vignette|300px|Mazar Ghous, construit autour du tombeau à coupole bleue de Abd-al-Qâdir al-Jilaní, à Bagdad.

Tariqa ( [tarīqa] (pl.: turuq: ) : procédé, voie, méthode) désigne généralement les confréries mystiques soufies dans l'islam, dont les fidèles sont réunis autour d’une figure sainte, ancienne ou récente, autour de son lignage et de ses disciples..

Si le terme de « confrérie soufie » a été assez tôt utilisé par les observateurs coloniaux, tentés de les assimiler aux monastères et couvents issus du monde chrétienvoir Depont et Coppolani, les confréries religieuses musulmanes, 1897, on lui préfère aujourd'hui l'expression « voies soufies » pour désigner à la fois la formation et l'organisation des turuq en islam. Elle porte en général le nom de son fondateur..

Généralités Les premiers saints soufis, au Moyen Âge, étaient des personnages marginaux adeptes de la pauvreté et du retrait de la société. Progressivement toutefois, l’enseignement de certains d’entre eux a été institutionnalisé et transmis par des chaînes de disciples. Ainsi sont nées les confréries qui se sont initialement formées autour d’une figure sainte puis perpétuées autour de son lignage et de ses disciples.. Le fondateur, réputé détenir et transmettre la baraka, une « bénédiction » d’origine divine qui confère à son détenteur des pouvoirs particuliers de protection, de clairvoyance, de guérison, etc.

Les tariqas ainsi formées s'inscriront, selon les circonstances, dans des environnements sociaux très variés (autour d'un métier, d'une tribu, d'une zone géographique, etc.) et constitueront dans certains cas une force de résistance aux pouvoirs et, dans d’autres, un soutien des autorités en place. De plus, elles se ramifieront progressivement, chaque rameau étant constitué d'une chaîne de descendants ou de disciples (silsila ou isnâd), imaginaires ou non, remontant au fondateur et, in fine, jusqu’au Prophète, fondant ainsi légitimité de chaque branche locale.

Autour du cheikh, on trouve un premier cercle de disciples directs qui vont suivre les enseignements et tenter d’atteindre des « états » mystiques par différents exercices (abstinence, récitation, isolement). Il y a ensuite d’autres cercles, correspondant à une appartenance plus sociologique : ces groupes moins assidus aux exercices pieux font de leur affiliation un élément de leur identité et rendent régulièrement visite à leur cheikh local pour recevoir ses conseils et ses bénédictions, et bénéficier ainsi de la protection surnaturelle de la baraka. L’établissement qui les accueille sert à la fois de résidence au cheikh, de lieu d’enseignement et d’hôtellerie dotée de chambres, appelé zaouïa (ou dahira au Sénégal). Le cheikh fait, de son côté, des tournées périodiques (ziyara) parmi ses fidèles.

Les tariqas se sont véritablement structurées vers les . Leur extension dans les différentes couches des sociétés musulmanes s'est faite progressivement selon les conditions socio-culturelles des aires du monde musulman (Afrique noire, monde arabe, persan, indien, indonésien, chinois, etc.). Les premières écoles soufis s'élaborent au à Bassorah et à Bagdad autour de maîtres réputés comme Junayd et son disciple al-Hallaj. À partir du se répandent des confréries (tariqa) où les adeptes (murid), à la recherche de l'effacement en Dieu (el fana'ou fi-llah), sont guidés par un cheikh ou murchid dans la pratique du dhikr, qui est l'élément central du rituel soufi. Ainsi naissent notamment la Qadiriyya à Bagdad au , l'ordre des derviches mawlawi de Jalâl ud Dîn Rûmî à Konya au , la Chadhiliyya au Maghreb et en Égypte au , la Naqshbandiyya en Asie centrale au , la Darqawiyya et la Sanousiyya au au Maghreb… Le mouridisme et la Tijaniyya sont pour leur part essentiellement présents en Afrique.

L’adhésion des populations et les dons remis par les fidèles font de ces organisations des puissances morales et économiques.

