L'Africaine (aussi Vasco de Gama) est un opéra en cinq actes de Giacomo Meyerbeer, sur un livret d'Eugène Scribe, dont la première représentation eut lieu le à l'Opéra de Paris sous la direction de François Hainl. Dernière œuvre de celui qui est le plus célèbre compositeur d’opéras de son époque, son élaboration s’est étalée sur plus de vingt ans, avec une succession de versions, tant du livret que de la partition. Mort le lendemain du jour où il met un point final à sa composition, Meyerbeer ne peut participer au travail de révision lors des répétitions. Cette tâche est confiée au musicographe belge François-Joseph Fétis qui ne peut résoudre toutes les contradictions inhérentes à une durée de gestation aussi longue. Il en ajoute même de nouvelles, avec certaines coupures nuisant à la bonne compréhension de l’intrigue, ou la restauration du titre original L’Africaine à un ouvrage rebaptisé entretemps Vasco de Gama et dont l’héroïne n’est plus africaine. En dépit de ces vicissitudes, l’opéra connaît un triomphe dès sa création et parvient à se maintenir au répertoire, Meyerbeer ayant eu le soin de se renouveler en adoptant les préceptes nouveaux de l’opéra lyrique.

Sources

Le , l’opéra de Berlin produit un nouvel ouvrage intitulé Vasco di Gama du compositeur Friedrich Heinrich Himmel sur un livret d’Antonio de Filistri da Caramondani, juste neuf mois avant que le jeune Jakob Meyer Beer ne fasse ses débuts publics en tant que pianiste. Pour Letellier Robert Ignatius Letellier, The Operas of Giacomo Meyerbeer, Fairleigh Dickinson University Press, 2006, 363 p. , il ne fait aucun doute que c’est à cette occasion que Meyerbeer s’est familiarisé, dès l’âge de dix ans, avec l’idée de faire du célèbre explorateur portugais le protagoniste principal d’un opéra, idée qui va le hanter toute sa vie.

Peu après le triomphe des Huguenots, Scribe fournit à Meyerbeer le livret d’un opéra en trois actes intitulé L’Africaine le . Ce projet initial s’inspire d’un conte allemand qui n’a pu être identifié et d’une tragédie d’Antoine-Marin Lemierre, La Veuve du Malabar (1770), dans laquelle une jeune indienne tombe amoureuse d’un navigateur portugais. Ce thème avait déjà été utilisé par Spohr dans son opéra Jessonda (1823) où le navigateur Tristan da Cunha sauve la veuve du rajah de Goa en l’arrachant au bucher funéraire.

Dans cette première version de L’Africaine (qui subira plusieurs modifications, dont les plus importantes sont sans doute le passage de trois à quatre, puis cinq actes), les deux premiers actes se déroulent à Séville au ; le troisième sur un navire commandé par un capitaine espagnol inspiré du conquistador Hernando de Soto ; le quatrième et le cinquième au cœur de l’Afrique, près des sources du Niger. Cette localisation du royaume de Sélika aurait pu être inspirée à Scribe par la lecture du Voyage dans le Timaini, le Kouranko et le Soulimana du major Alexander Gordon Laing, traduit en français en 1826 Tommaso Sabbatini, « Genealogia di Sélika », dans L’Africaine, programme des représentations de l’opéra à La Fenice de Venise en 2013, p. 27-44. Cet ouvrage décrit de façon détaillée les festivités célébrant l’entrée de l’explorateur britannique dans la capitale du Soulimana que l’on pourrait croire extraites d’un grand opéra. Quant aux sources du Niger, elles sont évoquées avec une pointe de fantastique qui ne pouvait qu’enflammer l’imagination du librettiste :

Les nègres regardent le Niger comme le plus grand fleuve du monde, et ces peuples superstitieux environnent son berceau de toutes les traditions du merveilleux. Ceux qui tenteraient de puiser de l’eau à sa source, disent-ils, se verraient arracher le vase des mains par une puissance invisible, et peut-être perdraient-ils le bras. Si dans le même endroit, où il n’a pas plus d’un pied de large, un téméraire osait le franchir en sautant, soudain il tomberait au milieu du courant et se noierait Alexander Gordon Laing, Voyage dans le Timaini, le Kouranko et le Soulimana, traduit par Jean-Baptiste Benoît Eyriès et Philippe François Lasnon de La Renaudière, Delaforest et A. Bertrand, Paris, 1826, p. 310. Texte en ligne

En dépit de son manque d’enthousiasme pour le livret, Meyerbeer compose une première version de la partition qu’il achève en 1846. Elle ne sera cependant jamais transmise à l’Opéra de Paris et semble avoir été perdue Gabriela Cruz, « Laughing at History : The Third Act of Meyerbeer’s L’Africaine », Cambridge Opera Journal, Vol. 11, n° 1, mars 1999, p. 31-76.

