Giambattista Vico ou Giovan Battista Vico, né le à Naples où il est mort le , est un philosophe de la politique, un rhétoricien, un historien et un juriste napolitain, qui élabora une métaphysique et une philosophie de l'histoire.
Dans ses ouvrages dont le plus célèbre est La Science nouvelle (Scienza Nuova, 1725), Vico critique le développement du rationalisme moderne et se veut un apologiste de l’Antiquité classique. Il est considéré comme le précurseur de la pensée complexe, opposée à l’analyse cartésienne et autres formes de réductionnisme et comme le premier penseur à avoir exposé les aspects fondamentaux des sciences sociales, encore que ses conceptions n’aient pas nécessairement influencé les premiers sociologues.
On lui doit également la proposition verum esse ipsum factum (« le vrai est le faire même »), qui peut être vue comme une manifestation précoce de l'épistémologie constructivisteErnst von Glasersfeld, An Introduction to Radical Constructivism.Patricia Bizzell et Bruce Herzberg, The Rhetorical Tradition: Readings from Classical Times to the Present, éd., Macmillan, Basingstoke 2001 & Bedford Books of St Martin's Press, Boston (Massachusetts) 2001 ( éd. 1990), ..
Par ailleurs, la Science nouvelle ayant fait l'objet par Jules Michelet, d'une traduction assez libre avec le sous-titre Philosophie de l'histoire, Vico est souvent cité comme celui qui en jeta les fondements après Ibn Khaldoun., bien que cette expression ne se trouve pas dans ses écrits (Vico utilise l’expression d’)<ref>Donald Philip Verene, Giambattista Vico in A Companion to Early Modern Philosophy, Steven M. Nadler, ed. (London: Blackwell Publishing, 2002, ).</ref>.
L’intérêt pour son œuvre a été récemment stimulé par des tenants de l'historicisme, notamment Isaiah BerlinVico et Herder, Two Studies in the History of Ideas. et Hayden WhiteThe tropics of history: The deep structure of the New Science in Giambattista Vico, Science of Humanity, éd. Giorgio Tagliacozzo et Donald Philip Verene (Baltimore et Londres, 1976).Giambattista Vico, An International Symposium, Johns Hopkins University Press, 1969. Des tentatives d’interprétation non-historiciste de Vico peuvent être trouvées dans Interpretation: A Journal of Political Philosophy , Spring 2009, Vol. 36.2, anet Spring 2010 37.3, de même que dans Historia Philosophica, Vol. 11, 2013 .. Selon Isaiah Berlin, sa pensée de la culture et de l'histoire a fortement influencé Johann Gottfried Herder, le penseur-précurseur en Occident de la diversité culturelle (multiculturalisme) et de sa richesse dans le monde.
Biographie
Il est le fils d’un libraire pauvre avec huit enfants à charge qui était membre de la confrérie des libraires de Saint-Blaise-Majeur, ce qui explique que Giambattista Vico ait été baptisé à l'église San Biagio Maggiore, siège de la confrérie Histoire sur le site Corpodinapoli..
Selon ses dires (Vie de Giambattista Vico écrite par lui-même, 1728), il fait des études assez décousues, à la suite d'une chute et d'une fracture du crâne qui le laisse introverti et mélancolique. Même s'il a étudié la philosophie au collège des Jésuites à Naples, il se plaît à se définir comme un autodidacte. Il est éduqué par un jésuite, Giuseppe Ricci, qui l'initie à la philosophie, en particulier au cartésianisme. Il fait des études de droit et d'histoire, tout en consacrant son temps libre à la philosophie.
En 1686, il est précepteur des enfants du marquis de Vatolla, près de Naples. Il est introduit dans les milieux matérialistes, c'est-à-dire atomistes, considérés comme athées. Il devient l'ami de Paul Mathias Doria (1662-1746), philosophe cartésien qui a évolué vers l'humanisme platonicien et le christianisme augustinien.