Ces confréries ont rayonné de façon plus ou moins importante dans le monde musulman. Surtout, les confréries se divisent en branches multiples, le long des chaînes de transmission de baraka, qui finissent par devenir complètement autonomes au fil du temps sous la direction d'un maître (cheikh) qui, par le biais d'un pacte initiatique établi avec ses disciples, s'engage à les guider dans leur cheminement spirituel. Sous l'étiquette de telle ou telle tariqa se trouve donc une grande diversité d’entités indépendantes les unes des autres dont les relations pourront toutefois être réactivées quand les circonstances s’y prêtent.

L’identité d’une confrérie tient à la silsila de ses cheikhs, aux enseignements de ses fondateurs et successeurs ainsi qu'à des récitations (wird) et rites distinctifs. Il est toutefois difficile de tracer des frontières précises entre les tariqas, celles-ci se subdivisant sans cesse en apportant au dogme, sous l'influence d'un cheikh charismatique, des modifications plus ou moins significatives qui lui vaudront ou non aux yeux de ses adeptes de constituer une voie originale.

Toutefois, s'il est avéré que le soufisme est apparu dès les débuts de l'islam (Voir Popovic & Veinstein, Les Voies d'Allah, 1995), les tariqas et leurs représentants ont toujours vu leur orthodoxie remise en cause par certains casuistes musulmans (théologiens ou juristes) qui rejettent le soufisme (tassawuf) au regard de la loi (charia et fiqh). En effet, les différents traités soufis symbolisent la tariqa par le rayon d’un disque dont le contour externe serait la loi religieuse exotérique (charia) et dont le centre serait la réalité divine (haqiqa) comme prolongement et approfondissement de la tradition musulmane, en tant que vecteur d'une transformation de soi.

Histoire À l’origine, les premiers ascètes : Ahmad ibn ‘Ajiba (1747-1809), soufi maghrébin, fait remonter une des étymologies possibles du mot tassawuf (soufisme, cf l'article) au mot suffa (le banc), il explique cette provenance par l’idée que :

Cette idée témoigne du caractère éminemment ascétique de la vie des premiers soufis dont l’aspiration et le mode de subsistance rappelaient effectivement leur glorieux aînés qu’étaient les « Gens du banc » (Ahl al-Suffa). Ayant tout laissé derrière eux pour partir rejoindre Mahomet à Médine entre 622 et 630, celui-ci leur réserva un secteur du long portique de la mosquée (qui était une extension de sa propre maison) ainsi qu’un banc de pierre. Parmi les égards particuliers que leur témoignait encore Mahomet, une tradition rapporte qu’il leur aurait transmis les formules que tous musulmans prononcent après la prière : Gloire à Dieu, louange à Dieu, Dieu est le plus grand. Les protégés de Mahomet n’étaient pas pour autant qualifiés de soufis mais faisaient partie des compagnons (sahaba) à l’égal de tous ceux qui, en tant que musulmans, l’avaient vu au moins une fois.

Ce compagnonnage (suhba) originel correspondant à l’Âge d’Or du temps de la Révélation vit naître la première expression musulmane d’une confraternité spirituelle se structurant autour d’un maître. Lorsque Mahomet meurt en 632, cette tradition demeure mais sa forme spécifiquement ascétique n’est suivie que par quelques-uns. Les premiers soufis se nomment entre eux les fûqaras, les pauvres, se définissant ainsi moins par la petitesse de leurs moyens que par leur recours existentiel à Dieu. Déjà une élite spirituelle s’est formée par l’intermédiaire des deux califes dits « bien guidés » (les khoulafah Rachidoune), Abou Bakr (570-634) et ’Ali ibn Abi Talib (600-661). Il faut encore attendre le milieu du pour voir l’un de ces ascètes primitifs être désigné du nom de soufi, et quatre siècles encore pour que les premiers véritables rassemblements de soufis en confréries voient le jour. Ceci permet d'échelonner la structuration du soufisme selon trois grandes périodes : La première allant du , la deuxième du et la troisième du .

