vignette|Les langues en Aragon. L'aragonais est en rouge, le catalan en rose et le castillan en jaune. L'aragonais est la langue romane autochtone parlée en Aragon, à l'exception d'une frange orientale (la Frange d'Aragon) traditionnellement catalanophoneLa frange a connu un recul important au cours du .
Si au Moyen Âge elle était parlée sur la plus grande partie du territoire aragonais, elle a reculé pour n'être plus parlée aujourd'hui que dans quelques vallées pyrénéennes dans la province de Huesca (principalement dans les comarques de Jacetania, Alto Gallego, le Sobrarbe et la partie occidentale de Ribagorce). On évalue le nombre de locuteurs à 25 500.
Description linguistique
Classification
L'aragonais est classé, pour des motifs géographiques et historiques, parmi les langues ibéro-romanes. Certains traits caractéristiques de celles-ci — comme la sonorisation des occlusives sourdes intervocaliques — sont toutefois absentes de l'aragonais (particulièrement le dialecte central, et cela a diffusé dans le gascon de la vallée d'Aspe).
Langue Occlusive bilabiale Occlusive alvéolaire Occlusive vélaire Latin SAPERE RUTA URTICA Aragonais saper ruta (planta) xordica Castillan saber ruda (planta) ortiga Catalan / Occitan saber ruda (planta) ortiga Gascon (félibres) sabé (ar)rude (plante) ourtigue Galicien / Portugais saber (ar)ruda (planta) urtiga Français savoir rue (plante) ortie
Bien que certains linguistes classent l'aragonais dans le groupe des langues ibéro-romanes, l'aragonais présente des divergences qui l'éloignent des langues romanes de l'ouest de la péninsule (castillan, astur-léonais, galicien-portugais), et qui le rapprochent plutôt du catalan et du gascon, par exemple en ce qui concerne la conservation des particules pronominales adverbiales ibi/bi/i et en/ne. On retrouve de plus, dans le lexique élémentaire de l'aragonais, un pourcentage légèrement supérieur de vocables apparentés au catalan (particulièrement l'occidental) et au gascon qu'au castillan, encore que cela dépende des variétés. Ainsi, l'aragonais occidental ne partage pas autant son lexique avec ses voisins orientaux que ne le fait l'aragonais du Sobrarbe et de Ribagorce. Les anciennes langues de Navarre et de la Rioja sont des variétés navarro-aragonaises plus proches du castillan.
Par voie de conséquence, l'aragonais moderne se situe à mi-distance entre le groupe ibéro-roman et le groupe occitano-roman, formant un pont entre le castillan et le catalan, mais aussi souvent entre le castillan, catalan et gascon. Le fait de partager exclusivement avec le gascon et le catalan nord-occidental (et à l'occasion, avec le basque) une série de vocables romans et aussi pré-romans,
Phonétique historique
Les principales caractéristiques de l'aragonais dans son évolution diachronique depuis le latin sont : Les O, E ouvertes du protoroman sont systématiquement diphtongués en [we], [je], y compris devant yod (cas où le castillan ne produit pas de diphtongue) : PONTE > puent (Cast. puente; Ast. ponte; Cat. pont; Occ. pont/pònt) FERRU > fierro (Cast. hierro; Ast. fierru; Cat. ferro; Occ. fèrre/hèr;Port. ferro) le E est aussi diphtongué en [ja] dans quelques parlers centraux (puande, fiarro) ou dans quelques mots généraux (balluaca). La diphtongue [ue] s'est occasionnellement maintenue à un stade archaïque [uo]: (luogo). FOLIA > fuella (Cast. hoja; Ast. fueya; Cat. fulla; Occ. fuèlha/huelha: Port. folha) SPEC'LU > espiello (Cast. espejo; Ast. espeyu; Cat. espill; Occ. espelh; Port. espelho) Perte du -E final non accentué : GRANDE > gran (Cast. grande; Ast. grande; Cat. gran; Occ. grand/gran; Port. grande) FRONTE > frent (Cast. frente; Ast. frente; Cat. front; Occ. front/frònt) À la différence d'autres langues romanes de substrat bascoïde, comme le castillan et le gascon, l'aragonais préserve le F- initial latin : FILIU > fillo (Cast. hijo; Ast. fíu; Cat. fill; Occ. filh/hilh; Gall.