Jacques Jubé, parfois appelé Jubé de la Cour, né le à Vanves et mort le à Paris, est un prêtre janséniste et appelant français. Il s'est fait connaître dans sa jeunesse, sous la Régence, par ses réformes liturgiques dans la paroisse d'Asnières et son activité de polémiste. Il a vécu en exil la seconde moitié de son existence, principalement aux Pays-Bas où il a publié l'essentiel de son œuvre. Mais ce sont surtout les trois années qu'il a passées en Russie sous les règnes de Pierre II et d'Anne , qui ont attiré l'attention de ses contemporains et celle de son principal biographe, l'historien Michel Mervaud. Jubé a résidé à Moscou en qualité de chapelain de la princesse Irina Dolgorouki, nouvellement convertie au catholicisme, et de précepteur de ses enfants. Il avait à cœur de rapprocher l'Église russe orthodoxe et l'Église catholique romaine. Le décès prématuré du jeune tsar Pierre II a mis un terme brutal à ses projets. Expulsé en 1732 par la tsarine Anne, il a ramené de Russie de nombreux souvenirs qu'il a consignés par écrit dans un ouvrage intitulé : La religion, les mœurs, et les usages des moscovites (cf. bibliographie). Cet ouvrage est l'un des rares documents de l'époque décrivant avec précision les mœurs et la vie quotidienne en Russie et se distingue par ses nombreuses illustrations à la plume de la main de Jubé.

Les années de formation

Jacques Jubé est né à Vanves le . Il est issu d'une famille modeste : son père est laboureur, puis blanchisseur et ensuite employé du sieur de Montargis, seigneur de VanvesNouvelles ecclésiastiques, 1746, p. 169-172.. Il commence ses études chez les Jésuites et les poursuit au collège d'Harcourt, alors fortement influencé par le jansénisme. Grâce au soutien financier de la famille de Lamoignon, il entre au séminaire Saint-Magloire où enseignent de grandes figures du jansénisme comme Boursier et Duguet. Jubé se lie d'amitié avec son condisciple Corneille Jean Barchmann Wuytiers (1693-1733), futur évêque vieux-catholique d'Utrecht. En plus de ses études théologiques au séminaire, il suit les cours du Collège de France où il assimile plusieurs langues étrangères, notamment l'hébreu, le syriaque et l'arabe.

Il est ordonné prêtre en 1696 sans obtenir immédiatement de cure et se met pour deux ans au service de la famille de Lamoignon qui avait financé ses études. Il se voit attribuer la paroisse de Vaugrigneuse en 1698, puis celle d'Asnières en 1701..

Le polémiste janséniste Il entre progressivement dans la querelle janséniste et acquiert rapidement une réputation de polémiste virulent. Il publie notamment en 1703 un ouvrage clandestin, Pour ou contre Jansenius touchant les matières de la grâce, qui est saisi et détruit par la police. En 1716 et 1717, alors que la publication de la Bulle Unigenitus inquiète les jansénistes et une partie du clergé gallican, il parcourt le diocèse de Paris afin de recueillir des signatures de prêtres contre la bulle : les 84 signatures qu'il obtient sont confiées par ses soins au greffe de l'officialité métropolitaine. Ayant adressé à 270 curés des environs de Paris une lettre les invitant à protester, il va lui-même chercher les réponses, à pied et par tous les temps. Il donne également des conférences critiquant la bulle. À cette époque, la protection du cardinal de Noailles le met à l'abri des poursuites..

Le « rite d'Asnières »

Durant les trois années qu'il passe comme curé de Vaugrigneuse, Jubé prend le temps d'approfondir les Écritures et les Pères de l'Église. Comme beaucoup d'autres prêtres jansénistes, il s'intéresse aux premiers temps de l'Église.

