L'expédition Southern Cross, officiellement connue sous le nom de la British Antarctic Expedition 1898–1900, est la première entreprise britannique de l'Âge héroïque de l'exploration en Antarctique (1895-1922) et la pionnière des expéditions plus connues de Robert Falcon Scott et Ernest Shackleton au cours de la décennie suivante. Elle est l’œuvre de l'explorateur et professeur Carsten Borchgrevink, Britannique d'origine norvégienne. Ce dernier envisage la première mission d'hivernage au cap Adare en Antarctique, au nord de la péninsule Adare, avant de faire les premières explorations de l'intérieur du continent, alors totalement inexploré. L'ensemble de l'expédition est financé par l'éditeur britannique de magazines Sir George Newnes.
thumb|Localisation du cap Adare, lieu d'arrivée de l'expédition Southern Cross.
En février 1899, le navire de l'expédition SS Southern Cross dépose Borchgrevink et une équipe au cap Adare, dans l'extrémité nord-ouest de la mer de Ross, où un camp est érigé. Au cours des mois suivants, le groupe subit l'hostilité du climat hivernal d'Antarctique. Tout un programme de travaux scientifiques est réalisé mais les possibilités d'exploration de l'intérieur du continent sont sérieusement limitées par les montagnes et les glaciers qui entourent le camp de base. Au cours de cette expédition, le zoologiste Nikolai Hansen meurt des suites d'une maladie. En , le Southern Cross reprend l'équipe pour explorer le sud de la mer de Ross et, à la suite de l'itinéraire emprunté par l'expédition Erebus et Terror de James Clark Ross en 1840, atteint la barrière de Ross. Le , Borchgrevink et deux compagnons montent sur la barrière, puis parviennent en traîneaux jusqu'à environ vers le sud, pour définir un nouveau à la latitude de 78°50'S.
Lors de son retour à Londres, l'expédition est froidement reçue par la Royal Geographical Society, qui avait envisagé un tel exploit pour sa propre expédition Discovery. Il y a également des rumeurs sur la qualité du commandement de Borchgrevink et la quantité limitée d'informations scientifiques obtenues. Toutefois, l'expédition enregistre plusieurs succès d'importance, comme le fait d'être la première à passer l'hiver sur le continent et à y avoir établi des structures. Elle est également la première à faire usage de chiens de traîneau dans l'Antarctique, la première à explorer de la barrière de Ross, et bat le record de latitude Sud. En dépit de ces succès, Borchgrevink n'atteint jamais un statut de héros égal à celui de Scott ou Shackleton, et son expédition est rapidement oubliée dans l'excitation de la suite des événements. Cependant, Roald Amundsen, conquérant du pôle Sud en 1911, est parmi ceux qui reconnaissent sa contribution à l'exploration de l'Antarctique. Plus tard, Amundsen utilisera l'emplacement de l'arrivée de Borchgrevink sur la barrière de glace comme camp de base pour sa propre expédition vers le pôle, et écrivit plus tard : .
Contexte
thumb|left|Le commandant de l'expédition Carsten Borchgrevink prenant une mesure au théodolite devant le SS Southern Cross en 1899.
Né à Oslo en 1864, Carsten Borchgrevink émigre en Australie en 1888. Il y travaille dans des équipes d'exploration de l'intérieur du pays avant d'accepter un poste d'enseignant en Nouvelle-Galles du Sud . En 1894-1895, il se joint à une expédition commerciale dirigée par Henryk Bull, dans le baleinier Antarctic, qui pénètre dans les eaux antarctiques et atteint le cap Adare, vers la mer de Ross. Une équipe, dont Borchgrevink et Bull font partie, pose brièvement pied à terre, devenant les premiers hommes à poser le pied sur le continent Antarctique, si le présupposé exploit de 1821 par John Davis n'est pas considéré comme . Ils visitent également les îles Possession de la mer de Ross, en laissant un message dans une boîte de fer-blanc comme preuve de leur voyage . Borchgrevink est convaincu que l'emplacement du cap Adare, avec sa rookerie de manchots fournissant un approvisionnement d'aliments frais et de graisse, peut servir de base à une future expédition qui passerait l'hiver avant d'explorer l'intérieur de l'Antarctique .