-Port. filho) Le yod roman (GE-, GI-, I-) devient afriquée palatale sourde ch [tʃ]: JUVEN > choben (Cast. joven; Ast. xoven; Cat. jove; Occ. jove; Port. jovem) GELARE > chelar (Cast. helar; Ast. xelar; Cat. gelar; Occ. gelar; Port. gelar) Comme en languedocien occidental et en galicien-portugais, absence de palatalisation des groupes romans -ULT-, -CT-, qui donnent [jt] : FACTU > feito (Cast. hecho; Ast. fechu; Cat. fet; Occ. fach/fait/hèit; Gall.-Port. feito) MULTU > muito (Cast. mucho; Ast. muncho; Cat. molt; Occ. mo[l]t; Gall.-Port. muito) NOCTE > nueit (Cast. noche; Ast. nueche; Cat. nit; Occ. nuèch/nuèit; Gall-Port. noite) Il existe des réductions dans certaines variétés, comme la belsetana (feto, muto, nuet), et des hybridations avec une forme castillane (fecho). Les groupes romans -X-, -PS-, SCj- deviennent des afriquées palatales sourdes ix [ʃ] : COXU > coixo (Cast. cojo; Ast. coxu; Cat. coix; COXA > Occ. cuèissa/cueisha; Port. coxa) Comme pour la majorité des langues romanes occidentales, et à la différence de l'espagnol, les groupes romans -Lj-, -C'L-, -T'L- deviennent latérales palatales ll [ʎ] : MULIERE > mullé(r) (Cast. mujer; Ast. muyer; Cat. muller; Occ. molhèr; Gall.-Port. mulher) ACUT'LA > agulla (Cast. aguja; Ast. aguya; Cat. agulla; Occ. agulha; Gall.-Port. agulha) Comme en castillan, en catalan (partiellement), en gascon (partiellement), en asturien et en galicien, le V devient /b/: VALORE > balor (Cast. valor [b-]; Cat. valor [b-/v-]; Occ. valor [b-/v-]; Ast. valor [b-]; Gall. valor [b];Port. valor [v](ne se prononce [b] qu’au nord du Portugal))
Éléments de morphosyntaxe Articles Maintien partiel de la forme archaïque lo (< ILLUM) de l'article défini masculin singulier, et présence d'une variante ro/ra (à rapprocher du gascon pyrénéen eth/era).
Déterminants possessifs
Les adjectifs possessifs sont généralement précédés de l'article défini (possessif articulé), comme en catalan et partiellement en occitan. Le substantif ainsi déterminé peut se trouver au milieu de la combinaison résultante : O mío campo; a mía casa; a casa mía; etc. (mon champ, ma maison, ma maison, etc).
L'article peut être omis dans certains cas : Casa nuestra ye zerqueta d'aquí (notre maison est proche d'ici).
Avec certains substantifs se référant à des parents proches, on peut aussi employer la forme courte du possessif, qui ne s'accompagne pas de l'article (à rapprocher du catalan, où les possessifs atones sont maintenus localement dans des cas similaires) : Mi pai; tu mai. (mon père, ta mère)
Pronoms
Particules pronominales
L'aragonais, comme beaucoup d'autres langues romanes, mais à la différence des langues ibéro-romanes et comme en catalan, conserve les formes latines ENDE et IBI comme particules pronominales : en/ne (en français : en) et bi/i/ie (en français : y).
Combinaisons de formes pronominales
La combinaison, commune en aragonais, des pronoms personnels de la troisième personne du complément direct ou indirect, ne distingue pas seulement le nombre de l'indirect (li/le; lis/les) mais à la fois le genre et le nombre, associé en une seule forme (en). Li'n / Le'n Lis ne / Les ne
La forme est très particulière si l'on compare avec les langues voisines, dans lesquelles ou bien on différencie le genre et le nombre dans l'indirect (castillan) ou bien on les différencie dans l'indirect (catalan) : As mazanas, ta Chusepa, li'n daban siempre que en quereba. (castillan : Las manzanas, a Josefa, se las daban siempre que quería.) (catalan : Les pomes, a Josepa, les hi/li les donaven sempre que en volia.)
