Erich Hartmann (Munich, - New York, ) est un photographe américain.

Biographie

Enfance Né au cœur de la Bavière, Erich Hartmann est l'aîné d'une famille de trois enfants qui, à l'époque, habite Passau, une petite ville près du Danube et de la frontière autrichienne où la communauté juive est réduite à une poignée d'âmes. La famille Hartmann appartient à la classe moyenne qui vit modestement, mais sans privations. Son père, un social-démocrate de cœur, a combattu durant la Première Guerre mondiale et en a ramené quelques médailles. C'est un homme estimé, qui réussit bien dans son travail. En 1930, alors qu'il n'a que huit ans, Erich fait ses premières photographies tout en poursuivant des études normalesErich Hartmann, postface au livre Dans le silence des camps, éditions de La Martinière, 1995..

Dès l'arrivée, en 1933 d'Adolf Hitler au pouvoir, le quotidien de ces familles devient de plus en plus difficile. Ils sont pourtant peu, alors, à prévoir le pire, déjà décelable par le nombre croissant de déportations de Juifs dans ce que l'on nomme alors des camps de travail, entre autres à Dachau, situé à peu de kilomètres de Munich. « Je n'ai jamais oublié mon premier contact avec Dachau », écrit Erich Hartmann. « J'avais fait une chute de vélo et, en entrant dans la salle d'attente d'une clinique toute proche, je trouvai deux hommes, l'un debout, l'autre assis à l'extrémité d'un banc. Le premier portait l'uniforme, les bottes noires et l'insigne à tête de mort des SS; l'autre le pyjama rayé gris et bleu et les galoches des internés de Dachau. Sa tête était rasée, son visage décharné portait des traces de coups. (…) À un moment, les yeux du garde SS tombèrent sur moi, sans manifester le moindre intérêt. J'y vis le calme de ceux qui possèdent la puissance physique absolue. Mes yeux et ceux du prisonnier ne se rencontrèrent pas, mais je surpris en eux un vide que je n'avais remarqué chez aucun homme auparavant. Rien ne se lisait sur son visage. Ce que je voyais, c'était l'absence de toute attente, de tout espoir, une expression du néant. On m'appela bientôt, mon genou fut bandé, et quand je sortis, les deux hommes n'étaient plus dans la pièce. Je ne les revis jamais. Aujourd'hui encore, je reconnaîtrais ce prisonnier (…) J'avais déjà entendu la phrase "mon sang s'est glacé". Maintenant, je savais ce qu'elle signifiait. Pendant cette rencontre, (…) j'avais éprouvé une vraie peur, et même une réelle terreur. Je compris non seulement dans ma tête mais aussi dans mon corps ce que les nazis étaient en train de faire de l'Allemagne, le pays de ma naissance et que j'aimais tant »Erich Hartmann, Dans le silence des camps, op.cit..

Dans la vie d'Erich, tout va basculer en 1938 lorsqu'en représailles de l'assassinat, à Paris, du troisième conseiller à l'ambassade d'Allemagne, Ernst vom Rath par un jeune juif, les nazis organisent un pogrom sans précédent, connu sous le nom de nuit de Cristal (nuit du 9 au ). Les synagogues sont pillées, la plupart des magasins appartenant aux juifs sont saccagés et leurs vitrines brisées—d'où l'expression cristal.

Erich Hartmann a seize ans quand ses parents décident de quitter l'Allemagne pour les États-Unis. Cette opportunité, les Hartmann la doivent en grande partie au soutien financier de la grand-mère maternelle de l'adolescent. Pourtant, « Ce fut un arrachement de perdre ce que je croyais être mon pays et ma langue », raconte-t-il. Entre l'adolescent en fuite et l'homme mûr qui reviendra photographier, selon ses propres termes, le « lourd héritage » du Reich de mille ans, cinquante années vont passer.

