vignette|Page couverture La tragédie du lac Saint-Jean est le nom donné par les cultivateurs du lac Saint-Jean au Québec à l'inondation permanente de leur terre provoquée par l'érection d'un barrage à la Grande-Décharge en amont de la rivière Saguenay en 1926. Le lac est alors monté à un niveau considérable, inondant des centaines d'hectares de terres cultivables le long de la rive. La lutte de ces cultivateurs pour revenir au statu quo ante a été un échec. Il est reconnu aujourd'hui que le projet était pénalisant d'un point de vue environnementalLa gestion du niveau du lac pourrait être décidée prochainement par les Parties prenantes selon le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement.Voir aussi : Castor inc. Harnacher, détourner et ennoyer.

Configuration géographique À l'endroit où les eaux du lac Saint-Jean pénètrent dans la rivière Saguenay, l'île d'Alma sépare celle-ci en deux bras nommés La Petite Décharge au sud et La Grande Décharge au nord. Avant la construction des barrages, les deux Décharges étaient d'étroits goulots parsemés d'îles, de rochers et de chutes d'eau. La Grande Décharge avait un débit un peu plus important et pouvait donc intéresser particulièrement les compagnies hydroélectriques au début du . Un peu en avant de La Grande Décharge, se trouvait l'île Maligne, dénommée ainsi à cause des difficultés qu'on avait autrefois à l'aborder. Sa longueur était d'environ de long. La Grande Décharge se terminait à la Chute-à-Caron à l'extrémité est de l'île d'Alma.

Origines de l'affaire vignette|gauche|upright|Benjamin Alexander Scott L'homme d'affaires Benjamin Alexander Scott est le premier à s'intéresser de près au potentiel hydroélectrique de la rivière Saguenay. Il était déjà connu dans la région puisqu'il était propriétaire de la plus grande scierie du lac Saint-Jean à RobervalLe combat d'Onésime Tremblay (film documentaire). Réalisé par Jean-Thomas Bédard et produit par l'ONF en 1985.. Il y avait fait installer une échelle pour mesurer le niveau du lac. Le point zéro était la moyenne des eaux basses. Au printemps, le débit d'eau pouvait monter à 18 pieds. Pour obtenir un débit régulier à l'année longue, il fallait maintenir le niveau du lac à 17,5 pieds.

Le , après quelques mois de négociations, le gouvernement Marchand lui concède pour les forces hydrauliques du Saguenay de la Chute-à-Caron à l'île Maligne. Un autre homme d'affaires, Louis Haggins, reçoit pour les eaux de la rivière de l'île Maligne à l'entrée du lac Saint-Jean. Une pénalité est prévue si les travaux d'aménagement ne sont pas commencés avant trois ans.

Haggins et Scott s'associent en 1901 et forment la compagnie Oyamel. Le projet est cependant bloqué en 1903 car les cultivateurs de l'endroit, craignant une trop grande montée des eaux du lac, ont fait pression sur le gouvernement pour arrêter le projet.

Celui-ci est repris en 1912 par un homme d'affaires américain, James Buchanan Duke, qui a fait fortune dans le marché de la cigarette. Propriétaire de l'American Tobacco Company, il possède 80 % du marché de la cigarette aux États-Unis. Au début du siècle, il a commencé à investir dans le développement hydroélectrique en construisant deux centrales, l'une en Caroline du Nord et l'autre en Caroline du Sud. En 1912, il se rend au Saguenay avec un expert, W. S. Gee, et y perçoit l'importance du potentiel hydroélectrique de la rivière. Il s'associe avec Scott qui accepte de négocier un permis avantageux avec le gouvernement. Duke investira s'il trouve l'opération rentable.

Duke se trouve bientôt un nouvel associé en la personne de William Price, propriétaire de la Price Brothers, plus grand producteur de papier journal au Canada dont la principale usine est située à Jonquière. Les deux hommes fondent la Quebec Development Corporation, qui doit préparer la construction des barrages le long de la Grande-Décharge et entreprendre l'expropriation des fermiers dont les terres seront affectées par la montée des eaux.