Il est à noter qu'il existe des formes, dans certaines variétés dialectales de l'aragonais, qui laissent apparents le nombre et le genre du complément direct. Il en est ainsi dans les formes du parler de Ribagorce lo i, la i, los i, las i; ou dans celles de la belsetana le'l/le lo, le la, le's/le los, le las, comparables avec les formes du catalan classique li'l, li la, etc. encore vivantes dans une bonne partie du pays Valencien : Las mazanas, ta Chusepa, las i daban siempre que en queriba. Las mazanas, ta Chusepa, le las daban siempre que en quereba.
Évolutions grammaticales diachroniques
À la différence du castillan et du catalan (sauf très localement), maintien du -B- latin dans les terminaisons de l'imparfait de l'indicatif des deuxième et troisième conjugaison : teniba (occ. teniá/tienèva, es. tenía, cat. tenia, gal.-port. tinha)
Aspects historiques, sociaux et culturels
Histoire de la langue
La langue est originaire du latin vulgaire qui s'est formée sur un substrat vascon dans les vallées pyrénéennes aragonaises durant les . Elle reçut ensuite, durant sa période médiévale, l'appellation de navarro-aragonais, de par la dépendance aragonaise du royaume de Navarre et de son usage dans la zone non-bascophone.
La « reconquête », qui vit l'expansion du royaume d'Aragon vers le sud sur les terres musulmanes, permit à la langue de diffuser sur tout le territoire conquis, pendant les , au cours desquels l'extension de la langue fut maximale. La réunion entre le royaume d'Aragon et le comté de Barcelone, qui donna naissance en 1137 à la couronne d'Aragon, occasionna une influence réciproque importante entre la langue aragonaise et la langue catalane. La Chancellerie Royale avait alors le latin, le catalan et l'aragonais comme langues d'usage, et occasionnellement l'occitan. vignette|Carte des différentes langues occitano-romanes et de leurs variétés. L'aragonais est parfois considéré comme une langue de cette sous-famille des langues romanes. La figure principale de la langue aragonaise fut sans aucun doute Juan Fernández de Heredia, qui fut grand maître des Hospitaliers de Saint Jean de Jerusalem à Rhodes. Il fut l'auteur d'un grand nombre d'œuvres en aragonais (médiéval), fut de plus le premier à traduire des ouvrages du grec vers l'aragonais.
Avec l'arrivée, en 1412, de la maison de Trastamare à la couronne d'Aragon, le castillan devint progressivement la langue de la cour et de la noblesse aragonaise. Les hautes classes et les noyaux urbains furent les premiers foyers d'hispanisation, reléguant petit à petit l'aragonais au rang de langue domestique et rurale, et lui faisant alors perdre progressivement son prestige dans la société.
Les siècles suivant les décrets de Nueva Planta de Philippe V d'Espagne virent l'implantation presque totale de la langue castillane en Aragon, qui en est maintenant l'unique langue officielle, et la langue maternelle de 95 % de la population aragonaise.
À la fin du , le philologue français Jean-Joseph Saroïhandy redécouvre les langues pyrénéennes (dialectes) d'Aragon, qui ont un dénominateur commun entre tous. Grâce au mécénat de Joaquín Costa, qui a fait un grand travail d'étude, de collecte et de diffusion, et qui aurait une continuité dans le avec trois éminents philologues internationaux : , Gerhard Rohlfs et William Dennis Elcok, qui ont étudié l'existence d'une langue spécifique dans le nord de l'Aragon. Par la suite, les professeurs espagnols Menéndez Pidal et Manuel Alvar se sont plus consacrés à l'étude de la langue dans son contexte historique qu'à la diffusion de la langue vivante, en raison des restrictions du régime dictatorial de Franco.