Anastase Frashëri (Frachery), ou Anastase-Joseph Totoni-Frachery, est un homme de lettres, un juriste et un grand patriote albanais né à Frashër, dans l’Albanie du sud, le , fils de Joseph-Kristo Totoni, grand commerçant albanais de Constantinople, promoteur de l'indépendance et de la langue albanaises et de Sophie Pano-Frachery, de la grande famille des Panollari, apparentée aux boyards Pano (Panu), camaïcams (lieutenants généraux) de la Principauté de Moldavie au Prince M. D. Sturdza, Liste de 150 familles originaires d'Épire et de Macédoine, anoblies par des monarques étrangers ou ayant donné des bienfaiteurs de la nation grecque, in Grandes familles de Grèce, d'Albanie et de Constantinople, dictionnaire historique et généalogique, Paris, 1983, p. 186.
Il était le petit-fils d'Anastase I Constantin Totoni-Frachery qui comptait parmi les 28 personnalités qui faisaient le plus autorité parmi les Albanais de la diaspora. et qui fondèrent, en 1879, avec Sami Frasheri la Société des lettres albanaises Shoqeria e te shtypurit shkronjavet shqip dont les travaux aboutirent à la compilation d'un alphabet albanais en lettres latines en 1908. La famille chrétienne Anthon où Totoni-Frachery plonge ses racines dans la phratrie de Frasheri (Dera e madhe Frashëri) dont la souche, qui est aussi celle des comtes stradiotes Frassina ou Frossino, est attestée au dans la région du même nom. Les Frasheri sont une des 70 grandes souches stradiotes d'AlbanieG. Valentini s.j., Grandi famiglie, tribu et fratellanze d'Albania, in Il diritto delle communità nella tradizione giuridica albanese, Plejad, Tirana, 2007, p. 291, n° 75. Ils sont aussi apparentés aux familles beylicales Aliçko-Frachery, Vila-FracheryA. Frasheri, N. Frasheri, Frasheri ne historine e Shqiperise, Dudaj-Guttenberg, Tirana, 2007, Adamidi-FracheryT. Frasheri, E vërteta e Dr. Gjergj Adamidi Frashërit, Rilindasi,II-5, 5 février 2012, pp. 13-16, Ballauri et Turtulli qui ont fourni des ministres, des diplomates et des régents à l’Albanie dans la première moitié du K. Frasheri, Frasheri - Shkëlqimi dhe rënia e tij, Geer, Tirana, 2010, pp. 24-46. Cette famille est en alliance spirituelle avec celle de Fan Noli, fondateur de l'Eglise orthodoxe autocéphale d'Albanie, du fait que le frère de ce dernier, Dhimiter Noli fut le parrain de baptême du fils d'Anastase, Kristo Frasheri. Les Totoni-Frachery ont joué un rôle important dans l’histoire de l’Albanie à partir notamment de 1878.
Anastase Frachery est le père de Kristo Frasheri, historien albanais et académicien, et de Thomas Frasheri, écrivain albanais décédé en 1995.
Biographie Sujet de la Sublime Porte, ancien élève du lycée français de Constantinople, il s’engagea dans le mouvement multiethnique jeune-turc dans la fièvre nationaliste qui s’empara à partir de 1908 des minorités de l’Empire ottoman qui crurent pendant un moment au fédéralisme à l’image de ce qui s’était passé dans l’Empire austro-hongrois notamment après 1867.
