La bataille des Cardinaux, connue sous le nom de (« bataille de la baie de Quiberon ») par les Britanniques, est une bataille navale ayant opposé les flottes française et britannique pendant la guerre de Sept Ans. Elle a lieu le et se déroule dans un triangle de sept milles marins formé par les îles d'Hœdic et Dumet et la pointe du Croisic, au large de la Bretagne.
Alors que la France s’est engagée aux côtés de l’Autriche contre la Prusse et la Grande-Bretagne, naît un projet d’invasion de l’Angleterre destiné à concentrer sur cette dernière l’effort militaire et à mettre fin au plus vite au conflit maritime et terrestre qui épuise financièrement le royaume français. Le projet d’invasion prévoit une attaque directe de Londres par des troupes embarquées des Pays-Bas autrichiens, accompagnée de deux actions de diversion ; l’une constituée d'un corps expéditionnaire débarquant en Écosse pour ensuite envahir l’Angleterre par le nord-ouest et l’autre initiée sur le nord-ouest de l’Irlande. Ce projet est élaboré par un cabinet secret constitué des secrétaires d’État Belle-Isle, Choiseul et Berryer ; le duc d’Aiguillon, qui doit préparer les troupes terrestres dans le Morbihan, y est également admis ; Madame de Pompadour joue un rôle important, quoique occulte, dans les choix stratégiques du projet.
La partie la plus compliquée du projet consiste à rassembler et équiper une armée terrestre de dans le Morbihan, devant être escortée jusqu’à destination par une escadre de préparée à Brest et commandée par le maréchal de Conflans. Les préparatifs sont rendus ardus par les antagonismes politiques et l’état de délitement de la Marine royale engendré par le manque de moyens financiers et humains. En parallèle, l’Angleterre de William Pitt impose un blocus naval hermétique sur les côtes bretonnes françaises, par l’intermédiaire du de l’amiral Hawke, tirant profit de sa présence dans la Manche et le golfe de Gascogne pour espionner les préparatifs d’invasion et intensifier l’entraînement de ses équipages.
Le , profitant d'une accalmie météorologique, la flotte de Conflans quitte enfin Brest et se dirige vers la baie de Quiberon ; le même jour, Hawke, bien renseigné, quitte l’abri de Torbay pour venir l’affronter. Le matin du , Conflans aperçoit l’escadre du commodore Robert Duff, à la sortie de la baie de Quiberon et la prend en chasse. Celle-ci prend la fuite jusqu’au moment où la flotte de Hawke apparaît à l’horizon. La surprise est totale et Conflans choisit de se réfugier dans la baie plutôt que d’affronter les Anglais en pleine mer. Las, dans une mer déchainée, Hawke conduit la chasse et provoque le combat durant lequel s’affrontent dans un espace restreint et qui conduit à la dislocation de la flotte française. Au bilan de la bataille, la marine française perd six vaisseaux et déplore alors que la Royal Navy a vu deux de ses navires s’échouer et a perdu . Conséquences secondaires de la bataille, les flottilles françaises réfugiées dans les estuaires de la Vilaine et la Charente restent bloquées plus de deux ans, privant le royaume de leur puissance de feu.
Cette défaite française, qui sonne le glas du projet d’invasion de l’Angleterre et dont Conflans porte seul la responsabilité aux yeux de ses contemporains, ouvre la voie à une rénovation de la Marine royale dans son ensemble, qui permet à celle-ci d’être de nouveau compétitive plus tard, alors que commence la guerre d'indépendance des États-Unis.
Contexte historique et politique La guerre de Sept Ans (1756 - 1763) Si la paix d‘Aix-la-Chapelle, signée le , met un terme à la guerre de Succession d'Autriche, elle sacre également l'émergence d'une nouvelle puissance, la Prusse.. Frustrée par la perte de la Silésie et de ses ressources au profit du roi de Prusse, Frédéric II, Marie-Thérèse d’Autriche recherche des alliances pour la reconquérir. L’Autriche se rapproche alors de la France, alors que la Prusse s'allie à la Grande-Bretagne.
