vignette|Caricature ottomane de .

La crise bosniaque oppose les grandes puissances européennes durant l'automne et l'hiver 1908-1909. L'annexion formelle par l'Autriche-Hongrie des vilayets de Bosnie et d'Herzégovine en constitue l'élément déclencheur de cette crise diplomatique.

Les deux circonscriptions, appartenant de jure à l'Empire ottoman, sont depuis 1878 administrées au nom du sultan par la double monarchie, qui y maintient des troupes, conformément aux décisions du congrès de Berlin. Ces dispositions limitent l'occupation austro-hongroise à trente années et garantissent les droits souverains du sultan. Durant ces trente ans, la double monarchie mène une politique visant à rendre irréversible sa tutelle sur ces territoires, qui relèvent du ministre commun austro-hongrois des FinancesLe ministre commun des Finances est à la fois chargé de l'exécution du budget voté par les délégations parlementaires autrichiennes et hongroises, et, à partir de 1878 de l'administration des vilayets occupés..

En 1908, au terme de la période d'occupation, la révolution des Jeunes-Turcs et la politique menée par la Serbie depuis le coup d'État de mai incitent l'Autriche-Hongrie à modifier le statut international des vilayets en procédant à leur annexion formelle, conformément aux accords secrets conclus en 1881 et 1884 avec l'Empire allemand et l'Empire russe. Cette modification de statut, conjointe à l'érection de la principauté de Bulgarie en royaume indépendant, crée les conditions d'une crise internationale majeure. Ainsi, une fois la Russie circonvenue à Buchlau le , la Serbie, malgré son isolement diplomatique, refuse dans un premier temps de reconnaître la modification du statut des anciens vilayets occupés. Au terme de plusieurs mois de tensions diplomatiques, le royaume de Belgrade, isolé, abandonné par ses alliés, se trouve finalement contraint le d'accepter les termes de la note austro-hongroise sommant son gouvernement de reconnaître le changement de statut international du condominium austro-hongrois.

Contexte Redéfinition des rapports de force internationaux

Entre 1905 et 1908, les grandes puissances, engagées dans des luttes ayant pour objet la prépondérance dans la péninsule balkanique, voient leur importance respective évoluer les unes par rapport aux autres, induisant des modifications de leur aire d'influence, exercée au travers de leurs clients respectifs.

La diplomatie russe connaît alors une éclipse dans le concert des grandes puissances : la défaite russe contre le Japon en Mandchourie et les troubles révolutionnaires qui agitent l'empire des tsars à la suite de cette défaite, obligent la Russie à se concentrer sur ses problèmes intérieurs. Cependant, les liens entre la Russie et la Grande-Bretagne, s'ajoutant à l'alliance franco-russe, se resserrent progressivement à partir de 1906, évitant à la Russie d'être isolée après sa défaiteCe resserrement des liens anglo-russes est officialisé en 1907 par la signature de l'entente anglo-russe..

Dans ce contexte, les dirigeants allemands et austro-hongrois, redoutant la perspective d'une guerre sur deux fronts, craignent que l'évolution du système international ne se fasse au détriment des puissances centrales. Franz Conrad von Hötzendorf, chef d'état-major de l'armée austro-hongroise, propose de mener une politique balkanique entreprenante, rendue plus aisée, selon lui, par la faiblesse momentanée de la Russie.

La présence austro-hongroise en Bosnie-Herzégovine

vignette|La Bosnie-Herzégovine et le Sandjak de Novipazar en 1904.|alt=ancienne carte d'Europe L'Autriche-Hongrie occupe et administre pour le compte du sultan ottoman les vilayets de Bosnie et d'Herzégovine depuis 1878, en vertu des accords passés à Berlin. En effet, l'article 25 du protocole signé par les puissances met en place le cadre juridique de cette administration et autorise l'occupation des deux vilayets par la monarchie austro-hongroise ; de plus, la double monarchie obtient le droit d'entretenir des garnisons dans le nord du Sandjak de Novipazar, subdivision du vilayet du Kosovo. Ce droit a initialement été concédé par les puissances signataires pour une durée de trente ans : Gyula Andrássy, alors ministre austro-hongrois des affaires étrangères, a privilégié une solution préservant la souveraineté du sultanCette option a été choisie afin d'éviter de renforcer le poids des Slaves au sein de la double monarchie., tout en tenant compte de l'opposition catégorique de la Russie à une annexion formelle des vilayets par la double monarchie.

À partir du milieu des années 1880, après une brève campagne militaire destinée à établir le contrôle austro-hongrois sur les vilayets, ces territoires connaissent une paix relative, tandis que les dirigeants austro-hongrois, aussi bien sur place qu'à Vienne, aspirent à ériger ces territoires en une vitrine de la domination des Habsbourg en Europe centrale. Le renforcement de cette tutelle incite notamment l'administration austro-hongroise à connaître précisément les populations placées sous son autorité, par des recensements fréquents de la population des vilayets placés sous la tutelle de la monarchie danubienneLes deux premiers dénombrements se déroulent en 1879 et en 1885.. Parallèlement, les administrateurs envoyés par Vienne tentent de mettre en place les conditions de l'essor économique des territoires occupés, grâce à des investissements venus de Cisleithanie et de Transleithanie. Ce développement économique incite les fonctionnaires austro-hongrois présents sur place à agir dans un cadre juridique commun à l'Autriche-Hongrie et aux vilayets occupés.