En Amérique, Erich se retrouve involontairement chef de famille car il est le seul à parler anglais. Il commence par travailler dans une fabrique de textile à Albany, tout en suivant les cours du soir dans la petite ville, puis les cours de nuit du Siena College de Loudonville où il termine son cycle scolaire.

Au lendemain du bombardement de Pearl Harbor, le , Erich s'enrôle volontairement dans l'armée américaine, et s'entraîne en Virginie et dans l'Ohio. Cependant, il doit attendre un an avant d'y être accepté : « J'étais à la fois classé comme "étranger ennemi" et "adolescent antifasciste" », explique-t-il. Lorsqu'il est enfin enrôlé, il part pendant trois ans servir sa nouvelle patrie à la fois en Angleterre, lors du débarquement des alliés en Normandie, puis comme interprète aux armées en Belgique et, à la fin de la guerre, comme interprète à la Cour pour certains procès de nazis à Cologne.

Débuts dans la photographie (1948-1954) À la fin des hostilités, il déménage avec les siens au cœur de New York où il rencontre Ruth Ellen Bains, une jeune diplômée en littérature de l'université de Brown qu'il épouse en 1946 et qui lui donnera deux enfants: Nicholas, né en 1952 et Célia, née en 1956. Ayant décidé d'apprendre la photographie pour en faire son métier, il commence par être l'assistant d'un portraitiste puis, en 1948, il s'inscrit à la New School for Social Research en même temps que Charles Leirens, Berenice Abbott et Alexey Brodovitch. Dans les années 1950, Erich Hartmann expérimente les cheminements d'un free-lance, devenant portraitiste lui-même en captant les visages de la romancière Shirley Jackson et du critique Stanley Edgar Hyman, de l'architecte Walter Gropius, de l'écrivain Arthur Koestler ou encore du chef d'orchestre Leonard Bernstein. La musique sera d'ailleurs, pour lui, un vaste terrain d'exploration et de recherches, et il gagnera l'amitié de nombreux interprètes : "La musique m'a captivé bien avant que la photo ne le fasse, se souvient-il. Dans la maison de mes parents, il y avait peu de musique; seulement un antique gramophone sur lequel je passais et repassais sans arrêt des airs de Carmen. C'était bien avant que je sache lire !"Erich Hartmann, textes réunis par Ruth Hartmann pour le du United World College of the Adriatic et l'exposition de photographies d'Erich Hartmann sur la musique. Par la suite, Erich Hartmann se fait connaître par son approche poétique des univers de l'architecture, de la science et de l'industrie. Quelques-uns de ses premiers clichés --Formes du Son, Construction de la route maritime de Saint Lawrence ou, encore, Hiver dans le grand nord du Midwest sont publiés dans le magazine Fortune; d'autres dans le magazine Géo.

On raconte qu'un jour, partant livrer un travail de commande dans un immense building, il se serait trompé d'étage et aurait atterri dans les bureaux de la légendaire agence de photos Magnum, créée en 1947 par quatre des photographes les plus célèbres : Robert Capa, Henri Cartier-Bresson, George Rodger et David Seymour, et aurait alors fait la connaissance de Capa qui lui aurait proposé de les rejoindre I Grandi Fotografi di Magnum Photos: Erich Hartmann, sous la direction de Gualtiero Vigano, éditions Hachette Milan, 2005. Légende ou pas, toujours est-il qu'Hartmann s'associe en 1952 avec l'agence pour en devenir membre en 1954.

Maturité (1956-1985) À partir de cette année-là, son emploi du temps va se diviser en deux: d'une part, il publie des photos de commande, venues des magazines les plus importants, tels que Life, Time, Newsweek, Paris Match ou, encore, Die Zeit; et d'autre part il assure des photos-reportages, des catalogues ou des brochures (la plupart en couleurs) pour IBM, Nippon Airways, Boeing, RCA, Ford Motor, Citroën, etc.

