thumb|300px|Denis Diderot par Van Loo, 1767

Les Salons sont les comptes rendus, rédigés par Denis Diderot, des Expositions organisées tous les deux ans par l'Académie royale de peinture et de sculpture dans le Salon Carré du Louvre entre 1759 et 1781.

Ils ont été commandés à Diderot et diffusés par Frédéric Melchior Grimm dans son journal, la Correspondance littéraire.

On a parfois considéré que ces comptes rendus marquaient la naissance de la critique d'art comme genre littéraireVoir néanmoins sur ce point précis l'analyse de Gilles Gourbin, Diderot ou l’art d’écrire, Le Portique, 2013, , en ligne. : si Diderot n'est ni le seul, ni le premier à avoir rédigé de tels comptes rendus, il est sans aucun doute le plus brillant.

Contexte

Lors de la création de l'Académie royale de peinture, il est prévu dans ses statuts que les académiciens devront exposer, publiquement et gratuitement, chaque année au Palais du Louvre un échantillon de leur production artistique. Les premières années, la périodicité des expositions est quelque peu irrégulière, d'autant que l'ancienne Académie de Saint-Luc continue d'organiser ses propres expositions. À partir de 1725, le Salon carré devient le lieu de l'exposition ; à partir de 1751, le rythme d'une exposition tous les deux ans s'impose.

L'exposition se tenant désormais toujours dans la pièce unique du Salon carré, au premier étage du Louvre, elle prend le nom de Salon, et ses comptes rendus, de Salons. Les Salons connaissent un succès grandissant auprès du public, comme en témoigne le tirage croissant des Livrets mis en vente par l'Académie, qui permettaient, à partir des numéros des tableaux, de retrouver leur auteur, leurs dimensions, leur sujet.

Frédéric Melchior Grimm va jouer un rôle essentiel dans la genèse des Salons de Diderot. L'amant de Mme d'Épinay, fraîchement arrivé d'Allemagne, cherche à se faire un nom et à se constituer un réseau. Il a l'idée géniale de créer une revue manuscrite, la Correspondance littéraire : il fait recopier chaque numéro pour chaque abonné à la main ; le numéro est donc expédié comme correspondance privée et échappe par là à la censure à laquelle sont soumis tous les imprimés. Le contenu de la Correspondance littéraire est essentiellement littéraire et théâtral : il s'agit avant tout de rendre compte de la vie culturelle parisienne, qui est intense alors et passionne l'Europe. Les abonnés sont les princes des principales cours d'Europe de l'est et du nord, qui lisent parfaitement le français et sont friands de ce genre de nouveautés. À partir de 1753, tenant compte du succès grandissant des Salons et de l'apparition de comptes rendus dans l'ensemble de la presse imprimée, Grimm propose à son tour un compte rendu des Salons aux abonnés de sa Correspondance littéraire. C'est donc Grimm qui rédige les premiers comptes rendus. vignette|300px|Carle Vanloo, Le Sacrifice d'Iphigénie, 1757, huile sur toile, , Berlin, Staatliche Schlösser und Gärten, Château de Potsdam-Sans Souci, Nouveau Palais, GKI5230

En 1757, Grimm s'attarde sur un tableau du Salon, Le Sacrifice d’Iphigénie de Carle Vanloo, qui fait débat dans le public : rompant avec une tradition multilséculaire, Vanloo n'a pas voilé le visage d'Agamemnon assistant au sacrifice de sa propre fille… ! Habilement, Grimm amène Diderot devant le tableau et l'engage à prendre part au débat. Il rapporte à ses abonnés l'avis de Diderot, qui propose de donner un rôle clef dans cette scène à Ulysse : Lire cet article de la Correspondance littéraire en ligne.