Il se marie avec une femme issue d'un milieu très modeste, illettrée, dont il aura une famille nombreuse.
En 1699, il est recruté par concours à l'Université de Naples comme professeur de rhétorique. Son activité intellectuelle se traduit essentiellement par la publication des discours inauguraux qu'il prononce solennellement à chaque rentrée universitaire, parmi lesquels, en 1709, son premier ouvrage sur la théorie des sciences, le De nostri Temporis Studiorum ratione (La méthode des études de notre temps). À partir de 1723, il entreprend la publication de plusieurs versions, toutes plutôt mal accueillies de son œuvre majeure, La Science Nouvelle et de son autobiographie, publiée à Venise en 1728. Il a des ennuis d'argent et est malade. Il quitte son poste de professeur en 1742 mais son fils Gennaro lui succède.
De 1735 à sa mort, il est historiographe auprès du roi philosophe et philanthrope Charles III (Roi d’Espagne, de Naples, de Sicile, et de Jérusalem). En 1743, il achève une nouvelle version de La Science Nouvelle, et meurt le . Son ouvrage est publié à Naples en juillet de la même année. Il est inhumé en l'église des Oratoriens de Naples.
Le contexte intellectuel de l'Italie à l'aube du
L'Italie morcelée et la tendance à l'unité Depuis l'Empire romain, l'Italie n'existe plus en tant que nation et est morcelée : royaumes de Naples, de Sardaigne et de Sicile aux mains des Espagnols, États de l'Église, de Rome à Bologne, République de Venise, royaume de Savoie, Etats florentins et milanais plus ou moins indépendants. L'unité italienne subsiste et se réveille toutefois à travers les activités intellectuelles et essentiellement littéraires (les écrivains de langue « vulgaire », c'est-à-dire qui abandonnent le latin : Dante, Pétrarque, Machiavel, etc), et la conscience d'un génie proprement italien reconnu dans toute l'Europe pour les ingénieurs et les savants de la Renaissance, les peintres, les musiciens. Il serait anachronique de parler d'un nationalisme italien, mais une certaine nostalgie et fierté de la grandeur de l'empire romain se fait sentir. Pendant la vie de Vico, le royaume de Naples est passé de la domination espagnole à celle des Autrichiens (1707), puis est reconquis par les Espagnols en 1734, non sans que l'influence de l'État pontifical ne se fît sentir.
Influence de l'Église et de la tradition scolastique À la naissance de Vico, il n'y a que trente-cinq ans que Galilée a été condamné par le Saint-Office (1633), et les nouvelles tendances scientifiques et philosophiques sont considérées comme dangereuses pour diverses raisons : l'accent mis sur l'expérimentation et l'enquête met en cause le principe selon lequel la vérité est à rechercher dans les textes et la tradition ; l'idée que la conscience et la raison individuelles sont juges de la vérité confine au protestantisme ; l'atomisme rappelle Épicure et Lucrèce, qui représentent aux yeux de l'Église l'athéisme lui-même. La réaction se fait par le moyen des tribunaux ecclésiastiques et sur le plan intellectuel. A Naples, où les intérêts espagnols rencontrent ceux de l'Église, des procès ont lieu contre les athées entre 1688 et 1693. En Toscane, les travaux de Toricelli sur la pression de l'air se conduisaient clandestinement. Devant les dangers des nouveautés intellectuelles, les penseurs catholiques réaffirment la valeur des méthodes scolastiques et des principes aristotéliciens.
