La Chine historique, ou Chine propre, ou encore provinces intérieures, sont des termes utilisés principalement en Occident en référence aux régions traditionnelles du « noyau » de la Chine centrées sur le sud-est du pays. Pour désigner cette zone, les chinois utilisent plutôt l'’expression Dix-huit Provinces a l'Intérieur de la Passe (), en référence aux dix-huit provinces situées en deçà de la Grande Muraille.
Ce terme de Chine Historique est utilisé pour la première fois par les Occidentaux sous la dynastie Qing et ses dirigeants d'origine Mandchous, pour décrire la distinction entre les « terres Han » historiques (漢地), c'est-à-dire les régions longtemps dominées par une population majoritairement Han - et les régions « frontalières » de la Chine où résident davantage de groupes ethniques non Han et de nouveaux immigrants étrangers (par exemple les Russes); une zone parfois désignée sous le nom de « Chine extérieure ».
Il n’y a pas de délimitation géographique précise pour la Chine proprement dite, car de nombreux changements administratifs, culturels et linguistiques ont eu lieu tout au long de l’histoire chinoise. Une définition fait référence à la zone d'origine de la civilisation chinoise, soit la plaine centrale (un sous-ensemble de la plaine de Chine du Nord) ; un autre aux dix-huit provinces de la dynastie Qing. Il n'y a pas de traduction directe du l'expression « Chine Propre » dans la langue chinoise à l'époque en raison des différences dans la terminologie utilisée par les Qing pour désigner les régions. Aujourd’hui encore, l’expression reste controversée parmi les chercheurs, en particulier en Chine continentale, en raison de problèmes liés aux revendications territoriales contemporaines et à la politique ethnique.
Globalement, la Chine extérieure comprend les régions géographiques de la Dzoungarie, du bassin du Tarim, du désert de Gobi, du Plateau mongol, du plateau tibétain, du plateau du Yunnan-Guizhou et de la Mandchourie, ce qui correspond aux provinces du Xinjiang, Tibet, Mandchourie et Mongolie-Intérieure.
Étymologie
On ne sait pas exactement quand le concept de Chine historique, ou Chine propre est apparu dans le monde occidental. Cependant, il est plausible que les historiens l'aient forgés au XVIII éme siècle, une période ou les territoires des empires et les frontières se modifiaient rapidement, pour distinguer les 18 provinces de l'intérieur de la Chine de ses territoires frontaliers. Ce concept peut également s'appliquer à la Grande-Bretagne proprement dite par rapport à l’Empire britannique, qui englobe de vastes territoires outre-mer. Il en va de même pour la France proprement dite, contrairement au Premier Empire français, que Napoléon a réussi à étendre sur une grande partie de l’Europe.
Selon Harry Harding, ce concept pourrait remonter à 1827Harry Harding, "The Concept of 'Greater China': Themes, Variations, and Reservations", in The China Quarterly, 136 (December 1993), pp 660–686. , mais c'est oublier que, dès 1795, William Winterbotham l'adopte dans son livre : An Historical, Geographical and Philosophical View of the Chinese Empire"An Historical, Geographical, Commercial, and Philosophical View of the Americas" Bulletin of the Business Historical Society, Vol.1, No.7, (May – June, 1927), pp.6–7.. En décrivant la Chine impériale sous la dynastie Qing, Winterbotham la divise en trois parties : la Chine proprement dite, la Tartarie chinoise et les États tributaires de la Chine. Il adopte les opinions de Du Halde et Grosier et soupçonne que le nom « Chine » vienne de la dynastie Qin. Il dit ensuite : « La Chine proprement dite... s'étend du nord au sud sur dix-huit degrés ; son étendue de l'est à l'ouest est un peu moindreWinterbotham, William (1795). An Historical, Geographical, and Philosophical View of the Chinese Empire..., London: Printed for, and sold by the editor; J. Ridgway; and W. Button. (pp.35–37: General Description of the Chinese Empire → China Proper→ 1. Origin of its Name, 2. Extent, Boundaries, &c.)... »
Cependant, pour introduire la Chine proprement dite, Winterbotham utilise toujours le système obsolète des 15 provinces de la dynastie Ming, que la dynastie Qing a maintenu jusqu'en 1662. En outre, pour une province Winterbotham utilise le nom de Kiang-nan (, Jiāngnán); alors qu'elle a été renommée Zhili du Sud (, Nán-Zhílì) pendant la dynastie Ming, puis Kiang-nan (c'est-à-dire Jiangnan) en 1645, soit deux ans après que la dynastie Qing ait remplacé la dynastie Ming. Le découpage en 15 provinces est progressivement remplacé par un en 18 provinces entre 1662 et 1667. L'utilisation du système de 15 provinces et du nom de province « Kiang-nan » indique que le concept de Chine proprement dite est probablement apparu entre 1645 et 1662, et qu'il renvoie l'idée que le véritable territoire de la Chine correspond a celui de l’ancienne dynastie Ming après la transition des Ming aux Qing.
On trouve des traces de ce concept de « Chine proprement dite » dans des publications antérieures a ce livre de 1795. On le trouve dans The Gentleman's Magazine, publié en 1790, et The Monthly Review, publié en 1749Ces publications étant tombées dans le domaine public, elles sont consultables librement sur Google Books.. Au XIXe siècle, le terme « Chine proprement dite » est parfois utilisé par les fonctionnaires chinois lorsqu'ils doivent communiquent en utilisant des langues étrangères. Par exemple, l’ambassadeur Qing en Grande-Bretagne, Zeng Jize, l’utilise dans un article rédigé en anglais qu’il publie en 1887Marquis Tseng, "China: The Sleep and the Awakening", The Asiatic Quarterly Review, Vol. III 3 (1887), p. 4..
