politique française au Rwanda/Les raisons de la présence de la France au Rwanda/La stabilité du Rwanda conditionne la stabilité de la région . La Mission d'information parlementaire sur le Rwanda relate dans son rapportMission d'information sur le Rwanda, Le contexte politique intérieur rwandais/Une difficile démocratisation/La tentative de reprise en main qu'une « attaque simulée sur Kigali servit non seulement de leurre pour déclencher l’intervention française, mais aussi de levier pour restaurer le régime dans sa plénitude »Lire aussi : Patrick de Saint-Exupéry, L'inavouable, la France au Rwanda, Les arènes, (2004), HRW, FIDH, Aucun témoin ne doit survivre, Karthala (1999), . À côté de l'opération Noroît visant officiellement à évacuer des ressortissants français, une centaine de conseillers encadre l'armée rwandaise, y compris au sein de son état-major. Le FPR est repoussé et la répression s'abat sur les Tutsis, soupçonnés d'être favorables au FPR. Le risque de génocide est relevé par l'ambassadeur MartresMission d'information sur le Rwanda, audition de Georges Martres : « Le génocide était prévisible dès cette période, sans toutefois qu’on puisse en imaginer l’ampleur et l’atrocité. Certains Hutus avaient d’ailleurs eu l’audace d’y faire allusion. Le Colonel Serubuga, Chef d’état-major adjoint de l’armée rwandaise, s’était réjoui de l’attaque du FPR, qui servirait de justification aux massacres des Tutsis. Le génocide constituait une hantise quotidienne pour les Tutsis. »« L'Ambassadeur de France à Kigali, Georges Martres, a également souligné les risques de violences ethniques. Il adresse, le 15 octobre 1990, au Quai d'Orsay et au Chef d'état-major particulier du Président de la République, l'amiral Jacques Lanxade, le télégramme suivant : « la population rwandaise d'origine tutsie pense que le coup de main militaire a échoué dans ses prolongements psychologiques... Elle compte encore sur une victoire militaire, grâce à l'appui en hommes et en moyens venus de la diaspora. Cette victoire militaire, même partielle, lui permettrait d'échapper au génocide. » Rapport Quilès 142, et de nombreux documents internes font apparaître, selon Olivier Lanotte, un docteur en sciences politiques de l’Université catholique de Louvain, la connaissance étendue qu'avaient les autorités françaises des massacres de Tutsi, du développement de la campagne de haine contre les Tutsi« Il apparaît à la lecture de nombreux documents que, dès 1990, les autorités françaises étaient pleinement informées de la nature profonde du régime et des dérives racistes voire génocidaires de ses éléments les plus extrémistes », Olivier Lanotte, op.cit. 225.

En le général Jean Varret, alors chef de la Mission militaire de coopération au Rwanda, rencontre le colonel Pierre-Célestin Rwagafilita qui lui déclare : Le général Varret rencontre le président Habyarama pour lui exprimer son indignation. Il fait également remonter l'information à l'ambassade de France au Rwanda et au ministère de la Coopération ; selon lui, l'alerte . .