Au fil des années, François-Joseph et ses ministres obtiennent de plus en plus de libertés pour la politique qu'ils mènent dans les territoires administrés, faisant progressivement accepter à leurs partenaires européens l'idée que le contrôle austro-hongrois, initialement pensé pour être provisoire, est destiné à se pérenniser ; ainsi, en 1881, lors du renouvellement de l'Entente des trois empereurs, les articles secrets reconnaissent explicitement à la double monarchie le droit d'annexer les vilayets, au moment qu'elle jugera opportun. En 1884, lors du renouvellement suivant de l'entente, François-Joseph obtient d'Alexandre III de Russie une totale liberté d'action en Bosnie-Herzégovine. La pérennité de la présence austro-hongroise garantie, le ministre commun des Finances, Béni Kállay, tente d'insuffler à ses administrés un sentiment national loyal à la double monarchie.

vignette|Le général Oskar Potiorek, gouverneur de Bosnie-Herzégovine en 1908|alt=photographie d'un militaire.

Parallèlement, ces territoires, administrés au quotidien par un gouverneur militaire, deviennent rapidement un , à l'intérieur duquel les forces austro-hongroises préparent la conquête puis l'annexion de la Serbie voisine ; de plus, ces territoires assurent la couverture stratégique de la Dalmatie autrichienne et le territorial dans les Balkans. De même, les diplomates austro-hongrois utilisent la présence de la double monarchie en Bosnie-Herzégovine et dans le Sandjak comme tremplin pour s'immiscer toujours plus avant dans les Balkans ottomans. Dès la fin des années 1880, les réseaux de communication de la Bosnie-Herzégovine sont développés, autorisant le désenclavement de la province ; dans le même temps, le réseau ferroviaire existant, embryonnaire avant l'occupation, est relié au réseau austro-hongrois, puis en , un accord est signé entre les administrations ferroviaires de Vienne et de Constantinople pour garantir une liaison directe entre les réseaux ferrés austro-hongrois et ottoman : elle doit relier Uvac, en Bosnie, à Mitrovica dans le vilayet ottoman du Kosovo, puis à terme au port de Thessalonique dans le vilayet éponyme, créant une liaison ferroviaire directe entre ce grand port égéen et les territoires austro-hongrois.

Enfin, l'influence austro-hongroise dans les vilayets qu'elle occupe se double d'un contrôle absolu sur la hiérarchie catholique ; depuis les années 1890, l'archevêque catholique de Sarajevo, , appuyé sur les jésuites envoyés par Vienne, travaille à installer un clergé catholique tout dévoué à la maison de Habsbourg-Lorraine, au détriment du clergé local, franciscain, présent dans la région depuis le .

Cependant, la vision d'une immixtion tranquille de la double monarchie dans les Balkans ne doit pas masquer les limites de cette tutelle : le développement économique spectaculaire des vilayets s'accompagne d'un échec de la politique scolaireLa scolarisation des enfants n'est obligatoire qu'à partir de 1909, une année après l'annexion..

L'Empire ottoman en 1908

Depuis le milieu du , l'Empire ottoman est engagé dans un processus de décomposition interne accéléré. Le régime despotique établi par le sultan Abdülhamid II depuis la suspension de la constitution ottomane de 1876 est renversé par la révolution des Jeunes-Turcs, déclenchée par l'armée ottomane à Salonique dans la partie européenne de l'empire.

Le , les comités Union et Progrès prennent le pouvoir à Constantinople et rétablissent la constitution. L'Empire, déstabilisé par les querelles politiques qui se prolongent jusqu'à la contre-révolution ottomane de 1909, se voit privé de toute marge d'initiative dans la crise qui se profile. Rapidement, des rumeurs circulent dans les chancelleries européennes quant à la tenue d'élections dans les provinces ottomanes ; ces élections constituent aux yeux des responsables de Vienne une menace à terme pour la tutelle austro-hongroise sur les vilayets, encore placés sous souveraineté nominale de La Porte : la convocation aux élections ottomanes des populations de Bosnie-Herzégovine remettrait en cause la politique d'annexion déguisée menée par la double monarchie. Dans ce contexte, émerge en Bosnie-Herzégovine une coalition serbo-musulmane aspirant à obtenir l'autonomie de la province sous suzeraineté ottomane.

La Serbie,

vignette|alt=cérémonie de sacre|gauche|Le coup d'État de mai est sanctionné par l'arrivée sur le trône de Serbie de Pierre , hostile aux intérêts de la double monarchie.

Dès son autonomie, la principauté de Serbie, bien avant d'être érigée en royaume indépendant (1882), s'affirme comme un acteur de pénétration de la modernité dans la péninsule balkanique ; en effet, la constitution serbe garantit le suffrage universel masculin à sa population. En 1835, la double pression du suzerain ottoman et de la diplomatie russe oblige le prince Miloš Obrenović à en abroger les dispositions les plus démocratiques. Dans le même temps, les souverains serbes procèdent à une importante modernisation de l'armée, en la transformant en armée de conscription sur le modèle prussien.

En politique extérieure, la Serbie oscille entre les sphères d'influence russe et autrichienne puis austro-hongroise. Les deux derniers souverains de la dynastie Obrenović, Milan puis Alexandre , s'alignent sur la politique autrichienne, transformant le royaume en satellite de la double monarchie. La diplomatie austro-hongroise attache alors une importance stratégique au maintien de bonnes relations avec la Serbie, alors cliente et alliée, tout en affirmant ne pas souhaiter l'annexerEn 1885, le roi Milan propose, lors d'un séjour à Vienne, d'abdiquer afin de permettre l'annexion de son royaume à l'Autriche-Hongrie.. En 1882, Vienne soutient Belgrade lors des négociations avec La Porte pour la reconnaissance de l'indépendance serbe, comme lors de l'exposé des revendications serbes sur la Macédoine, encore ottomane. Jusqu'en 1903, la politique d'expansion serbe est dirigée vers le sud, le gouvernement de Belgrade souhaitant pour son État un essor territorial en Macédoine et au Kosovo, conformément aux souhaits de la diplomatie austro-hongroise.