Tafari Makonnen (en alphasyllabaire guèze : ), né le à Ejersa Goro, dans l'Empire éthiopien, et mort assassiné le à Addis-Abeba, a été le dernier empereur d'Éthiopie (negusse negest, « roi des rois ») de 1930 à 1936 et de 1941 à 1974. Il règne sous le nom de Haïlé (en alphasyllabaire guèze : , , « Puissance de la Trinité »).

Fils du ras Mekonnen Welde Mikaél, les rastas le considèrent comme le « dirigeant légitime de la Terre » et le Messie, en raison de son ascendance selon la tradition éthiopienne de la dynastie dite « salomonique », qui remonte aux rois Salomon et David par la reine de Saba.

Régent et prince héritier d'Éthiopie durant le règne de l'impératrice Zewditou, à laquelle il succède en 1930, Haïlé Sélassié doit faire face à l'invasion et à l'occupation italienne de son pays, entre 1935 et 1941. Il n'a jamais reconnu la légitimité de cette annexion, considérant qu'il régnait encore pendant cette période, niant l'administration coloniale italienne. Il retrouve le trône quand son pays est libéré en 1941, à la faveur de la Seconde Guerre mondiale et grâce à la résistance. Son régime est ébranlé au début des années 1970 par la famine cachée du Wollo qui a fait 300 000 morts et par une grave crise politique et sociale.. Renversé et déchu en 1974 par la révolution éthiopienne, il est tué l'année suivante dans des circonstances restées obscures.

Biographie

Enfance et famille Tafari Makonnen est né le à Ejersa Goro, dans la province du Harar dans l'est de l'Éthiopie. Täfäri () signifie « celui qui est redouté » et Mäkwännen (), le nom de son père, signifie « grand, noble ». Il prend un nom de règne le , lors de son accession au trône d'Éthiopie.

vignette|gauche|redresse|Lidj Tafari et son père, ras Makonnen.

Son père est le ras Makonnen, gouverneur du Hararghé. Sa mère, woyzero Yeshimebet Ali Abba Jifar, meurt du choléra le alors qu'il n'a pas encore deux ans.. Son père meurt le , laissant Tafari, âgé de , aux bons soins de l'empereur Menelik II..

Jeune homme intelligent, il reçoit une éducation complète et ouverte sur l'extérieur, profitant de ce que le Harar devient la porte du pays avec la construction du chemin de fer qui atteint Dire Dawa en 1902. Dans son entourage se trouve André Jarosseau, évêque capucin français et vicaire apostolique de Harar qui avait acquis la confiance de son père dès les premières années de son séjour au Hararghé.T. Mourgues, Les Éthiopiens : La Misère et la Gloire, .. En 1906, le « père André » dépêche auprès du jeune homme un précepteur d'origine éthiopienne, séminariste catholique à Harar : ato SamuelOrdonné prêtre en 1911, il se fit alors appeler abba Samuel. Il est décédé lors de l'accident du lac Haramaya qui faillit également coûter la vie à Tafari en 1915. qui resta auprès de lui durant dix années.. Tafari en garde une bonne connaissance du français qu'il avait commencé à apprendre auprès du docteur Joseph Vitalien.

Le , Tafari, âgé de 19 ans, épouse en secondes noces Menen Asfaw, fille du jantirar Asfaw d'Ambassel et petite-fille par sa mère du ras Mikaél du Wello.. Tafari et Menen eurent six enfants, princes et princesses : Tenagnework ; Asfaw Wossen, prince héritier (couronné en exil, après la révolution, sous le nom d'Amha Sélassié) ; Tsehaywork ; Zenebework ; Makonnen (1923-1957), duc de Harar, dont le précepteur de 1933 à 1935 est le capitaine de corvette français, en retraite, Hermann CigliExcelsior, , (Lire en ligne) ; Sahle Sélassié.

Haïlé Sélassié a également une fille issue de son premier mariage : Romanework.

