vignette|Manifestation de femmes proches de disparus au Chili. Une disparition forcée est un crime contre l'humanité caractérisé par l'action d'un État ou d'une organisation agissant avec le soutien ou la complicité d'un État, de faire disparaître une ou plusieurs personnes par le meurtre ou la séquestration, tout en niant avoir arrêté la personne ou avoir connaissance de son devenir : aucun certificat de décès n'est donc délivré, et, même si la personne n'est pas tuée, aucun recours n'est possible devant un tribunal. Elle est ainsi différente d'une arrestation illégale, d'une détention arbitraire ou d'un enlèvement.
Si le terme est apparu dans le dernier quart du , au sein des ONG sud-américaines telles que les mères et grand-mères de la place de mai ou la fédération latino-américaine d’associations de familles de détenus-disparus, la pratique a débuté en Europe.
Des disparitions forcées ont été orchestrées en masse par les régimes totalitaires européens tels que le franquisme, le nazisme et lors des purges staliniennes. La convention de Genève, signée en , se focalise sur le sort des populations civiles lors des conflits internationaux mais n'a pas mis fin aux disparitions forcées. Celles-ci ont continué d'être utilisées par l'armée française lors des conflits liés à la décolonisation, qui ne sont pas considérés comme de véritables guerres, en particulier en Algérie à la fin des années 1950, lors d'actions de contre-insurrection, pour éviter de devoir endosser la responsabilité d'actes de torture.
Dans le contexte de la guerre froide, les États-Unis ont encouragé l'installation de régimes dictatoriaux en Amérique latine, afin de contrer l'avancée du communisme. Les forces armées américaines et celles de ces dictatures militaires ont été initiées aux techniques de la guerre subversive par des officiers français ou d'anciens nazis. Ces juntes ont par la suite collaboré entre elles dans le cadre de l'opération Condor afin de réprimer leurs opposants politiques. Au Paraguay, la dictature El Stronato est à l'origine d'au moins . Au Chili, le général Augusto Pinochet s'est appuyé sur la Direction nationale du renseignement et l'armée pour enlever les militants du MIR puis faire disparaître les preuves. En Argentine, l'arrivée au pouvoir de Jorge Videla se traduit par la planification systématique des enlèvements d'opposants, avec un bilan évalué à . C'est dans ce pays qu'on a commencé à utiliser le terme de à l'origine de l'expression disparition forcée. Dans les autres pays de l'opération Condor (Brésil, Paraguay, Chili, Uruguay et Bolivie) des faits similaires se sont produits dans les années 1970 et 1980.
À la fin des années 1970, l'ONU s'intéresse à ces disparitions forcées massives en dehors des conflits internationaux et reconnait la spécificité de ces crimes. Elle adopte une première résolution non contraignante et crée un groupe de travail chargé d'enquêter auprès des États responsables de ces disparitions. Ce groupe d'experts collabore avec les défenseurs des droits humains à travers le monde. Il reconnait l'existence d'une souffrance psychologique particulière pour les proches des disparus et leur octroie le statut de victimes de la disparition forcée. La disparition forcée est qualifiée de crime contre l'humanité en par l'Organisation des États américains qui approuve, en , le premier mécanisme juridique contraignant régional sur ce continent.
Dans le reste du monde, en l'absence de lois spécifiques pour punir la disparition forcée, les actions pour la défense des droits humains se focalisent sur la torture. La Convention internationale sur la torture de 1994 attribue une compétence universelle aux instances juridiques pour traiter ce crime. Des montages juridiques complexes peuvent être également utilisés pour inculper les responsables. Il faut attendre et l'entrée en vigueur du Statut de Rome de la Cour pénale internationale pour que les crimes de disparition forcée soient reconnus au niveau international, en temps de paix, s'ils ont été commis après l'entrée en vigueur de ce traité. Ce n'est finalement qu'en que la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées entre en vigueur, avec la création d'un comité qui veille à sa bonne application par les États ayant ratifié la convention.
Malgré la pénalisation progressive des disparitions forcées et la fin des juntes militaires en Amérique, le phénomène s'est poursuivi dans de nombreux pays à la fin du (Biélorussie, Colombie, Congo Brazzaville, Iran, Irak, Irlande, Liban), comme au (Égypte, Afghanistan, Chine, Syrie, Tchétchénie). Certains États ont utilisé ce procédé soi-disant pour lutter contre le terrorisme (Algérie, États-Unis) ou le trafic de drogue (Mexique, Colombie). Au Mexique, on utilise des tests ADN pour identifier les victimes enterrées dans des charniers. En , le Comité International de la Croix-Rouge a noté une recrudescence du nombre de disparitions forcées à travers le monde avec estimés sur l'année.
Les disparitions forcées peuvent concerner de très jeunes enfants ou des bébés de femmes enceintes accouchant après leur disparition. Sous la dictature franquiste en Espagne, le psychiatre Antonio Vallejo-Nájera a organisé l'adoption de jeunes enfants de militants républicains pour les soustraire à l'influence soi-disant néfaste des idées politiques défaillantes de leurs parents biologiques. En Argentine, ou jeunes enfants ont été volés et adoptés par des proches du pouvoir entre et .
Les organisations de la société civile impliquées dans la lutte contre les disparitions forcées comptent dans leurs rangs des parents de victimes et en particulier des femmes. Après plusieurs décennies de recherche, et malgré l'existence de preuves matérielles, ces organisations sont toujours confrontées à l'impunité de certains auteurs de disparitions forcées. Dans la pratique, tous les pays n'ont pas ratifié les traités permettant de lutter contre le phénomène et les dispositions des traités ratifiés ne sont pas appliquées pour des raisons politiques.