thumb|upright=1.0|alt=Anastase Totoni-Frachery, rédacteur du journal "Besa"|Anastase Frachery en 1909
Il fut vite déçu par le tour que prirent les événements et l’hostilité des jeunes-turcs d’Enver Pacha à toute tentative d’autonomie et a fortiori d’indépendance des territoires européens de la Turquie. Toutefois cette période lui donna la possibilité de s’illustrer dans la presse écrite albanophone – surtout dans les pages du prestigieux Kalendari kombiar (Annuaire national) – qui paraissait en Turquie, dirigé par Mit'hat Frasheri ce qui le confirma dans sa vocation d’écrivain, de poète, d’éditorialiste et de journaliste de terrain dans des pays comme la Turquie, la Grèce, la Roumanie, l’Albanie, l’Égypte, etc. Mehmet bey Frasheri, frère cadet d'Abdyl Frashëri, de Naim Frasheri et de Sami Frasheri lui avait confié en 1908 la rédaction du premier journal albanophone de Constantinople, "Besa". Passionné de théâtre et de dramaturgie, Anastase Frachery avait par ailleurs fondé en cette même année, avec des cousins dont le futur préfet Leonida Frasheri, le premier groupe artistique albanophone de Constantinople.
En outre les divers voyages effectués en tant que rédacteur de divers journaux lui firent acquérir une culture encyclopédique et une certaine notoriété. Mobilisé dans l’armée turque en 1916, pendant la Première Guerre mondiale il servit dans le corps des sapeurs-pompiers pendant deux ans.
À la fin de la Grande Guerre il travailla dans le commerce et en 1920 fut élu secrétaire de la Société albanaise de Constantinople, cercle très influent aux ramifications de société secrète où l’on côtoyait aussi des personnalités turques comme Mustafa Kemal à la recherche d’alliances politiques et de soutiens de toute nature dans leur combat contre le régime du sultanat.
Le il épousa Eudoxie Tolé d’Ogren, dont il eut trois fils : Kristo (né en 1920), historien et professeur, Thomas (1922-1995), militaire et écrivain, Georges (1924-1944), membre actif de la Résistance, exécuté par les nazis le , martyr de la Nation.
Il fut de 1923 à 1924 rédacteur en chef du journal albanophone La Paix qui soutenait les ataturkiens et préconisait l’autocéphalie de l’Église orthodoxe albanaise. Le journal fut interdit par les autorités ottomanes en 1924. Rentré en Albanie et devenu citoyen de son pays d’origine il soutint la Révolution bourgeoise de dirigée par son ami l’évêque orthodoxe Théofan S. Noli (Fan Noli), métropolite de Durazzo et de Boston – ordonné dans l’Eglise russe d’Amérique en 1908 – contre la domination des grands beys qui pérennisaient un régime féodal ottoman. Noli devenu Premier ministre pendant un court moment, le nomma sous-préfet de Tchamérie (avec pouvoirs et privilèges préfectoraux), région du sud de l’Albanie. En effet, l'État grec avait posé des conditions à la reconnaissance du Gouvernement de Noli, dont la nomination comme préfet des régions frontalières avec la Grèce, d'un albanais de confession orthodoxe et pouvant parler à la fois le grec et le turc. Anastase Frachery, dont un des cousins n'était autre qu'Andon S. Frasheri, chef de cabinet de Noli, remplissait ces conditions.
À la suite de l’échec de la Révolution, il dut accepter en sa nomination comme fonctionnaire technique au Parlement albanais, poste qu’il occupa sous la Royauté (1928-1939) jusqu’à l’occupation de l’Albanie par l’Italie en .
thumb|upright=1.0|alt=Anastase Frachery et sa femme Eudoxie|Anastase Frachery et sa femme Eudoxie Tole d'Ogren en costume traditionnel de la noblesse d'Albanie centrale en 1929
Soucieux de tisser des liens d’obéissance avec la jeune haute administration publique, le roi Zog I lui fit don de quelques terrains de construction dans la capitale même, honneur insigne. Nommé rédacteur en chef des procès-verbaux du Conseil suprême fasciste corporatif albanais jusqu’en 1943, puis du Parlement albanais et ensuite de l’Assemblée nationale constituante jusqu’en 1946. Haut fonctionnaire de l’État collaborationniste albanais, il s’était rangé dès 1942 – après la Conférence de Peza qui réunit toutes les forces politiques albanaises dans le combat contre l’Italie et l’Allemagne – du côté de la Résistance, fournissant celle-ci en matériels et en informations et faisant de sa maison une base secrète pour des réunions politiques. Ses trois fils étaient pareillement engagés dans la Résistance et l’un d’eux fut arrêté et exécuté par les Allemands, alors qu’un autre, Thomas, ancien élève officier du Collège royal de guerre de Milan parvint in extremis à s’évader du camp de concentration de Pristina évitant ainsi d’être fusillé par les Allemands.