« Dulimbai Gurun » est le nom mandchou de la Chine (, Zhongguo ; « Empire du Milieu »)Hauer 2007, p. 117.Dvořák 1895, p. 80.Wu 1995, p. 102.. Après avoir conquis les Ming, les Qing voient leur État comme étant la « Chine » (Zhongguo) et l’appellent « Dulimbai Gurun » en langue mandchoue. Les empereurs Qing assimilent les terres de l'État Qing (c'est-à-dire la « Chine proprement dite » et la Mandchourie, le Xinjiang, la Mongolie, le Tibet et d'autres régions actuelles) à la « Chine » dans les langues chinoise et mandchoue, définissant la Chine comme un État multiethnique. Ce faisant, ils rejettent l'idée selon laquelle le terme « Chine » recouvre uniquement les zones peuplées de Han (soit celles incluses par les Occidentaux dans la « Chine proprement dite ») et proclament que les peuples Han et non-Han font partie de la « Chine ». C'est ainsi que les Qing utilisent le mot « Chine » pour se désigner eux-mêmes dans les documents officiels, les traités internationaux et affaires étrangères, et la « langue chinoise » (Dulimbai gurun i bithe) fait référence aux langues chinoise, mandchoue et mongole, et le terme « peuple chinois » (, Zhongguo ren ; mandchou : Dulimbai gurun i niyalma) fait référence à tous les Han, Mandchous et Mongols, tous sujets des QingZhao 2006, pp. 4, 7, 8, 9, 10, 12, 13, 14..
Lorsque les Qing parachèvent la conquête de la Dzoungarie en 1759, ils proclament que les nouveaux territoires ont été absorbés par la « Chine » (Dulimbai Gurun) dans un mémorial en langue mandchoueDunnell 2004, p. 77.Dunnell 2004, p. 83.Elliott 2001, p. 503.. Selon l'idéologie des Qing, ces derniers rassemblent les peuples « extérieurs » non-Han comme les Mandchous, les Mongols, les Ouïghours et les Tibétains avec le peuple Han « intérieur », en « une seule famille » unie sous l'État QingDunnell 2004, pp. 76–77.. Les Qing utilisent l'expression « Zhong Wai Yi Jia » () ou « Nei Wai Yi Jia » (, « intérieur et extérieur comme une seule famille »), pour véhiculer cette idée d'« unification » des différents peuples. Dans une version en langue mandchoue d'un traité avec l'Empire russe, concernant la juridiction pénale sur les hors-la-loi, les habitants du territoire des Qing sont nommés « le peuple du Royaume central (Dulimbai Gurun) »Cassel 2012, pp. 44, 205..
Dans le rapport en langue mandchoue qu'un officiel mandchou nommé Tulsien, a rédigé et dans lequel il détaille sa rencontre Narrative of the Chinese Embassy to the Khan of the Tourgouth Tartars, in the Years 1712, 13, 14, & 15. avec Ayouki Khan, le chef des mongols Torgut, il est mentionné que les Torguts sont différents des Russes, et que le « peuple du Royaume central » (dulimba-i gurun ; , Zhongguo) est comme les Mongols Torgut. L'expression « peuple du Royaume Central » fait directement référence aux MandchousPerdue 2009, p. 218..
Alors que la dynastie Qing utilise « Chine » (Zhongguo) pour décrire les zones han et non-han, certains fonctionnaires érudits han s'opposent à l'utilisation de ce terme par l'empereur Qing pour désigner des zones non-han, utilisant à la place Zhongguo pour marquer une distinction entre les zones culturellement han et les territoires nouvellement acquis par l'empire Qing. Au début du XIXe siècle, le Shengwuji de Wei Yuan (Histoire militaire de la dynastie Qing) appelle les régimes politiques de l'Asie intérieure guo, tandis que les dix-sept provinces du cœur traditionnel, c'est-à-dire la « Chine proprement dite » des occidentaux, et les trois provinces orientales de la Mandchourie sont appelées « Zhongguo »Joseph Esherick, "How the Qing Became China," in Joseph W. Esherick, Hasan Kayali and Eric Van Young, ed., Empire to Nation: Historical Perspectives on the Making of the Modern World (Rowman & Littlefield, 2006 ): 233.. Certains loyalistes Ming d'origine ethnique Han refusent d'utiliser « Zhongguo » pour désigner des zones situées en dehors des frontières de la Chine Ming, ce qui revient à refuser de reconnaître la légitimité de la dynastie Qing. Malgré ces formes de rejet, les intellectuels chinois Han adoptent progressivement le nouveau sens du mot « Chine » et commencent à la reconnaître comme leur patrie.
Les autorités de la dynastie Qing désigne les 18 provinces habitées par les Han comme étant la « nèidì shíbā shěng » (內地十八省), ce qui signifie la « région intérieure des dix-huit provinces », ou utilisent sa forme abrégée, a savoir « nèidì » (內地), « région intérieure ». Elles utilisent également le nom de « jùnxiàn » (郡县). Elles font référence aux régions non-han de la Chine telles que le nord-est, la Mongolie extérieure, la Mongolie intérieure, le Xinjiang et le Tibet sous le nom de « wàifān » (外藩) qui signifie « feudataires extérieurs » ou « vassaux extérieurs », ou encore « fānbù » (藩部, « région feudatoire »). Ces wàifān sont entièrement soumis et gouvernés par le gouvernement Qing et sont considérés comme faisant partie de la Chine (Zhongguo), contrairement aux wàiguó (外國, « pays extérieurs/étrangers ») comme la Corée, le Vietnam, les Ryukyus,... qui versent un tribut à la Chine des Qing ou sont des États vassaux de la Chine; sans pour autant faire partie de la Chine.
Usage politique