Lente ascension vers le trône Apprentissage du pouvoir Jugé trop jeune, en ce mois de , pour succéder à son défunt père au gouvernorat de Harar, le jeune dejazmach, nommé par l'empereur gouverneur de la province du Selalé, s'installe au gebbi impérial pour y continuer sa formation.. Il profite de son long séjour à Addis-Abeba pour rencontrer diverses personnalités politiques et religieuses, pour acquérir de l'expérience dans le traitement des affaires politiques et administratives et pour se familiariser avec la modernité de la capitale impériale.. Après la mort de son frère le dejazmach Yelma, en , qui avait été nommé gouverneur de Harar, Tafari récupère le gouvernorat de la province du Sidamo où il se rend effectivement pour y exercer son mandat et rendre la justice.. Un an après son arrivée, Tafari, ayant appris que l'empereur était gravement malade, rentre à Addis-Abeba, en . Il se retrouve alors au milieu d'intrigues liées à la succession de Ménélik, devenu incapable de parler ou de se mouvoir à partir du . L'impératrice Taytu tenta de s'imposer mais c'est le ras bitwaddad Tässäma Nado qui réussit à se positionner comme régent plénipotentiaire, offrant la perspective du trône au petit-fils de et cousin de Tafari, ledj Iyasu. C'est dans ce contexte qu'il obtient enfin le gouvernorat de son père, dans le Hararghe, le ., non sans avoir conclu auparavant un pacte avec son cousin, en présence de l'abouna Mattewos. Celui-ci avait pour but, d'une part, d'écarter toute tentation de Tafari, issu de la dynastie salomonienne, de briguer le trône impérial et, d'autre part, d'éviter qu'Iyasu ne s'en prenne à lui en l'accusant de rivalité ou en cherchant à lui enlever son gouvernorat.. Le , Tafari fait son entrée dans Harar, accueilli par la population et les membres du Corps diplomatique présents dans la ville. Durant les années qui suivent, il entreprend de réformer l'administration politique, fiscale et militaire de sa province, et d'en moderniser l'économie, dans un territoire en contact direct avec les puissances européennes.. Il donne aussi des gages de bonne volonté au régent et à son cousin prouvant, par son mariage avec wäyzäro Menen, la nièce d'Iyasu, qu'il n'était pas une menace pour le trône.

Après la mort du ras bitwäddäd Tässäma, le , les rapports entre Tafari et Iyasu se dégradent progressivement.. Le prince héritier néglige les affaires politiques de l'empire et, fuyant le poids exercé par le clergé du Shewa, séjourne longuement à Harar où il ne cache pas ses préférences pour l'islam et la population musulmane., cherchant à déstabiliser Tafari au sein de sa province. Ainsi, le , Iyasu réassigne Tafari à la province du Kaffa et décide d'assumer lui-même le gouvernorat de Harar.. Présent à Addis-Abeba et refusant de se rendre dans le sud de l'empire, Tafari assiste, sans trop y prendre part, à la planification d'un coup d'État contre Iyasu, installé à Harar..

Régent et prince héritier vignette|Tafari Makonnen le jour de son investiture comme prince héritier. Le , lij Iyasu est déposé par une assemblée de nobles avec l'accord du patriarche de l'Église, accusé de s'être converti à l'islam et d'être apostat... Selon certaines analyses, l'accession au pouvoir de Tafari Makonnen résulte d'un soutien par les ambassades occidentales, qui explique le coup d'État contre Iyasu.. Quoi qu'il en soit, la France et la Grande-Bretagne, qui venaient de protester contre l'appui non dissimulé de Iyasu aux empires centraux, soutiennent la démarche..

La fille de et tante d'Iyasu, Zewditou est proclamée impératrice d'Éthiopie sous le nom de et son cousin Tafari, prince héritier (alga-wärash) et régent de la couronne (endärassié).

Empereur d'Éthiopie

Couronnement retentissant vignette|redresse|Ras Tafari Makonnen en 1923. En tant que régent, le ras Tafari exerça la réalité du pouvoir durant le règne de Zewditou, en dépit des manœuvres des partisans de cette dernière. Il résiste ainsi, en 1928, à une tentative de coup d'État.. Il porte le titre de negus du au , date du décès de l'impératrice. Il peut dès lors être couronné empereur (negusä nägäst), ce qui fut fait le sous le nom de Haïlé (pouvoir de la Trinité) lors d'une cérémonie organisée à la cathédrale Saint-Georges d'Addis Abeba.. Il reçoit à cette occasion les titres de roi des rois d'Éthiopie, seigneur des seigneurs, lion conquérant de la tribu de Juda, lumière du Monde, élu de Dieu (Gärmawi Qädamawi Haylä Sellassé, negusä nägäst zä'Ityopya, moa anbessa zä'emnägädä yehuda, berhanä aläm, seyumä Egziabhér).