Sa première exposition personnelle Sunday under the Bridge --une étude sur le pont de Brooklyn—s'ouvre en 1956 au Museum of the City of New York et, en 1962, son livre et son exposition Our Daily Bread traversent les États-Unis. N'arrêtant pas de voyager, Erich Hartmann fait une escale à Londres, où il travaille sur l'architecture britannique pour le Daily Telegraph, tout en collaborant pour le Johns Hopkins magazine, le Sunday Times, la chaîne de télévision ABC ou les magazines Venture et The Sun.

De 1969 à 1973, Erich Hartmann consacre beaucoup de son temps pour donner des cours et assurer le suivi des enseignements d'atelier de photographie à l'université de Syracuse ainsi qu'à l'International Fund for Concerned Photography. En 1972, le Conseil européen de recherches spatiales publie une étude intitulée L'Espace : objectif terre, étude des satellites européens, de leur technologie et de leur design où un très grand nombre de ses photos sont incluses. Son regard sur ces sujets est surprenant, tant Hartmann parvient à dégager une âme, ou, tout du moins, une poétique parfois presque surréaliste à partir de machines, de formes mathématiques abstraites qui prennent l'aspect aqueux d'improbables habitants des fonds marins ou celui de planètes lointaines. Il en ira de même avec son étude sur L'univers du travail ou, encore, ses clichés sur les fabriques de verre, la construction des bateaux, le quotidien d'une vie à la ferme ou les chaines de production alimentaire.

Son intérêt majeur, dans son travail comme dans sa vie, consiste à appréhender la façon dont les gens sont façonnés tant par l'environnement dont ils proviennent que par ceux qu'ils créent. En fait, le regard que porte le photographe sur ce qui l'entoure est celui d'une découverte perpétuelle, qu'elle soit celle des mariniers solitaires du Maine ou celle des coffres de banques scellés comme des cages. Découverte aussi des vertiges d'un archet sur un violoncelle comme du silence d'une plage abandonnée; de la sensualité d'une vague comme des dessins de la pluie. Il saisit lieux et personnes dans un temps d'arrêt, mais voit au-delà. Incongruité d'une rencontre de pieds de statues et de pieds de visiteurs dans un musée parisien; étrange rassemblement de mannequins de bois qui, déjà, évoque le néant des camps; froideur apparente du monde des bureaux; fatigue d'une femme dans un métro désertWhere I was, photographies d'Erich Hartmann rassemblées par Ruth Bains Hartmann, éditions Fotohof, Im Otto Müller Verlag, 2000. À noter : Voir sur le site Magnum (liens externes ci-dessous) page 13, de gauche à droite, la photo 12 et, page 14, la photo 2.…

Dans les années 1970, tout en poursuivant des projets personnels où la photographie se lie à la littérature—l'Angleterre de Shakespeare, le Dublin de Joyce, la Venise de Thomas Mann ou le Wessex imaginaire de Thomas Hardy; Erich Hartmann commence à travailler les reflets, les puzzles ou recompositions Consulter, à ce sujet les photos "New York City, 1990" et "New York City, 1975", respectivement pages 9 et 73 du livre Where I was, les échos d'images—le jeu de gouttes d'encre dans l'eau, par exemple, et aborde une nouvelle écriture qui sera celle de la lumière laser : "Il voulait, par ce procédé, que la lumière devienne véritablement écriture, et qu'inversement, la photographie devienne graphie", rappelle Ruth Hartmann en 2000"On the work of Erich Hartmann", par Ruth Bains Hartmann, postface au livre Where I was, op.cit.. Dans cette recherche, qu'il appellera Écrire avec la lumière, Erich Hartmann fait figure de novateur impressionnant Voir sur le site Magnum (liens externes ci-dessous) deux photos d'écriture au laser: page 1, de gauche à droite, photos 2 et 9.

En 1985, Hartmann devient Président de l'agence Magnum pour une année. Le plus long de ses voyages reste encore à venir.

Le retour (1990-1995)