Déterminé à conduire une telle expédition lui-même, Borchgrevink passe la majeure partie des trois années suivantes à tenter d'obtenir un soutien financier en Australie et en Angleterre. Sa prise de parole au cours du Congrès international de la Royal Geographical Society (RGS) en 1895, au cours de laquelle il déclare sa volonté de mener cette expédition, est bien reçue mais ne lui rapporte pas de fonds. La Royal Geographical Society prépare en fait ses propres plans d'expédition en Antarctique, l'expédition Discovery de Robert Falcon Scott, et est à la recherche de fonds. Borchgrevink est donc considéré par le président de la RGS Sir Clements Markham comme un intrus étranger et un rival pour le financement. Toutefois, Borchgrevink réussi à finalement persuader l'éditeur Sir George Newnes, dont le rival Alfred Harmsworth finance l'expédition prévue par Markham. Il obtient l'intégralité du coût de son expédition, soit £, l'équivalent à environ de livres sterling en 2008 . Ce don rend Markham et la RGS furieux, puisqu'une telle somme aurait permis à la RGS de lancer l'expédition Discovery.
Newnes a cependant fait ce don à une condition : que l'expédition de Borchgrevink navigue sous le pavillon britannique et se fasse appeler la « British Antarctic Expedition ». Borchgrevink accepte facilement, même si seulement deux membres de l'expédition sont britanniquesUn autre membre de l'équipe débarquée, Louis Bernacchi, est australien. Les autres sont tous scandinaves. . Ceci augmente ennuie Markham, qui reproche au bibliothécaire de la RGS Hugh Robert Mill d’avoir assisté au lancement de l'expédition. Mill avait trinqué au succès de l'expédition, estimant que l’existence d’endroits sur Terre que l’homme n’avait jamais tenté d’atteindre étaient « une honte pour l’entreprise humaine ». Il espérait que cette honte serait levée par le biais de . Page 25..
Organisation Objectifs À l’origine, les objectifs de l’expédition de Borchgrevink étaient commerciaux, scientifiques et géographiques. Il imagine la création d'une entreprise pour exploiter les vastes quantités de guano qu'il avait observées au cours de son voyage en 1894 et 1895, mais cela n'aboutit pas. Dans de nombreux courriers à des sociétés savantes scientifiques, il souligne l'ampleur des travaux qui pourraient être réalisés par une expédition résidente en Antarctique, y compris la possibilité d'établir l'emplacement du pôle Sud magnétique. L'équipe de scientifiques que nomme finalement Borchgrevink, bien que généralement sans expérience, couvre une grande variété de disciplines, dont le magnétisme, la météorologie, la biologie, la zoologie, la taxidermie et la cartographie . Au stade de la planification, il a également l'espoir que l'expédition scientifique fasse des découvertes géographiques spectaculaires, comme l'atteinte du pôle Sud. En l'absence de connaissances de la géographie du continent, il ne sait pas encore que le site choisi pour la base au cap Adare exclut toute tentative d'exploration de l'intérieur de l'Antarctique .
Navire
thumb|right|Carte de la région du cap Adare. Borchgrevink achète en 1897 un baleinier à vapeur, le Pollux, construit dans le chantier de l'armateur norvégien Colin Archer . Page 10—11.. Archer est connu pour avoir auparavant construit le Fram de Fridtjof Nansen. À cette époque, le Fram est de retour, indemne, de sa longue dérive en l'océan Arctique au cours d'une expédition entre 1893 et 1896 pour atteindre la latitude la plus au Nord.
Le Pollux, que Borchgrevink rebaptise immédiatement Southern Cross (), est un trois-mâts barque de et de de longueur. Les moteurs ont été conçus selon les spécifications de Borchgrevink et montés avant que le navire n'ait quitté la Norvège. Malgré les doutes de Markham sur sa capacité à naviguer, peut-être pour contrecarrer le départ de Borchgrevink, le navire convient parfaitement aux eaux antarctiques. À l'instar de plusieurs navires polaires historiques, sa « vie » après l'expédition a été courte . En , il est vendu à la Newfoundland Sealing Company et est perdu dans une tempête au large de la côte de Terre-Neuve.