Politique de modernisation de l'empire vignette|Timbre montrant Haïlé Selassié s'adressant par radio à l'empire en 1933 (publié en 1971).

Haïlé Sélassié poursuit la politique de modernisation progressive lancée par . Il obtient l'admission de l'Éthiopie à la Société des Nations en et réalise une première tournée diplomatique en Europe en .. vignette|Haïlé Selassié en visite à l'Organisation internationale du travail à Genève en 1924, Bibliothèque de Genève. Comme ses prédécesseurs, il tente officiellement de supprimer la pratique de l'esclavage dans le pays par des décrets pris en 1918 et 1923..

Il lui arrive cependant de se heurter à la réticence d'une partie des Éthiopiens. Ainsi, dans les années 1920, l'importation du premier avion de l'histoire du pays, appareil considéré par certains Éthiopiens conservateurs comme « l'œuvre de Satan », a failli lui faire perdre le trône. Même, selon certains témoins de l'époque, le jeune empereur a été, pour avoir voulu moderniser l'Empire, la cible de différents complots ourdis par des membres de la noblesse..

Le ministre de la Guerre Habte Giyorgis Dinegdé, président du conseil de 1909 à 1926, qui a le soutien de l'impératrice, considère comme inacceptable la volonté modernisatrice du régent :

« [Les avions sont des] jouets puérils, ou un affront fait au Tout-Puissant en s'efforçant d'étendre les pouvoirs de l'homme au-delà de ceux qui leur ont été accordés... ou une machine diabolique conçue par les puissances étrangères pour espionner le pays, et donc faciliter sa conquête ultime par ces mêmes puissances étrangères. »..

Un conservatisme de Habte Giyorgis rapporté en ces termes par le consul britannique :

« Si jamais il visite l'Angleterre, il trouvera une compagnie agréable sur les bancs de la Chambre des Lords, ou que cette institution historique n'existe plus, parmi les directeurs d'universités d'Oxford et de Cambridge. » .

Seconde guerre italo-éthiopienne et retour d'exil vignette|Haïlé à son bureau du palais de Le'ul Guenet, dans les années 1940. La SDN, dont est pourtant membre l’Éthiopie, réagit faiblement lors de l'invasion italienne de 1935 qui provoque la seconde guerre italo-éthiopienne, refusant de soutenir un embargo sur les armes à destination de l'Italie. Haïlé Sélassié avait tenté d'obtenir du Royaume-Uni un protectorat mais celui-ci refuse, préférant négocier avec l'Italie l'accès à certaines ressources. Il s'exile en Angleterre après s'être rendu, en , à la SDN, où il prononce un long discours dans le but d'être soutenu : Point de vue -Hors-série - Histoire, « Les rois dans la guerre 1939-1945 », , octobre 2010, .. Mais les puissances occidentales ne sont pas enclines à prendre des risques pour l'Éthiopie en 1936, et le Négus quitte le palais des Nations en « roi nègre sans trône »L'Illustration, juillet 1936. Il vit à Bath du au . Dans son exil, il reçoit une lettre de la future reine d'Angleterre, la princesse Élisabeth, qui note : Point de vue - Hors-série - Histoire, « Les rois dans la guerre 1939-1945 », n° 5, octobre 2010, page 14.. Interdit d'entrée aux États-Unis, il y envoie son médecin personnel Emmanuel Malaku Bayen, qui prend la direction de la Fédération mondiale éthiopienne pour coordonner l'aide aux réfugiés.

Les Éthiopiens occupés gardent une certaine amertume à la suite de l'exil volontaire du Négus à Bath car celui-ci avait juré publiquement de verser son sang pour l'Éthiopie, alors qu'il a passé toute la durée de la guerre hors du pays.