Brodbeck & de Barbuat est un duo d’artistes franco-allemand formé en 2005 par Lucie de Barbuat, née en 1981, et Simon Brodbeck, né en 1986. D’abord connu sous le nom de Lucie & Simon, le duo développe une pratique associant photographie, art vidéo et installation.

Leur travail repose sur l’emploi de protocoles qui interrogent les conditions de fabrication et de lecture des images contemporaines : vue plongeante, pose longue, image animée presque immobile, observation microscopique, image de synthèse et, depuis les années 2020, génération d’images par intelligence artificielle. À travers des séries et des ensembles développés sur plusieurs années, leur travail articule de manière récurrente mémoire, narration, représentation du réel, histoire des images, spiritualité et évolution des technologies.

Biographie

En 2009, sous le nom de Lucie & Simon, ils reçoivent la Bourse du Talent pour la série Scènes de vie. Le travail est exposé à la Bibliothèque nationale de France, dont le département des Estampes et de la Photographie intègre des œuvres à ses collections.

En 2010, le duo reçoit le Prix HSBC pour la photographie. Cette distinction s’accompagne de la publication par Actes Sud de la monographie Vertiges du quotidien et d’une série d’expositions. La même année, Living Images reçoit le Prix Images Vevey, accompagné d'une bourse de recherche et développement.

En 2017, leur travail est notamment présenté à la Maison européenne de la photographie et aux Rencontres de la photographie d’Arles.

En 2020, ils comptent parmi les lauréats de la commande photographique nationale Image 3.0, lancée par le Centre national des arts plastiques en partenariat avec le Jeu de Paume. Le projet réalisé dans ce cadre, Les 1000 vies d’Isis, entre dans la collection du Cnap et est présenté avec l’ensemble de la commande au Cellier à Reims en 2022, puis à Paris Photo.

Œuvre

Premières séries : point de vue et mise en scène

Les premières séries de Brodbeck & de Barbuat utilisent la photographie pour modifier les repères spatiaux et temporels associés à une scène ordinaire. Réalisée entre 2006 et 2008, la série Scènes de vie représente des personnes dans des situations domestiques ou quotidiennes photographiées verticalement depuis un point de vue situé au-dessus d’elles. Cette perspective écrase en partie la profondeur et transforme les sols, les meubles et les corps en éléments d’une composition presque plane.

La Bibliothèque nationale de France relève dès 2009 l’ambiguïté de ce regard surplombant, qui donne accès à l’intimité des personnages tout en introduisant une distance entre le spectateur et les scènes représentées. Les images sont mises en scène avec les personnes qui occupent ou utilisent réellement les espaces photographiés, brouillant la distinction entre observation d’un quotidien et construction fictionnelle.

Dans une autre série développée au cours de la seconde moitié des années 2000, Les Mondes perdus, le duo recourt à de longues expositions nocturnes. Les lumières artificielles des villes et leurs réverbérations enregistrées pendant la pose produisent des paysages dont l’apparence s’écarte de la perception visuelle réelle.

Silent World et la pose longue

Entre 2008 et 2011, la série Silent World, également intitulée Les Mondes silencieux utilise la pose longue pour faire disparaître de l’image les passants et les véhicules en mouvement des plus grandes métropoles mondiales. Des sites urbains habituellement très fréquentés apparaissent ainsi presque désertés.

Renaud Labracherie souligne que le procédé ne se réduit pas à un effet technique : les photographies sont préparées au moyen d’esquisses et de repérages qui anticipent l’organisation finale de l’image et sa dimension fictionnelle. Lors de la présentation de la série à la Maison européenne de la photographie en 2017-2018, l’exposition associe les tirages et la vidéo Place de l’Opéra à des carnets, croquis et recherches préparatoires.

Le dispositif renvoie indirectement aux temps de pose très longs des débuts de la photographie, qui pouvaient rendre presque invisibles les personnes en mouvement dans les vues urbaines. Cette relation entre Histoire de la photographie et traitement contemporain est également soulignée dans les notices du Fonds d’art contemporain de la Ville de Paris, qui acquiert en 2017 l'oeuvre grand format Place de l’Opéra, Paris.

Image fixe et image en mouvement

Réalisé en 2009-2010, Living Images est constitué d'un ensemble de portraits et paysages vidéo. Les films sont diffusés en boucle et construits de manière à paraître d’abord presque immobiles, similaire à des images photographiques. De faibles mouvements et détails rendent progressivement perceptible leur nature d’images animées.

Ce travail sur la frontière entre photographie et cinéma se poursuit dans In Search of Eternity, un projet au loug cours réalisé en trois chapitres : à Paris, au Japon et en Inde. L'oeuvre vidéo repose sur un mouvement continu de la caméra au sein d’environnements dans lesquels les personnages paraissent au contraire figés. Un chapitre tourné au Japon à Osaka, Kyoto et Tokyo est présenté aux Rencontres d’Arles en 2017 dans le cadre du Prix Découverte.

L'historienne de l'art Emmanuelle de l’Ecotais rapproche le dispositif d’un récit sur la suspension du temps et le passage entre plusieurs états de l’existence. La bande sonore crée une relation narrative avec le cinéma et utilise notamment des extraits de dialogues de Les Ailes du désir (Der Himmel über Berlin, 1987) de Wim Wenders ou encore des extraits sonores de Aguirre, la colère de Dieu (Aguirre, der Zorn Gottes, 1972) de Werner Herzog.

