Mohammed Bennis , est un poète marocain né en à FèsLes poètes de la Méditerranée, préface d’Yves Bonnefoy, Édition d’Eglal Errera, Poésie/ Gallimard, Cultures France, 2010, ..
Il participe à la modernité poétique arabe et bénéficie, depuis les années 1980, d’un statut particulier dans la culture arabe. Bernard Noël écrit à son propos :
Biographie Mohammed Bennis a suivi ses études universitaires à la Faculté des lettres Dhar El Mehraz à Fès, où il a obtenu, en 1972, la Licence en lettres arabes. Et, à la Faculté des lettres de Rabat, Université Mohammed-V, il a soutenu, en 1978, sa thèse de diplôme d’études approfondies (DEA) sous la direction de Abdelkébir Khatibi sur Zahira ash-shi’r al-mu’asir fi al-MaghribDar Al Aouda, Beyrouth, 1979. (Phénomène de la poésie contemporaine au Maroc). Et, à la même Faculté, il a soutenu, en 1988, sous la direction de Jamel-Eddine Bencheikh, une thèse de doctorat d’État sur Ash-sh’r al-Arabi l-hadithÉditions Toubkal, Casablanca, 1989-1991.(La Poésie arabe moderne, structures et mutations) en quatre volumes.
Il a publié ses premiers poèmes en 1968 dans le journal Al-Alam à Rabat. En 1969, il a envoyé ses poèmes au poète Adonis qui les a publiés dans le numéro 9 de la revue MawakifMawakif, Beyrouth, , 1969.. Il a également publié, en 1969, son premier recueil M'a Kabla Al Kala'mImprimerie Annahda, Fès, 1969. La Pré-parole.
En 1972, Il s’installe à Mohammedia et y enseigne la langue arabe. D' à septembre 2016, il est professeur de poésie arabe moderne à la Faculté des lettres de Rabat, Université Mohammed V-Agdal. Et, depuis 2016, il se consacre entièrement à l’écriture.
Œuvres Auteur de presque une cinquantaine de livres, Mohammed Bennis a publié dix-neuf recueils de poèmes, d'œuvres poétiques – dont les dix premiers sont réunis en 2002 et publiés en deux volumesPublication commune entre Al Mou’assas’a Al Arabia, Beyrout et Éditions Toubkal, Casablanca, 2002. – d'études sur la poésie marocaine et la poésie arabe moderne (les deux republiés en troisième édition en 2014Éditions Toubkal, Casablanca.), des études, des essais et des textes (Œuvres en prose réunies en 5 volumes et publiées en 2016) et des traductions. Il a notamment publié dans de nombreux journaux et revues du Monde arabe. Certains de ses textes ont été traduits et publiés dans des livres collectifs, des revues et journaux en plusieurs langues. Depuis 1995, des recueils et des livres de lui sont publiés en France, en Italie, en Espagne, en Turquie, en Macédoine et en Allemagne. Il écrit sur la peinture et réalise aussi des œuvres collectives, sous forme de tableaux, de livres et de porte-folios, dans les Pays arabes, en Europe, aux États-Unis et au Japon. Le Livre de l’amourSerif Grafics Studio, Londres, 1994., réalisé avec le peintre irakien Dia Azzawi, résidant à Londres, est le témoignage d’une aventure commune.
Tourné vers le dialogue et l’ouverture, Mohammed Bennis a participé à plusieurs rencontres internationales sur la poésie et la culture de notre temps. Il a également traduit des œuvres de langue française. Les œuvres essentielles traduites sont : La blessure du nom propre de Abdelkebir KhatibiDar Al Aouda, Beyrouth, 1980. ; La rumeur de l’airÉditions Toubkal, Casablanca, 1998. (œuvres poétiques), Le chemin d’encreCadastre8zero éditeur, Abbeville, France, 2013., Le Livre de l’oubliÉditions Toubkal, Casablanca, 2013., et Précis d'humiliationÉditions Toubkal, Casablanca, 2017. de Bernard Noël ; Tombeau d’Ibn ArabiAl Majli’s Al Aâla’ Littakafa, Caire, 1999. suivi du recueil Les 99 Stations de Yale de Abdelwahab Meddeb; Un coup de DésYpsilon éditeur, Paris, 2007. de Stéphane Mallarmé, publié dans une édition bilingue avec Isabelle Checcaglini et Bernard Noël; et L'archangéliqueÉditions Toubkal, Casablanca, 2010. de Georges Bataille; Comme l’amour, comme la vieÉditions Toubkal, Casablanca, 2018., (Anthologie poétique) de Michel Deguy; Étoile distante (et autres textes poétiques), de Mostafa Nissabouri.