Grimm a déjà sollicité à plusieurs reprises Diderot pour des comptes rendus de lecture. Il aimerait le voir se charger de cette rubrique « Salons » de sa Correspondance littéraire, avec toute la verve et la faconde qu'on lui connaît, mais aussi avec la liberté de jugement que garantissent le caractère manuscrit de la Correspondance littéraire et l'éloignement des abonnés. La culture artistique de Diderot est à cette époque limitée et essentiellement livresque, et le travail quelque peu ingrat. Mais Diderot a connu plusieurs revers : arrêt de la publication de lEncyclopédie, échec de ses deux pièces de théâtre, Le Fils naturel et Le Père de famille (1757, 1758).

En 1759, Diderot se lance et propose son premier compte rendu, qui est encore modeste. Pris au jeu, Diderot rédigera en tout neuf Salons de 1759 à 1781. Ses connaissances théoriques et techniques, sa culture artistique se développent de Salon en Salon, sa mémoire s'exerce, lui permettant bientôt de décrire dans le détail, de retour chez lui, des centaines d'œuvres qu'il n'a plus sous les yeux, avec pour seule aide son livret agrémenté de quelques notes. De quelques pages en 1759, les Salons, avec leurs célèbres digressions, occupent en 1765 et en 1767 plusieurs centaines de pages ; Grimm feint de s'effrayer : Diderot va le ruiner en copie ! Mais c'est le succès : les Salons auront joué un rôle décisif dans le lancement et la notoriété de la Correspondance littéraire.

À partir de 1769, les Salons sont plus brefs, Diderot y consacre moins de temps : sa réputation est faite, l’Encyclopédie a finalement été publiée, il peut se consacrer à son œuvre proprement philosophique et politique, dont on trouve d'ailleurs souvent l'embryon dès les Salons.

Composition Diderot suit l'ordre du Livret, qui regroupe les œuvres par artiste et classe les artistes par métier (peinture, gravure, sculpture) puis par position hiérarchique au sein de l'Académie (professeurs, puis simples académiciens, puis artistes agréés).

En principe Diderot décrit chaque œuvre (en fait, il sélectionne, regroupe… et va plus vite pour certaines que pour d'autres). C'est le terme qu'il emploie du moins pour qualifier ses comptes rendus. Mais le terme « description » ne recouvre pas la même pratique, ni la même conception au siècle que ce que nous entendons par description aujourd'hui : c'est un terme scientifique, que Diderot a pratiqué et vu pratiquer dans l'''Encyclopédie, pour décrire des métiers, des techniques, des espèces botaniques et animales. Rien de spécifiquement littéraire dans la description, qui constitue un acte de recherche : dans les Salons, il n'y a pas de frontière nette entre description et jugement.

L'écueil d'une description systématique est la monotonie : Diderot fait preuve d'ingéniosité pour y échapper : dans le Salon de 1765, il prétend ne pas avoir vu le Corésus et Callirhoé de Fragonard, qui avait attiré les foules ; mais il dit avoir fait un rêve, dans lequel le film du Corésus était projeté sur le mur de la caverne platonicienne…

Dans le Salon de 1767, ce sont les paysages de Vernet qu'il n'a pas vus… Il est allé à la campagne où, se promenant avec un abbé philosophe, il va de site en site, qui sont autant de tableaux de Vernet ! Ces deux textes sont connus comme « L'Antre de Platon » et « La Promenade Vernet ».

Genre épistolaire, écriture dialogique, ébauche En 1759, Diderot prend le relai de Grimm et rend compte de sa visite de l'exposition sous la forme d'une lettre, qu'il adresse à son ami. Le manuscrit, conservé à la Bibliothèque nationale de France, nous révèle que le Salon de 1759 ne constitue pas même une lettre autonome : il constitue une partie d'une lettre à Grimm. Diderot présente son texte comme un brouillon, comme du matériau qu'il donne à exploiter à Grimm, qui devra produire le texte fini : Grimm se gardera bien entendu de réécrire le texte de Diderot, qui est la plume de son journal ! Cependant la fiction de cette écriture à quatre mains est maintenue tout au long des Salons. Grimm ajoute parfois des commentaires, qui sont marqués d'une astérisque dans la marge (ces ajouts ont malheureusement été supprimés de presque toutes les éditions contemporaines à l'exception de celle de R. Lewinter pour le Club français du livre), et Diderot va jusqu'à inventer des dialogues avec son ami, par exemple à la fin de "L'Antre de Platon". Au-delà de ce dialogue avec Grimm, Diderot use volontiers du dialogue (c'est une tendance constante de son style), soit qu'il interpelle l'artiste (, Salon de 1759), soit qu'il s'adresse aux personnages du tableau (« Mais, petite, votre douleur est bien profonde, bien réfléchie ! », à la Jeune fille qui pleure son oiseau mort de Greuze, dans le Salon de 1765), soit qu'il rende compte d'une visite accompagné.