Le , Meyerbeer demande à Scribe une révision du livret. Le compositeur souhaite en effet s’inspirer des Lusiades du Camoëns qu’il découvre dans une traduction française. Après plusieurs réunions de travail en , Scribe fournit une nouvelle version au début de l’année 1853. L’action se déroule maintenant un siècle plus tôt. Les deux premiers actes sont déplacés à Lisbonne, le capitaine espagnol est remplacé par l’explorateur portugais Vasco de Gama ; le troisième acte prend toujours place à bord d’un navire, mais les quatrième et cinquième actes sont désormais en Inde. La reine africaine de la version initiale fait place à une reine indienne, le titre de l’ouvrage devenant Vasco de Gama.

Argument L’action de l’opéra se déroule à Lisbonne et dans le royaume de Sélika, en 1497-1498.

Acte I La salle du conseil de l’Amirauté à Lisbonne.

Ouverture : Scène « Anna, qu’entends-je ? » : Inès est informée par sa suivante que son père Don Diego souhaite lui parler. La jeune femme craint de recevoir de mauvaises nouvelles de Vasco de Gama parti il y a deux ans avec l’explorateur Bartolomeu Dias pour se couvrir de gloire et mériter sa main. : Romance d’Inès « Adieu, mon doux rivage » : Inès se remémore la sérénade que lui chanta Vasco la veille de son départ. : Scène « Mon père, par votre ordre » : Don Diego annonce à sa fille qu’elle doit épouser Don Pédro, membre du conseil du roi. Inès refuse, malgré les menaces de son père. Don Pédro entre alors, annonçant la mort de Dias et Vasco de Gama. : Terzettino « Il est mort ! » : Inès se laisse aller à son chagrin sous le regard soupçonneux de Don Pédro. Don Diego demande à sa fille de cacher ses sentiments afin de ne pas irriter son futur époux. Inès sort. : Chœur d’évêques « Dieu que le monde révère » : les membres du conseil du roi entrent dans la salle. Don Alvar, le grand inquisiteur et huit évêques sont en tête du cortège. Don Pédro occupe le fauteuil du président. : Scène « Depuis qu’aux Espagnols » : Don Pédro annonce aux membres du conseil l’échec de l’expédition de Dias. Don Alvar précise qu’un homme a survécu et a réussi à revenir, Vasco de Gama. Ce dernier est convoqué devant le conseil. : Entrée de Vasco de Gama « J’ai vu nobles seigneurs » : Vasco expose les circonstances du naufrage. Il demande qu’on lui confie le commandement d’une nouvelle expédition. Il est certain de pouvoir franchir le cap de Bonne-Espérance et d’ouvrir ainsi une route maritime vers l’Inde. : Ensemble « Pour tant d’audace et de folie » : les membres du conseil sont partagés. Si Don Alvar est favorable à la demande de Vasco, Don Pédro, Don Diego et le grand inquisiteur s’y opposent. Vasco annonce qu’il a ramené deux esclaves « d’une race inconnue », prouvant l’existence de territoires et de peuples non encore conquis par les Espagnols. : Entrée de Sélika et de Nélusko « Esclaves, approchez ! » : le conseil interroge Sélika et Nélusko sur leur origine. Ils refusent de répondre. Vasco fait néanmoins observer qu’ils ne semblent appartenir à aucun peuple connu jusqu’alors. Le conseil en convient et fait sortir Vasco, Sélika et Nélusko pour délibérer. : Ensemble des membres du Conseil « Il faut avec ardeur seconder sa vaillance » : Don Alvar soutient la demande de Vasco et s’oppose au grand inquisiteur qui juge blasphématoire l’existence de territoires dont il ne serait pas question dans la Bible. Don Pédro consulte avec intérêt les cartes et les documents remis par Vasco. : Finale « Insensés, insensés, dites-vous ? » : Vasco est convoqué pour entendre la décision du conseil : sa demande est rejetée. Furieux, Vasco insulte les membres du conseil qui décident de le jeter en prison.