Poésie et langue Mohammed Bennis, depuis ses débuts, s’est interrogé sur la situation spécifique de la poésie en arabe dans le Maroc contemporain et sur le rapport entre la poésie et la langue. Cette interrogation, qui lui a permis d’ouvrir la voie vers la modernité et la liberté, depuis le début de la revue Attakafa el-JadidaPubliée au Maroc en 1974 et interdire en 1984. (Culture nouvelle), est devenue la marque de son parcours poétique. Avec le temps, elle a pris une dimension radicale, pour embrasser la poésie, la culture, la modernité et la liberté, d’autant que l’interrogation ouvre la voie de la critique et de l’aventureÀ titre d’exemple, voir son ouvrage Droit à la poésie (en arabe), Éditions Toubkal, Casablanca, 2007..
Mohammed Bennis fut également conscient, depuis les années 1970, que la poésie marocaine arabe souffrait d’un traditionalisme pesant sur sa créativité, alors que la poésie marocaine de langue française s’orientait vers des directions novatrices de critique et d’aventure. Mais sa position vis-à-vis de la langue est, par contre, différente de celle des écrivains maghrébins francophones, parce que, selon lui, Alors qu’il rejette la politique de la francophonie (qui représente, pour lui, une forme de la mondialisation destinée à la recolonisation), il réserve au français une haute considération : .
Cette situation le pousse à constater l’urgence de la modernisation de la langue arabe au MarocVoir notamment son article : Une modernité en mouvement : pour une culture marocaine moderne de langue arabe, in Maroc : Laguerre des langues ? Editions en toute lettres, Casablanca, 2018, p-p. 75-81.. Par là commence, en liberté totale, la modernisation d’une poésie et d’une culture. Il faut apercevoir dans cette démarche que ce n’est pas l’arabe qui est en jeu, mais sa modernisation qu’elle signale. Moderniser l’arabe est une impérative, par quoi Mohammed Bennis répond à ceux qui croient que l’arabe est une langue sacrée, une langue qui interdit toute modernité. Moderniser une langue, pour lui, veut dire, en premier lieu, la libérer de la tyrannie théologique, qui pèse sur une société et sa mentalité. En poésie, la modernisation conduit à déplacer la langue de la clarté à l’obscurité, du connu à l’inconnu et du possible à l’impossible. C’est ainsi que Mohammed Bennis s’est livré, dans ses diverses œuvres, à la modernisation de la langue, à la liberté d’expression s’appuyant sur les valeurs fondamentales de la modernité. Pour aboutir à un tel but, il a suivi, depuis sa jeunesse, les traces des poètes qui ont vécu pour moderniser leur langue, et ont fait de la vie humaine, dans ses secrets comme dans ses angoisses et ses illuminations, leur espace vital.
À l’écoute du temps, Mohammed Bennis a pu approfondir, depuis les années 1990, sa réflexion sur le rapport entre la poésie et la langue. Ici encore, il a constaté, avec la mondialisation qui s’annonça vers la fin du siècle dernier, que l’abandon de la poésie est le paradigme de toutes les manifestations de la mondialisation : « . Nous voici renvoyé, une fois de plus, à la place de la critique chez Mohammed Bennis. Dans ce contexte, et pour résister à cet abandon, il a formulé l’idée de l’appel à la promesse, afin de confronter, positivement, ce que la mondialisation encourage pour se passer et de la poésie et de la langue : . Dans ce sens, le poème veille sur la langue. Il ajoute ailleurs, pour préciser le lieu que le poète choisit : .