Des ONG se sont mobilisées pour conserver la mémoire des crimes commis, avant que l'ONU ou les gouvernements ne s'intéressent au sujet. Elles peuvent être gênées dans leurs actions par le régime en place. Il existe aussi des lieux de mémoire dédiés à ce thème à travers le monde.
Le thème des disparitions forcées a été un sujet d'inspiration pour les réalisateurs avec le tournage de fictions inspirées de faits réels, de documentaires, de séries télévisées ou d'œuvres autobiographiques. D'autres livres sont des témoignages ou des romans noirs dont l'intrigue se déroule dans les pays réels. Des chansons rendent hommage à des personnes disparues ou aux organisations de la société civile qui recherchent ces personnes. Les arts du spectacle vivant et les arts visuels sont également utilisés pour dénoncer ou conserver la mémoire des disparitions forcées.
Définition et origine du terme Définition La disparition forcée est définie par l’article 2 de la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées, comme . Selon les termes de l’article premier alinéa 2 de cette même convention, : la disparition forcée entre dans la catégorie des crimes contre l'humanité.
La disparition forcée est une notion distincte de la détention arbitraire. Toutefois, les deux notions peuvent être liées. En effet, bien que la définition officielle de la disparition forcée ne mentionne pas de notion de durée, il arrive que les autorités d'un pays recourent à des , dans le but d'empêcher les proches d'un disparu de présenter des recours ou bien falsifient un mandat d’arrêt après avoir mis le prisonnier au secret et l'avoir détenu en dehors de tout cadre légal.
Comme crime d'État, la disparition forcée n'est pas un synonyme de l'enlèvement. D'une part, le mobile n'est pas crapuleux mais politique. D'autre part, contrairement à l'enlèvement, la disparition forcée est une infraction continue. Les délais de prescription de l'enlèvement ne lui sont pas applicables, puisque la prescription d'une disparition forcée ne commence à courir qu'à partir du moment où la personne disparue (ou son corps) sont retrouvés, et non pas à partir de la date de sa disparition.
Origine du terme thumb|Photos de desaparecidos d'Argentine pendant la « guerre sale ».|alt=2 Pancartes fichées au bout d'un bâton où apparaissent les portraits noirs et blancs de deux jeunes filles qualifiées de disparues.
Le terme de « disparition forcée » recouvre un phénomène qui est documenté à travers les âges, mais cette dénomination n'est apparue que dans la seconde moitié du vingtième siècle, lors des actions d'organisations non gouvernementales latino-américaines afin de combattre le phénomène en Amérique du Sud, et en particulier en Argentine où les disparus sont appelés , une expression qui a été popularisée par les mères et grand-mères de la place de mai, réclamant sans cesse des nouvelles de leurs enfants et petits-enfants. Le terme de disparition forcée est considéré comme un euphémisme, s'agissant de l'enlèvement, voire de l'assassinat ou la séquestration d'une victime impuissante et relève donc d'une forme de violation grave des droits humains.
Disparitions forcées avant l'apparition du terme Les disparitions forcées ont été utilisées par les régimes autoritaires bien avant l'apparition du terme dans les médias. vignette|Charnier de la guerre civile espagnole découvert à Estépar, Burgos en Espagne.|alt=Un trou dans le sol où appraissaient des squelettes humains entremêlés.
En Europe jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale Lors de la guerre civile espagnole (-), cent mille personnes disparaissent et sont assassinées sous le régime de Franco, qui en fait une pratique systématique durant la terreur blanche. Il existe en Espagne entre et charniers de républicains et d'opposants à la dictature franquiste. Des charniers contenant des milliers de cadavres de républicains assassinés sont encore découverts au début du Pierre Beuchot et Jean-Noël Jeanneney, « Contre l’oubli, la trace des dictatures », documentaire, France, 2009.. Les 17 Roses de Guillena sont torturées et humiliées publiquement après leur arrestation le .. Certaines sont des épouses ou des compagnes de militants communistes et de membres de la CNT. Entre le 6 et le , elles sont fusillées par les phalangistes et la garde civile devant les murs du cimetière de Guillena.. Leurs corps sont jetés dans une fosse commune. tandis que les registres d'état-civil sont modifiés avec la mention « disparue »..
vignette|Plaquette de commémoration aux victimes de Nuit et brouillard.|alt=plaque de marbre écrite en allemand avec une date : 27 juin 1997 et la devise Pas de haine ni d'oubli.
Les nazis, pour leur part, ont mis en place des forces de police et des branches de la Gestapo dans les pays occupés afin de traquer les dissidents et les partisans. Cette opération, lancée le a pour nom de « Nuit et brouillard ». La même méthode est appliquée contre les opposants au régime en Allemagne.
Sous le régime stalinien en Union soviétique des milliers de prisonniers de guerre polonais disparaissent et sont exécutés. Le charnier du massacre de Katyn découvert en en est un des exemples marquants.
gauche|vignette|Charnier du massacre de Katyn découvert en 1943.|alt=Au fond d'un grand fossé des cadavres entassés les uns sur les autres. alt=L'image montre un document tapé à la machine en caractères cyrilliques. Des inscriptions manuscrites barrent en bleu la feuille en travers.|vignette|Document officiel de Lavrenti Beria, daté du , demandant à Joseph Staline l'autorisation d'exécuter les officiers polonais. Le mot russe signifie pour. Sont pour, dans l'ordre : Staline, Vorochilov, Molotov et Mikoyan ainsi que, en marge, Kalinine et Kaganovitch..