Le , le gouvernement de Lomer Gouin permet à la nouvelle société de construire un barrage sur la Grande-Décharge et d'élever le niveau du lac à 17,5 pieds. Elle a cependant l'obligation . La Quebec Development annonce alors son intention de construire son usine sur l'île Maligne, tel que déjà préconisé par Scott en 1900.

En 1915, la Quebec Development commence ses travaux d'arpentage et entreprend l'expropriation des terres contigües à la Grande-Décharge. Certains fermiers, dont les terres sont situées aux abords du lac Saint-Jean, craignent une montée trop haute des eaux et envoient une délégation au premier ministre Gouin pour lui demander de revenir sur sa décision. Elle a, à leur tête un homme nommé Onésime Tremblay, fermier prospère de Saint-Jérôme (aujourd'hui Métabetchouan), localité située tout près de Roberval. Elle fait valoir que la montée des eaux du lac pourrait inonder leurs terres, mais Gouin leur déclare qu'il ne reviendra pas sur sa décision.

Pourtant, la même année, Duke et Price doivent abandonner temporairement le projet. Les négociations avec les fermiers pour l'expropriation des terres s'annoncent trop ardues. Deux câbles d'acier que la compagnie avaient installés au-dessus de la Grande-Décharge ont été sectionnés par des vandales. Il y a aussi la guerre qui leur enlève une certaine main d'œuvre.

Aux élections générales de 1916Voir l'article Élection générale québécoise de 1916, Benjamin Alexander Scott est candidat libéral dans la circonscription de Lac-Saint-Jean mais, à la surprise générale, c'est le candidat conservateur qui l'emporte. Ailleurs, dans la province, on assistait pourtant à un raz-de-marée libéral. Déçu par cette défaite, il préfère se retirer définitivement du projet.

La construction des barrages vignette|Louis-Alexandre Taschereau Duke et Price reprennent le projet en 1920, ce dernier ayant racheté toutes les parts de Scott. La Quebec Development prend alors le nom de Duke Price. C'est maintenant William Price qui négocie avec le nouveau gouvernement Taschereau. Le , celui-ci consent à donner le droit à la société d'ériger le barrage d'Isle-Maligne dont les coûts de construction devraient être de . Le délai de construction est de cinq ans et la compagnie aura le droit d'élever les eaux du lac à 17,5 pieds. Contrairement à la précédente entente avec le gouvernement Gouin, celle-ci n'inclut pas de clause l'obligeant à attendre deux ans après la construction des barrages pour relever les eaux du lac.

Dès l'année suivante, la compagnie entreprend la construction de 8 barrages échelonnés de la rive nord du Saguenay à l'île d'Alma en passant par l'île Maligne. L'investissement est finalement de et l'usine pourra produire kilowatts.

Price meurt en 1924 et Duke en 1925 avant la fin de la construction des barrages. Cette même année, cependant, l'Aluminium Company of Canada (l'Alcan) s'est implantée au Saguenay et a commencé à construire une usine d'aluminium à Arvida. Elle a besoin des forces hydroélectriques de la région pour la faire fonctionner et acquiert bientôt plus de la moitié des actions de la Duke Price.

Le , le gouvernement confirme que la Duke Price aura le droit de monter les eaux du lac à un niveau de 17,5 pieds sous les conditions de délai de deux ans qui avaient été imposés à la Quebec Development.

La tragédie de 1926 vignette|gauche|Vue aérienne de l'Isle Maligne La centrale hydroélectrique de l'île Maligne est inaugurée au printemps 1926. Elle est constituée de 8 barrages et de 12 turbines que la Duke Price a pu finalement ériger sur la Grande et la Petite-Décharge, et est considérée alors comme la plus grosse usine d'électricité en Amérique du Nord. Une ligne de transmission se dirige vers l'aluminerie d'Arvida, et une autre vers le moulin à papier de Dolbeau. De plus, la Shawinigan Water and Power Company en construira une troisième qui reliera l'usine à la ville de Québec.