La poésie de Mohammed Bennis, qui appartient à cette langue de l’humain, est l’union créatrice des deux cultures : la culture arabe ancestrale, entre le Moyen-Orient, l’Andalousie et le Maroc, et la culture universelle. Cette poésie se base, à la fois, sur la mesure et la transe. Elle poursuit, recueil après recueil, la quête personnelle de la parole qui fait durer la parole, dans le secret que sauvegarde le poème, selon lui : .
Poétique de l’écriture La poésie, pour Mohammed Bennis, est immanente à la langue. Il n’y a pas de poésie sans langue. Et le propre de sa poétique, qui consiste à travailler sur la langue, se concrétise dans l’écriture. Par le concept de l’écriture, il choisit une pratique textuelle plurielle (poésie, texte et essais) où langue, sujet et société sont mis en mouvement, l’un vers l’autre et l’un avec l’autre. Ce concept, qui a été utilisé et précisé, pour la première fois en 1981, dans « Manifeste de l’écriture », est emprunté des deux cultures, arabe et française. Mohammed Bennis présente l’écriture comme acte corporel qui réoriente le langage vers la reproduction des mots et l’interaction entre les mots, selon une mutation des règles de la construction du texte, d’une part, et selon une substitution du sens singulier par le sens pluriel, d’autre part. L’écriture qui est, dans l’une des définitions que lui donne Mohammed Bennis, une critique de la langue, du sujet et de la société « se fonde dans l’expérience et la pratique.». c’est-à-dire que . Elle naît au moment de la pratique de l’écriture, ni avant ni après.
Cette écriture, qui ne se sépare pas de son oralité, est destinée au partage dans la lecture comme dans l’audition. Ainsi est-elle en même temps , . Ou elle est, plus loin encore, une . Dans cette perspective, l’écriture abolit la distance entre le Je, le Tu, le Il, le Elle, laisse le passage ouvert entre les pratiques textuelles différentes, fait place à une intersubjectivié qui pousse le lecteur à changer sa passivité avec le poème et devenir actif dans la production du sens.
À partir du concept de l’écriture, Mohammed Bennis accorde une importance à sa propre construction du rythme. Car il y a sur ce point un véritable travail. Il s’agit de créer un lyrisme dynamique, qui place le corps et le sentir au centre du poème. De l’un de ses recueils à l'autre, les formes des poèmes et leur mise en page qu’ouvre sa poétique en attestent. Il écrit à ce propos : . C’est ainsi que le poème donne à la parole, au moment où la culture de la consommation et de l’information fait ravage et les destructions de l’humain triomphent, .
Le poème, pour Mohammed Bennis, est un accompagnateur qui guide, avec extase, les solitaires dans la soif de leur départ sans fin vers le beau et le libre. . Pour ce, il ne cesse de rappeler l’essentiel dans la poésie, à savoir la nécessité d’être l’émergence de voix pures, qui veillent sur l’inconnu. Le poète ne peut rester fidèle à cet objectif que s’il s’engage dans une pensée de la résistance à chercher, dans le poème : « C'est la résistance du poème face à l'abandon de la langue ». Un poème qui tend à conserver à la parole, notre parole, sa possibilité de continuer à vivre en nous et entre nous.
L’écriture, dans ce sens, se méfie de la dualité du poème en vers et du poème en prose. Le degré de l’implication du corps dans la prose de Mohammed Bennis n’est pas inférieur à celui de sa poésie. Il n’y a pas de différence entre poésie et prose, dans son écriture, que par la spécificité des formes que le poète respecte. La construction du texte s’appuie, dans les deux cas, sur une unité ouverte, avec des frontières inconnues, qui viennent de l’avenir. Et dans le principe rythmique (visuel et acoustique) de cette construction, se développe un désir ardent à inventer autant de systèmes personnels, non reçus. C’est ce que nous découvrons, par exemple, dans ses recueils comme dans ses textes qui portent le titre de Chataha’t Li’montassafi Annahar (Transes pour midi), Al O’ubour il’a dhifaf Zarka’e (Traversée vers la rive bleue) ou Kalam al- Jassad (parole du corps).
Une poétique de l’écriture pour la modernisation et de la langue et de la poésie arabes. Elle est décrite par Jamel Eddine Bencheikh de la manière suivante : Elle est la même méthode qu’un poète comme Claude Esteban déchiffre dans deux séries de poèmes, Vin : .
Poète dans la cité