Lorsqu'il prend ses fonctions à Asnières, Jacques Jubé entreprend de modifier la liturgie d'après sa connaissance de l'Église primitive. Tout d'abord, par souci de simplicité et pour ne pas détourner les fidèles, il profite de la reconstruction de l'église paroissiale de Sainte Geneviève pour supprimer boiseries et tableaux qu'il remplace par des gravures représentant des scènes de la Bible. Il place à disposition du public, dans les bas-côtés de l'église, la Vie des Saints de Baillet et une version française de la Bible par Lemaistre de Sacy, ce qui contrevient de manière flagrante aux dispositions de la Bulle Unigenitus. Enfin, il installe un autel dont la forme rappelle celle d'un tombeau. L'autel est recouvert d'une simple nappe à l'occasion de la messe.

Ayant lu les travaux de recherches de la fin du sur les liturgies chrétiennes originelles, notamment ceux des Mauristes, il applique à ses paroissiens la pratique pénitentielle de l'Église primitive. C'est ainsi que les femmes « légères » sont exclues de l'église jusqu'à leur pénitence, quel que soit leur rang. Il interdit par exemple l'entrée dans l'église d'Asnières à une maîtresse du Régent Philippe d'Orléans, sans rencontrer d'objections de la part ce dernier., qui, favorable aux jansénistes, lui accorde sa protection tacite.

Il instaure ce qu'on appelle plus tard la « liturgie d'Asnières », dans laquelle les fidèles ont un rôle plus important : ils récitent seuls le Gloria, le Credo et le Sanctus et approuvent les prières du Canon et de la Secrète en répondant « amen ». Edmond Préclin affirme que dans ces réformes, Jubé ne se contente pas de revenir à des pratiques anciennes mais applique aussi certaines idées richéristes alors en plein développement.

Toutes ces initiatives lui attirent l'hostilité d'une grande partie du clergé. D'un côté, il est accusé d'accorder trop de place à l'assistance, et de se comporter en prélat puisqu'il fixe lui-même le rite de sa paroisse. De l'autre, on juge qu'il se pose en simple délégué des fidèles, faisant de ceux-ci de véritables prêtres par le rôle qu'il leur donne dans la célébration de la messe.

Jubé reçoit peu de véritable soutien à ses innovations. En 1724, paraît un pamphlet anonyme, Réflexions sur la nouvelle liturgie d'Asnières. Reproche y est fait aux « messieurs d'Asnières » de confondre le prêtre et l'évêque, et le peuple avec le prêtre. On les accuse de s'unir aux protestants, d'être des républicains et des anarchistes, de troubler l'ordre public. En réponse à ces attaques, le chanoine Grancolas fait paraître un article intitulé Observations sur l'examen du cérémonial d'Asnières, où il souligne l' de ses pratiques, et donc leur légitimité.

Le séjour en Italie et le premier exil aux Pays-Bas

À la mort du Régent Philippe d'Orléans en 1723, le danger se rapproche pour son ancien protégé. Dès l'année suivante, une lettre de cachet est délivrée pour l'envoyer à la Bastille mais Jubé, au lieu de se rendre à la convocation du lieutenant de police, choisit la clandestinité. L'évêque de Montpellier, Colbert de Croissy, favorable aux appelants, l'aide à fuir en Italie où il séjourne deux ans, à Rome et à Naples, sous le pseudonyme d’abbé de la Cour. Après un bref retour en France en 1725, il s'établit finalement aux Pays-Bas, dans la ville d'Utrecht où son ami Barchmann est entre-temps devenu évêquePour l'épiscopat de Barchmann, voir : . Remarquer l'orthographe « Barchman »..

Le diocèse d'Utrecht vit alors les débuts de l'Église vieille-catholique. Ses évêques ne sont plus reconnus par Rome et refusent d'appliquer la bulle Unigenitus. Jubé se sent donc en sécurité dans cette ville et y fait la rencontre de la princesse Irina Dolgoroukaïa (1700-1751), fille du prince Piotr Alekseïevitch Golitsyne (1662-1721) et épouse de Sergueï Petrovitch Dolgoroukov (1696-1761), alors ambassadeur de Russie auprès des Provinces-Unies. Durant les années 1720, la princesse de confession orthodoxe se tourne progressivement vers la religion catholique. Jubé et Barchmann participent activement à sa conversion et à celle de ses enfants qui a lieu en 1727.. Quand vient pour Irina le moment de rentrer en Russie, la question se pose de l'avenir spirituel des nouveaux convertis. C'est pourquoi on propose à Jubé d'accompagner les Dolgoroukov en Russie pour y assurer l'éducation scolaire et spirituelle des enfants et servir de chapelain à la princesse. Il se voit de plus confier par Laurent-François Boursier, représentant de la Sorbonne, la mission de rétablir avec l'Église russe des contacts en vue d'une réunion des Églises catholique et orthodoxe.. Une première tentative dans ce sens, à laquelle les évêques russes n'avaient pas donné suite, avait eu lieu auparavant en 1717 lors de la visite en France du tsar Pierre I.