Équipe L'équipage du navire de l'expédition, sous le commandement du capitaine Bernard Jensen, se compose de 19 marins norvégiens et d'un steward suédois. Jensen est un marin expérimenté en ce qui concerne la navigation dans le pack des océans Arctique et Austral. Il était présent avec Borchgrevink sur le voyage de l’Antarctic avec Henryk Bull en 1894-1895 . Page 13—19.. L'équipe qui doit être débarquée sur le rivage du cap Adare pour passer l'hiver est composée de dix personnes : Borchgrevink, cinq scientifiques, un médecin, un cuisinier qui a également servi en tant qu'adjoint général, et deux mushers. De cette équipe, cinq sont norvégiens, deux anglais, un australien et les deux experts en conduite de chiens sont des Samis du nord de la Norvège, parfois décrit comme Lapons ou Finlandais.
Parmi les scientifiques se trouve Louis Bernacchi, un Belge vivant en Tasmanie et qui a étudié le magnétisme et la météorologie à l'Observatoire de Paris. Il est pressenti pour l'expédition Antarctique belge (1897-1899) mais n'est pas en mesure de prendre ses fonctions. Bernacchi se rend ensuite à Londres dans le but de postuler comme scientifique auprès de Borchgrevink. Sa chronique de l'expédition Southern Cross, qui est publiée en 1901 sous le nom To the South Polar Regions, est critique envers certains aspects du commandement de Borchgrevink, mais défend les réalisations scientifiques de l'expédition. Un peu plus d'un an après son retour, Bernacchi retourne en Antarctique en tant que physicien sur l'expédition Discovery du capitaine Scott. William Colbeck, qui servit lui aussi par la suite sur l'expédition Discovery, est un des hommes de Borchgrevink, un marin britannique expérimenté. Il s'agit d'un lieutenant commissionné dans la Royal Naval Reserve. Pour préparer l'expédition Southern Cross, il s'inscrit à un cours de magnétisme à l'observatoire de Kew. De 1902 à 1904, il est aux commandes du SY Morning qui porte secours aux membres de l'expédition Discovery.
L'assistant zoologiste de Borchgrevink est Hugh Blackwell Evans, le fils d'un vicaire de Bristol, qui avait passé trois ans dans un ranch de bétail au Canada et avait chassé le phoque autour des îles Kerguelen. Le zoologiste en chef est Nikolai Hansen, diplômé de l'Université d'Oslo, qui est décédé au cours de l'expédition, laissant une femme et une fille née après son départ pour l'Antarctique.
Le médecin de l'expédition, Herlof Klovstad, qui a travaillé dans un asile d'aliénés à Bergen, fait également partie de l'équipe débarquée. Klovstad est mort peu après son retour de l'Antarctique. Les autres sont Anton Fougner, assistant scientifique, Kolbein Ellifsen, cuisinier et assistant général, et les deux mushers sami, Per Savio et Ole Must. Ces derniers, de respectivement 21 et , sont les plus jeunes membres de l'équipe. Borchgrevink décrit plus tard Savio comme un homme .
Voyage Cap Adare
thumb|left|Photographie récente du cap Adare où se trouve une rookerie de manchots Adélie.
Le SS Southern Cross quitte Londres pour Hobart en Tasmanie, le , après son inspection par le duc d'York, le futur roi George V, qui donne un Union Flag . Page 22.. En plus du personnel, au matériel et aux provisions de l'expédition, des huskys de Sibérie sont embarqués pour tirer les traîneaux. C'est la première fois que des chiens sont utilisés dans une expédition en Antarctique. Après un dernier ravitaillement à Hobart, l'expédition part pour l'Antarctique le . Le cercle Antarctique est franchi le , après quoi le navire est pris dans le pack, n'en sortant que trois semaines plus tard. Le cap Adare est repéré le , et le jour suivant, le Southern Cross ancre au large des côtes.