Les barrages entrent en action le , avant même que la compagnie n'ait fait les expropriations nécessaires. En quelques jours, les terres riveraines du lac Saint-Jean sont inondées comme lors des grandes crues du printemps. On compte 940 cultivateurs qui voient acres de leur terre disparaître dans les eaux du lac. Sur les plans de la Duke Price de l'époque, on peut voir que l'infiltration d'eau dans la terre se fait sentir deux pieds plus haut que le niveau habituel du lac.

Le gouvernement Taschereau envoie aussitôt un inspecteur dans la région afin d'évaluer les dégâts. Le rapport indique que tous les terrains de Roberval riverains du lac ont été affectés. Les égouts de la ville ne fonctionnent plus et l'eau reflue. Les terrains du couvent des Ursulines et ceux de l'hôpital de Roberval, adjacents au lac, sont inondés.

Ailleurs, à Saint-Méthode, les eaux ont refoulé à plus de 12 milles à l'embouchure de la rivière Ticouapé. À Saint-Jérôme, les eaux ont inondé toute une forêt d'ormes, considérée comme la plus riche de la région. Il y a également de nombreux dégâts dans les paroisses au nord du lac.

vignette|Comité de défense des cultivateurs chez Onésime Tremblay, août 1926 Un comité de défense des cultivateurs est formé et envoie une délégation rencontrer le premier ministre Taschereau. Celui-ci se dit désolé mais affirme ne pouvoir rien faire. Pendant ce temps, le , la Chambre de commerce du lac Saint-Jean, inquiète, rencontre un représentant de la Duke Price. Elle lui déclare que plusieurs maisons de Roberval ont été inondées et que le quai est maintenant endommagé. Devant ses explications peu convaincantes, elle finit également par rencontrer Taschereau.

En août, la Duke Price finit tout de même par réagir. Elle promet de fournir un montant pour réparer les dommages. Des estimateurs et des inspecteurs de la société sont envoyés pour juger des coûts à payer. Le comité de défense des cultivateurs juge que ce n'est pas suffisant. Il demande que les eaux du lac soient rabaissées pour que les propriétaires puissent ravoir leurs terres. Il réclame que la compagnie prenne plutôt sa réserve d'eau dans la rivière Péribonka, où il n'y a pratiquement pas d'habitants et où les dommages seraient beaucoup moins importants. La Duke Price refuse cette proposition parce qu'il lui faudrait tout recommencer à zéro: acheter les terrains de la Péribonka et refaire un barrage. De plus, il lui faudrait revendre les terrains de l'île Maligne à bas prix.

Le , une seconde délégation de cultivateurs rencontre de nouveau Taschereau mais lui juge qu'il est trop tard pour revenir en arrière. Le 21, son gouvernement donne à la Duke Price le droit de procéder comme elle l'entend.

À la fin de l'été 1926, le bilan se présente comme suit. Certains acres de terres ont pu être sauvés mais ont disparu définitivement sous les eaux et 800 propriétaires de terrains demandent réparation. Les villages les plus atteints sont Roberval, Chambord, Saint-Jérôme, Saint-Méthode, Saint-Gédéon et Saint-Prime ainsi que la municipalité de Ste-Jeanne-d'Arc situé sur la Pointe Taillon. Les deux-tiers de la paroisse de Saint-Méthode ont disparu.

À l'automne, la Duke Price (qui devient à la même époque une propriété pleine et entière de l'Alcan) commence à réparer certains dommages. Elle reconstruit à ses frais le réseau d'égouts de Roberval et érige une longue chaussée en pierre sur le rebord du lac dans la même localité. Elle propose un don de aux cultivateurs. Le journal local, Le Colon de Roberval, et la Chambre de commerce du lac Saint-Jean se prononcent pour la fin des hostilités. Le maire de Roberval, Thomas-Louis Bergeron, défend la compagnie et ne demande qu'une juste compensation pour les pertes des cultivateurs. Il ne faut pas, dit-il, empêcher le développement économique du lac Saint-Jean.

Les journaux libéraux, Le Soleil et La Patrie, commencent à dénoncer le comité de défense des cultivateurs. Lors d'une interview, le premier ministre Taschereau lui-même s'empresse de défendre Alcan. .