La lettre conserve ainsi le ton très libre, mais aussi l'intimité de la discussion privée. Elle favorise le style de l'ébauche et donne au lecteur l'impression d'entrer dans la fabrique de la création (dans le même ordre d'idées, dans le Salon de 1767, à l'article Robert, Diderot fait l'éloge de l'esquisse) :

On voit ici quelle est la fonction de l'ébauche : elle assure la transition de la description au jugement, de l'effet immédiat de l'œuvre à la théorisation esthétique.

Des descriptions en l'absence d'images Diderot doit évoquer par la seule écriture des tableaux, des sculptures que les abonnés de la Correspondance littéraire ne verront pas. Le journal n'est pas imprimé ; a fortiori il n'est pas illustré, au grand regret de Diderot (préambule du Salon de 1767). Tout le problème de l'écriture du philosophe réside dans ce paradoxe, cette contrainte évidente. Dans le Salon de 1763, son écriture s'affine et porte les traces de ce que deviendra, après lui, la critique d'art, c'est-à-dire le jugement d'un homme éclairé qui s'érige en censeur du goût. Dès le départ, les Salons se démarquent ; ce n'est pas un livret qui catalogue les œuvres en présence et fourni un texte explicatif. Il y a un choix, un tri opéré par l'auteur. Dans ce sens, l'interprétation d'une visée didactique est à exclure, il faut se pencher sur la forme et les procédés d'un discours implicitement épidictique. Les stratégies utilisées seront une forme de narration qui le place lui-même comme personnage dont les sentiments et les réactions sont décrites sur le vif, la conception d'un art qui imite la nature et finalement la mise en relief de l'école "Moderne" singularisée par une mise à distance vis-à-vis des "Anciens" dans un but commun, rendre vivant la visite et faire figurer aux yeux du lecteur, les pièces de l'exposition: "De l'image naît le texte.

L'expérience de la visite Une caractéristique du ton des Salons est la modalité exclamative ; Diderot en use pour transmettre ses impressions et permettre au lecteur de vivre la visite, à ses côtés, à travers la spontanéité de ses émotions.

À propos de Vernet, par exemple : .

De telle sorte que l'idée d'une ekphrasis, avec l'utilisation de verbes d'action plutôt que de descriptions, concernant certains tableaux s'installe tant l'expérience décrite se rapproche d'une narrationIl est souvent mentionné l'idée d'animation d'un tableau ou le sujet sort du cadre : « Le bras pendant sur le dos du fauteuil est tout à fait hors de la toile » Louis-Michel Van Loo, Portrait de l'auteur, accompagné de sa sœur et travaillant au portrait de son père, ou encore chez Greuze « il a tant de peine à parler, sa voix est si faible » La Piété Filiale.

Les Salons

La liste des œuvres évoquées par Diderot, accompagnée d'une présentation des œuvres et d'illustrations est disponible sur le site Utpictura18, qui fait référence sur la question (lire en ligne). Le site signale également, sur base des livrets, les oeuvres non évoquées par Diderot.

Au reste, certains tableaux évoqués par Diderot nous sont inconnus, ont disparu ou portent un titre qui ne permet pas de les identifierLire à ce sujet : Les Problèmes d'identification des œuvres d'art dans les Salons. Dans : Éditer Diderot, Oxford, Voltaire foundation, 1988, p. 343-350.. Salon de 1759

Analyse

Salon de 1761

Avis de Diderot dans le Salon de 1761.

Salon de 1763