Acte II Un cachot de l’inquisition à Lisbonne.

Entracte et scène « Vogue, vogue, mon beau navire » : enfermé dans un cachot avec Sélika et Nélusko depuis un mois, Vasco est endormi. Il rêve à ses découvertes et à Inès. Sélika, qui aime Vasco, souffre de l’entendre appeler une autre femme dans son sommeil. : Air du sommeil « Sur mes genoux, fils du soleil » : Sélika chante une berceuse afin d’apaiser le sommeil agité de Vasco. : Scène « Pour l’honneur de notre souveraine » : Sélika se cache derrière un pilier à l’approche de Nélusko. Ce dernier s’apprête à poignarder Vasco mais Sélika l’en empêche et lui ordonne de s’expliquer. : Air de Nélusko « Fille des rois, à toi l’hommage » : Nélusko avoue avoir deviné que Sélika, qui est la reine de son peuple, aime Vasco. C’est pourquoi il doit tuer ce dernier. Sélika, que Nélusko n’écoute plus, n’a pas d’autres moyens que de réveiller Vasco pour le sauver. : Récit « Le maître a-t-il faim ? » : Vasco, obsédé par ses explorations, recherche sur une carte le meilleur moyen de franchir le cap de Bonne-Espérance. Sélika lui révèle alors le chemin le plus sûr tout en lui indiquant la localisation de son île. : Duo « Combien tu m’es chère » : Vasco, reconnaissant, promet de garder Sélika pour toujours. Se méprenant, la jeune femme croit que Vasco l’aime. : Scène « Silence ! N’entends-je pas au loin » : ils entendent les cloches célébrant le mariage de Don Pédro. Sélika assure qu’en cette occasion, un certain nombre de prisonniers, y compris Vasco, Nélusko et elle, seront libérés. Vasco, ravi, embrasse Sélika. : Scène « On nous l’avait bien dit » : c’est à ce moment qu’entrent Inès, sa suivante, Don Pédro et Don Alvar. Inès annonce à Vasco qu’il est libre mais qu’il ne pourra plus la revoir. Croyant Inès jalouse de Sélika, Vasco lui offre ses deux esclaves en assurant qu’il lui restera toujours fidèle. : Septuor partie « Pour elle, hélas ! Ah quel destin » : Sélika est profondément humiliée. Quant à Inès, elle semble encore plus désespérée des protestations d’amour de Vasco à son égard. : Scène « Marché conclu » : Don Pédro annonce que le roi lui a confié une flotte afin de franchir le cap de Bonne-Espérance ce qu’il ne doute pas de réussir grâce aux documents volés à Vasco, d’autant que Nélusko propose de l’aider. Don Pédro demande à Inès, qu’il vient d’épouser, de l’accompagner. Inès révèle à Vasco qu’elle a obtenu sa libération à ce prix. : Septuor, partie « Immobile de surprise » : Vasco est anéanti tandis que Don Pédro sort du cachot, accompagné d’Inès, Sélika et Nélusko.

Acte III Coupe du vaisseau de Don Pédro avec le premier pont d’où s’élancent les mats et au fond, la dunette derrière laquelle on aperçoit la mer ; au-dessous, le second pont, éclairé par une lampe, est partagé en deux compartiments dont l’un est la chambre d’Inès et le second, la chambre de Don Pédro.

Entracte : Chœur des femmes « Le rapide et léger navire » : Inès est dans sa chambre entourée de ses suivantes, dont Sélika fait partie. Elles lui chantent une chanson pour la divertir. Don Pédro est assis dans sa chambre près d’une table couverte d’instruments de navigation et de cartes. : Quatuor « Debout, matelots ! L’équipage, debout ! » : un coup de canon est tiré annonçant l’heure du réveil à bord. : Chœur des matelots « Voyez-vous l’aurore » : sur le premier pont, les matelots se mettent à l’ouvrage. : Prière des matelots « Ô grand Saint Dominique » : le soleil s’est levé. On sonne la cloche pour la prière du matin. Tous s’agenouillent : les matelots et les officiers sur le premier pont, Inès et ses suivantes sur le second.