L'évêque Barchmann donne à Jubé une mission pastorale ambitieuse : Relation des démarches, p. 468-472, cité par .. Jacques Jubé doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour installer l'Église catholique en Russie.

Jacques Jubé est donc prêt, en 1728, à partir pour la Russie avec une triple mission : servir de chapelain et de précepteur dans la famille Dolgoroukov ; reprendre des négociations religieuses majeures et interrompues depuis dix ans, mais en toute discrétion ; faire œuvre prosélyte et missionnaire à Moscou et ailleurs.

Le séjour en Russie

Jacques Jubé, Irina Dolgoroukaïa et les enfants de cette dernière quittent les Pays-Bas le et entament un pénible voyage vers la Russie. Leur itinéraire passe par Berlin, Dantzig, Königsberg et Riga qu'ils atteignent fin novembre. Ce n'est qu'un mois plus tard, le , qu'ils parviennent enfin à Moscou..

Moscou est alors une ville où l'influence française est encore faible en comparaison de l'allemande. Les rares résidents français sont des réfugiés protestants arrivés après la révocation de l'édit de Nantes et quelques savants comme l'astronome Joseph-Nicolas Delisle ou le mathématicien Daniel Bernoulli. Si la langue française commence à être parlée par la haute société russe, la gallomanie, caractéristique de la fin du , n'a pas encore fait son apparition.

Pour accomplir sa mission, Jacques Jubé peut compter sur un certain engouement pour le catholicisme dans la frange intellectuelle de l'aristocratie. Chez certains princes, comme ceux des familles Golytsine, Dolgoroukov ou Kourakine, le catholicisme présente un certain attrait intellectuel, d'abord en tant qu'émanation de l'Occident (d'une certaine manière il est annonciateur des Lumières), mais aussi pour des raisons politiques et ecclésiologiques propres à la Russie.

Le contexte politique et religieux

Depuis la fin du , la vie politique et religieuse russe est en profonde mutation. Avec la création du patriarcat de Moscou en 1589, l'Église russe occupe enfin la place importante qu'elle espérait. Au , la théorie de la « Troisième Rome », qui fait de Moscou l'égale de Constantinople et de la Rome antique s'impose au sein de l'Église comme au pouvoir politique : c'est ainsi que le régime autocratique des tsars se met en place progressivement. Les réformes du patriarche Nikon, établissant la primauté du spirituel sur le temporel et le schisme du Raskol ébranlent le pays sans remettre en cause l'idée de troisième Rome.

Mais par la suite Pierre I, sans doute marqué par les actes autoritaires de Nikon dans sa jeunesse, entre en confrontation avec l'Église orthodoxe. C'est ainsi qu'il interdit la tenue des élections patriarcales à partir de la mort du patriarche Adrien en 1700. En 1721, après une longue réflexion, il publie son Règlement spirituel, composé avec l'archevêque de Pskov, Théophane Prokopovitch. Ce règlement supprime officiellement le patriarcat et met en place un principe de collégialité, le saint-synode, composé d'évêques et de quelques prêtres. Ce synode permanent est en pratique dirigé par un procureur laïc nommé par l'empereur et qui assiste à toutes les réunions. Les évêques russes finissent par accepter ce nouveau mode de gouvernement ecclésiastique, non sans certaines réticencesJean Meyendorff, L'Église orthodoxe hier et aujourd'hui, Seuil, 1995, p. 89-90..