L’invasion de la Saxe par les troupes prussiennes, le , déclenche le conflit, dénommé plus tard « guerre de Sept Ans » ; celui-ci ouvre deux fronts sur lesquels la France est engagée, l'un terrestre, alliée à l'Autriche contre la Prusse, et l'autre maritime, contre la Grande-Bretagne. Si le sort lui semble favorable au début de l'affrontement, la chance tourne et, à la fin de 1758, l’effort financier nécessaire pour soutenir les troupes a vidé les caisses de l’État français.
Au début de l', aucune suprématie ne se dégage encore, que ce soit sur terre ou sur mer, mais la Marine royale peine à se maintenir sur les différents fronts, du Canada aux Indes orientales en passant par les Indes occidentales. Elle paie aussi l'absence d'une doctrine cohérente d'emploi de la Marine et le secrétaire d’État qui la dirige, Nicolas-René Berryer, ancien lieutenant général de police sans compétence dans le domaine maritime, se montre incapable de la restaurer. La stratégie menée par le ministre de la Guerre britannique, William Pitt, commence à porter ses fruits ; elle consiste d’une part à mener un effort naval et colonial massif pour expulser les Français d’Amérique du Nord et ruiner leur commerce maritime., et d’autre part à disperser les efforts et les ressources ennemies entre l’Europe et l’outre-mer.
Le plan d'invasion de la Grande-Bretagne Les caisses de l’État étant vides, la situation nécessite de terminer au plus vite un conflit aux conséquences financières désastreuses. Le maréchal de Belle-Isle, secrétaire d’État à la Guerre, propose alors au duc de Choiseul, secrétaire d’État aux Affaires étrangères, de concentrer les forces françaises sur la Grande-Bretagne et de l’envahir afin de contraindre le gouvernement britannique à demander grâce, imposant ainsi la paix à l’Europe. Cette idée est présentée à Louis XV qui semble séduit par la proposition et la décision de principe est entérinée lors d'un conseil du roi de .. Un cabinet secret est alors créé, chargé de définir les grandes lignes du projet. Outre Belle-Isle et Choiseul, le maréchal Berryer, secrétaire d’État à la Marine, y est convié ainsi que, par la suite, Emmanuel-Armand de Vignerot du Plessis, duc d’Aiguillon, qui est le coordinateur d’une partie du projet et le protégé de Belle-Isle.. Outre cette relation particulière entre Belle-Isle et Aiguillon, qui se signale à plusieurs reprises contre Berryer et le de Conflans , le rôle occulte qu’exerce Madame de Pompadour durant tout le projet permet de comprendre certains aspects insolites des décisions..
Le plan qui est élaboré, quoiqu’encore flou au , prévoit d’attaquer la Grande-Bretagne sur trois fronts. L’attaque la plus importante serait centrée sur l’estuaire de la Tamise afin de déferler sur Londres, par une armée provenant de la Flandre belge actuelle. Simultanément, deux actions de diversion seraient menées, l’une comprenant un corps expéditionnaire qui attaquerait l’Angleterre par l’Écosse, après avoir débarqué à l’ouest de celle-ci. ; la seconde action de diversion serait initiée par le nord-ouest de l’Irlande.
Si l’attaque directe de Londres, prévoyant la traversée par la mer du Nord, est la plus importante, sa mise en œuvre n’est pas la plus compliquée. Une armée de , placée sour les ordres du maréchal de Soubise et du général Chevert, serait transportée des Pays-Bas autrichiens et débarquée sur les côtes de l’Essex. L’Autriche, alliée de la France, ne devrait pas s’opposer à un regroupement de soldats dans la région de la ville portuaire d’Ostende. Le débarquement s’effectuerait sur les plages de l’embouchure de la Blackwater, à près de de Londres.. La simplicité du schéma, la brièveté de la traversée et la perspective d’un succès facile permettent à Chevert de claironner :
L’organisation du débarquement en Écosse s’avère, en revanche, plus problématique. Elle fait l’objet de réflexions et d’affrontements au sein du cabinet secret durant tout le premier . Une version initiale prévoit la constitution à Bordeaux d’une armée de , sous le commandement du duc d’Aiguillon ; ce corps expéditionnaire serait escorté par la Marine royale jusqu’aux côtes occidentales de l’Écosse. Aiguillon juge l’aventure hasardeuse. ..