La première grande période correspond à la vie des premières grandes figures du soufisme et leur expérience de la voie mystique. Durant la seconde période, la spiritualité soufie se théorise et commence à se définir par rapport à la loi islamique et la théologie. La troisième période est celle qui voit naître les grandes structures communautaires de type confrérique dont la croissance est continue jusqu’au .

Cette périodisation trouve sa logique dans le fait que le soufisme en tant que tradition spirituelle repose avant tout sur une expérimentation des choses. Les premiers ascètes qui goûtèrent à l’expérience mystique permirent aux théoriciens des siècles suivants de bénéficier d’une base solide pour la construction théorique du soufisme et l’exposition de sa doctrine. Les schémas et termes techniques qu’établiront les Junayd et autres Al-Ghazali ne seront que l’explication de cette science du dévoilement, cette herméneutique spirituelle. C’est seulement après que pourra s’étendre le mouvement confrérique.

L’époque où vivent les premiers ascètes correspond historiquement à la première dynastie musulmane des Omeyyades dont Damas est la capitale de 660 à 750. Cependant, c’est au bord de l’Euphrate, que se situe le foyer de l’ascétisme en islam. Les villes de Basra et Kufa rayonnent des premières grandes figures du soufisme. C’est ici que pour la première fois, un célèbre prédicateur emploiera le mot « soufi ». Hassan al-Basri (642-728), d’origine médinoise, y participe à la formation d’un peu toutes les branches des sciences musulmanes. Cependant, c’est surtout sa piété, ses sermons ainsi que ses ébauches d’interprétations spirituelles du Coran qui marquent profondément le soufisme naissant. Il n’y a rien d’étonnant à voir mentionner son nom à la base de nombreuses chaînes initiatiques. Kufa quant à elle tient sa dimension spirituelle de la présence de certains compagnons mais surtout d’Ali ibn Abi Talib et de sa descendance dont le célèbre Ja`far al-Sidiq (699-765).

Vers 777 apparaît la première chaîne initiatique remontant à ‘Ali, passant par Ibrahim Ibn Adham et qui deviendra par la suite la confrérie Adhamiyya, soit l’une des toutes premières confréries existantes. Originaire de Balkh, formé à Basra, Ibn Adham se retirera près d’Antioche et reprendra avec d’autres maîtres soufis la tradition érémitique syriaque. L’ascétisme est la première expression que connut la spiritualité soufie. Ibn Khaldun a pu rapprocher cet état de fait par la constitution de l’Islam non seulement en tant que civilisation prospère mais surtout en tant que moyen pour certaines personnes d’y faire carrière (théologiens, juristes, etc.), c’est-à-dire de se conforter dans une attitude que les soufis jugeaient à l’opposé d’un état de quête. Ces derniers se seraient sans doute détournés de cela en s’isolant, voire se marginalisant de cette société et par-là même devinrent des avertisseurs pour le peuple, démontrant par leur existence même la vanité de certains d’enfermer l’esprit dans la lettre.

C’est dans ce contexte qu’il faut replacer l’injonction de la grande sainte soufie de l’époque Rabia al Adawiyya (m. en 801) de n’adorer Dieu non pas « par crainte de Son Enfer ni désir de Son Paradis mais par pure aspiration à contempler Sa Face ».

Née à Basra, ancienne esclave affranchie qui renonça au mariage pour ne se consacrer qu’à Dieu, Rabi’a al-Adawiya est une figure majeure du soufisme. Son immense rayonnement lui valut la vénération de ses contemporains et les maigres écrits qui nous restent d’elle en font également l’un des premiers chantres de l’amour divin. Dans cet âge classique du soufisme, Rabi’a explore, comme d’autres, les sentiers de cette mystique. Conjointement, les premiers ascètes mettent en garde le commun des croyants contre l’insouciance ou la facilité. Ces mises en garde vont revêtir différentes formes selon leurs expériences.