Expérimentation du médium et abstraction

Au cours des années 2010, Brodbeck & de Barbuat élargissent leurs recherches à des techniques qui éloignent davantage l’image de l’enregistrement photographique traditionnel. Ils amorcent un corpus venant explorer l'idée de Post-photographie construit en 4 chapitres échelonnés de 2013 à 2018.

Dans le cycle Images of Light and Dancing Spirits ils utilisent notamment la prise de vue directe sur capteur numérique ou encore l’observation microscopique de matériaux naturels — écorces, sable, cendres et autres fragments — dont les changements d’échelle transforment l’apparence en paysages ou surfaces évoquant l'espace, l'univers ou des formes spirituelles.

La Naissance des illusions, projet réalisé tout au long de cette période, repose sur la transformation d’images préexistantes issues de livres d’Histoire, d’archives ou d’Internet. Rephotographiées à travers une couche de cire, elles perdent leur lisibilité et leur signification d’origine.

Ces expérimentations portent moins sur la description documentaire d’un objet que sur la capacité des dispositifs optiques et photographiques à produire une image qui ne correspond plus à la réalité et à la perception ordinaire de son sujet. Elles prolongent ainsi, avec d’autres moyens, les déplacements de point de vue et de temporalité déjà présents dans Scènes de vie, Silent World ou encore In search of Eternity.

Images de synthèse

Dans le cadre de la commande photographique nationale Image 3.0 initiée par le Ministère de la culture, le duo réalise en 2020 Les 1000 vies d’Isis, œuvre associant photographie et modélisation informatique 3D. Isis est un personnage féminin entièrement créé en image de synthèse puis intégré à différents environnements et situations photographiques de la vie quotidienne dans le but de créer un univers à cheval entre réalité et fiction.

Le projet s’inscrit dans une réflexion plus générale de la commande Image 3.0 sur les transformations contemporaines du médium photographique. Le Cnap relève notamment la coexistence, dans leur travail, de procédés photographiques argentiques et numériques avec la modélisation 3D et les images de synthèse, opérant ainsi un jeu sur l'évolution des techniques au sein même de l'histoire de la photographie.

Une Histoire parallèle et l’intelligence artificielle

À partir de 2022, Brodbeck & de Barbuat développent Une Histoire parallèle, projet dans lequel des générateurs d’images sont utilisés pour produire de nouvelles versions d’images appartenant à l’histoire de la photographie.

Le duo travaille à partir de descriptions textuelles d’œuvres connues et demande au modèle génératif d’en produire une nouvelle interprétation à l'aube de cette technologie. Les images évoquent notamment des photographies de Robert Capa, Dorothea Lange, Man Ray, Henri Cartier-Bresson, Cindy Sherman, Richard Prince, August Sander, Lewis Hine, Annie Leibovitz, Martin Parr ou Jeff Wall, sans constituer des reproductions exactes de leurs originaux.

La reconnaissance de l’image repose sur une ressemblance générale, tandis que les différences de visages, de corps, de perspective ou de détails matériels rendent visible l’intervention du modèle génératif. Marie-Anne Kleiber, dans Télérama, souligne ainsi le sentiment de familiarité puis de trouble provoqué par ces images qui semblent d’abord correspondre à des photographies connues avant que leurs anomalies deviennent perceptibles.

Le projet est également analysé comme une réflexion sur la mémoire collective des images et sur les données à partir desquelles les modèles d’intelligence artificielle produisent de nouvelles représentations. Internazionale l’inscrit dans la continuité d’autres démarches artistiques qui rejouent ou reconstruisent les icônes de l’histoire de la photographie afin d’interroger les relations entre original, reproduction et fiction.

Sophie Bernard, dans Blind, relève parallèlement les questions posées par l’appropriation d’images préexistantes, tandis que Fisheye Magazine insiste sur le choix des artistes de conserver une partie des erreurs et artefacts produits par le logiciel plutôt que de chercher une imitation entièrement vraisemblable. Le projet fait l’objet d’une monographie complète accompagnée de textes de l'historien de la photographie français Michel Poivert, et des critiques d'art Aurélie Cavanna et Thibaut Wychowanok.

Réception critique

Les premières analyses de leur travail portent principalement sur le point de vue et la relation entre mise en scène et quotidien. En 2009, Delphine Andrieux, dans Chroniques de la Bibliothèque nationale de France, relève que le point de vue vertical de Scènes de vie transforme une situation banale en image dont la position d’observation devient elle-même problématique.

À propos de Silent World, Renaud Labracherie insiste sur la combinaison entre un procédé ancien — la longue exposition — et une construction préparatoire qui éloigne les photographies d’un simple enregistrement documentaire.

Pour In Search of Eternity, Emmanuelle de l’Ecotais met l’accent sur la dimension narrative et mélancolique du dispositif ainsi que sur le dialogue entre immobilité des figures et déplacement continu du regard.

Les travaux liés à l’intelligence artificielle font l’objet d’une réception plus spécifiquement centrée sur la mémoire des images et la transformation du statut de l’original. Télérama décrit le trouble produit par la reconnaissance imparfaite des icônes photographiques, tandis que Blind et Fisheye mettent en avant les questions d’appropriation, d’erreur et de dialogue avec la machine.

Distinctions

2009 : Bourse du Talent, pour Scènes de vie. 2010 : Prix HSBC pour la photographie. 2010 : Prix Images Vevey, pour Living Images. 2013 : Prix Jeune Création - Institut français du Japonhttps://www.cnap.fr/exposition-internationale-dart-contemporain-jeune-creation-2013 Festival Jeune création, édition 2013 2020-2021 : Lauréats de la commande photographique nationale Image 3.0, Centre national des arts plastiques et Jeu de Paume.

Collections publiques