Anastase Frachery fut élu en 1944 chef du Conseil de libération du secteur nord-est de la capitale, Tirana, et dut négocier en la délicate reddition de l’état-major des forces allemandes campé au Palais royal de Tirana. Après quelques années au service du nouveau pouvoir législatif, il partit à la retraite en 1947, l’Albanie étant devenu pendant ce temps un État communiste. Premier légiste du Parlement, il s'était opposé à la loi organisant le barreau d'État en supprimant la profession libre d'avocat et privant ainsi des garanties fondamentales et des droits de la défense les citoyensL. Bardhoshi, Pleqte po ikin..., Toena, Tirana, 2006, pp. 165-169. Retiré, il mourut à Tirana le .
L'œuvre nationale Anastase Frachery fait partie de la dernière génération des écrivains et des grandes figures du mouvement national que les Albanais appellent Rilindja kombëtare (La Renaissance nationale) qui commence en 1848 et se termine en 1912 avec la proclamation de l’indépendance de l’AlbanieZ. Haskaj, Mendimi politik e shoqëror i Rilindjes kombëtare shqiptare, t. II (1908-1910), Acad.Sc.alb., Tirana, 1976, p. 48 et not., p. 308. Mais il est de la première génération des édificateurs de l’héritage intellectuel et culturel de la jeune nation devenue soudain souveraine, où il n’y avait que quelques lycées tenus par des congrégations religieuses catholiques, pas d’universités et où 90 % de la population était rurale et analphabète. Tout faisait défaut au niveau pédagogique, pour que la population fût instruite et pût s’insérer dans le mouvement de progrès économique et de civilisation qui bénéficiait, à l’issue de la Grande Guerre, à la plupart des États balkaniques.
Anastase Frachery avait entrepris en ce sens, dans son travail de journaliste, de mettre au point tout un corpus d’informations ou de connaissances rédigé en albanais et accessible par les journaux à tout un chacun, afin de permettre aux Albanais même les moins bien instruits, de ne pas ignorer les éléments de progrès que la liberté devait leur offrir désormais. Ses écrits et études dont la variété étonne et qui ne manquent pas de profondeur sont rédigés d’une manière simple et touchent à presque tous les secteurs de la vieG. Petrotta, Popolo, lingua e letteratura albanese, 1939, p. 350, p. 359, p. 387. D’une étude de haut fonctionnaire sur les timbres postaux, on passe à des conseils sur la façon d’élever les animaux domestiques, d’articles sur les ordres de chevalerie à des écrits sur l’utilité de différents objets du quotidien. Ne manquent pas des articles biographiques sur des personnalités du monde antique et moderne dont la grande masse des Albanais ignorait jusqu’à l’existence du fait de la carence de l’éducation qui prévalait dans cette ancienne périphérie d’un empire barbare. Frachery collabora aussi avec les organes de la croix rouge albanaise pour mettre les Albanais au courant des maladies notamment vénériennes ou les prévenir des risques de l’alcool et du tabacJournal de la Croix rouge albanaise La Vie, numéros de septembre-octobre 1927.
À côté de contes un peu à la Pagnol qui reflétaient aussi bien la douceur de la campagne albanaise que la pauvreté de la population, il y a aussi des écrits plus sociaux, voire philosophiques et politiques sur des sujets toujours actuels et délicats dont voici quelques fragments :
Sur la Patrie