Aiguillon finit par s’incliner, mais impose ses propres conditions. Il réclame un corps expéditionnaire de au lieu des , un départ de Brest préférable à Bordeaux, une escorte légère et une action de diversion visant à détourner la Royal Navy. Il obtient finalement une force de concentrée dans le golfe du Morbihan et une escorte de quatre à six vaisseaux sous le commandement de Sébastien-François Bigot de Morogues, capitaine à bord du Magnifique.. Le convoi doublerait l’Irlande pour aborder les rives du golfe de la Clyde écossaise. Il emporterait, en outre, des compagnies irlandaises au service de la France. De plus, des armes et équipements, à destination d’un corps de volontaires écossais de près de , seraient contenues dans les cales de la flotte. L’objectif de ce corps expéditionnaire est de se rendre maître du château d'Édimbourg pour y installer dépôt principal et quartier général.. En outre, le roi espère une aide de la Russie et de la Suède., dont Choiseul doit négocier les conditions ; dans un premier temps, cette dernière ambassade semble avoir été assez fraichement reçue.. Une force russo-suédoise, partie de Göteborg et transportée par la flotte suédoise, devrait venir renforcer les Français en Écosse.
Enfin, l’opération de diversion sur l’Irlande est destinée à disperser les forces britanniques. Sous les ordres du corsaire François Thurot, une petite escadre quitterait Dunkerque pour harceler les îles Britanniques et transporterait une force pouvant s’adjoindre à celles du duc d’Aiguillon.
Le contexte politique français Le « gouvernement » de s’articule autour de cinq secrétaires d’État qui traitent directement avec le roi, dans le champ de leurs responsabilités. Choiseul détient le portefeuille des Affaires étrangères, Belle-Isle celui de la Guerre, Berryer a la charge de la Marine ; jusqu’en , Boullongne est le contrôleur général des finances, Silhouette lui succédant. Enfin, se réservant la fonction de garde des Sceaux, Saint-Florentin est à la tête du département de la Maison du roi. En l’absence de Premier ministre, la coordination et la concertation interministérielles sont minimales et la constitution des différents Conseils du roi, tout comme les délibérations qui s’y mènent, sont politiques et opaques. S’ajoute à cette situation l’influence décisive de Madame de Pompadour, dont, par exemple, Silhouette est un protégé., tout comme Aiguillon. Par ailleurs, Berryer est un obligé de Madame de Pompadour et de Belle-Isle..
En , le système défensif du littoral français échappe à Berryer pour passer sous la responsabilité de Belle-Isle. Ce dernier s’adresse immédiatement à son protégé, Aiguillon, commandant en chef de en Bretagne. Cette décision amplifie les différends qui existent entre le département de la Marine et celui de la Guerre. D’autre part, Aiguillon et de Morogues partagent une vision sur la participation de l’armée navale à l’expédition sur l’Écosse qui va à l’encontre de celle du maréchal de Conflans.. Celui-ci s'oppose en effet obstinément au fractionnement de l'escadre de , placée sous ses ordres à Brest. Il ne découvre d'ailleurs qu'à la , par une dépêche du ministre de la Marine, ce que l'on attend de lui. Il n'a de cesse, par la suite, de combattre ce plan..
Les préparatifs de l’invasion Les préparatifs de la Marine royale thumb|Dessin d’une prame à partir d'une barge à fond plat par Nicolas Witsen (1671).|alt=Dessin en noir et blanc d’une barque à fond plat.