L'héritage de la Renaissance : les ingénieurs, Giordano Bruno, Galilée À partir de la Renaissance et pendant l'âge baroque, se développe en Europe un nouveau métier, qui réunit ceux de l'artisan et du savant. L'artisan opère grâce à des recettes qui marchent, le savant spécule à partir de textes et de principes métaphysiques. Les ingénieurs vont développer un nouveau savoir inspiré non d'Aristote, mais plutôt d'Archimède, , dans lequel ils exposent les connaissances nécessaires pour commander les artisans dans leurs réalisations. Ce travail, qui conditionne le développement scientifique ultérieur, et en particulier celui de la méthode expérimentale en science, concerne tous les domaines : la métallurgie, le travail du verre, la construction de bateaux et de machines et l'architecture, civile et militaire, la balistique, l'hydraulique (et donc la chimie, l'optique, la mécanique, l'astronomie, la physique, les mathématiques, la médecine et même les sciences sociales). Techniciens et savants ne se comprennent pas toujours et peuvent même se mépriser mutuellement, ils sont néanmoins contraints de constater qu'ils étudient les mêmes réalités.
Giordano Bruno (1548-1600), né près de Naples, meurt sur le bûcher pour avoir développé une conception générale du monde issue des théories de Copernic, qui inclut non seulement des thèses hérétiques comme la pluralité des mondes et que la Terre (et, par conséquent, l'Homme) n'est pas le centre de l'Univers, mais aussi celle que les corps sont mus par une force immanente, qui conduit à l'accusation de panthéisme, pratiquement équivalente à celle d'athéisme. Le rayonnement de Giordano Bruno dans les cercles intellectuels italiens du est très important.
Celui de Galileo Galilei (1564-1642) ne l'est pas moins. S'il partage la critique du géocentrisme aristotélicien avec Copernic et Bruno, à la différence de celui-ci, . Galilée est surnommé Il Saggiatore, que l'on traduit généralement par l'expérimentateur. Galilée, tout théoricien qu'il est, introduit la conscience des limites du raisonnement pur dans la connaissance.
Gassendi Giordano Bruno avait tiré des conséquences métaphysiques du système copernicien, Gassendi (1592-1655) tira des conséquences toutes différentes des théories galiléennes. Il en fit un matérialisme ontologique inspiré de Démocrite et de Lucrèce. La diffusion de ses idées servit en quelque sorte de déguisement à celles de Galilée, interdites, avec la double conséquence d'en permettre une certaine connaissance et que cette connaissance fût faussée, car elle ne correspondait pas à l'esprit de la démarche de Galilée, peu porté à l'interprétation et à l'induction métaphysiques.
Le cartésianisme L'œuvre de Descartes (1596-1650) connut un réel succès partout en Europe et en particulier à Naples. C'est surtout la méthode géométrique et la conception de la matière comme étendue qui constituaient le fond du cartésianisme professé à Naples. Doria, proche de Vico (voir ci-dessus), s'opposa au mécanisme cartésien, non par référence à la scolastique, mais à l'humanisme platonicien.
Les échanges européens ; Bacon, Pascal, Newton vignette|Statue de Giambattista Vico à Naples Dans toute l'Europe, les idées circulaient parmi les élites intellectuelles, grâce à des imprimeurs dont la plupart étaient installés aux Pays-Bas et à Venise. On l'a vu, les idées de Descartes étaient bien connues à Naples. Il faut encore mentionner, parmi d'autres, trois auteurs importants, Bacon, Pascal et Newton.
Francis Bacon (1561-1626) « est généralement considéré comme l'inventeur de la formule knowledge is power », et « est le premier d'une longue lignée de philosophes à l'esprit scientifique qui ont insisté sur l'importance de l'induction opposée à la déduction ». Bacon a inventé une induction qui n'est pas seulement par généralisation à partir d'un nombre jugé suffisamment grand de cas semblables, méthode qu'on lui attribue parfois mais qu'il juge insatisfaisante, et qu'on pourrait qualifier de comparative. « Il voulait, par exemple, découvrir la nature de la chaleur (…). Sa méthode consista à faire des listes de corps chauds, des listes de corps froids, et des listes de corps de divers degrés de chaleur. Il espérait que ces listes montrerait quelque caractéristique toujours présente dans les corps chauds et absente des corps froids, et présente à des degrés divers dans les corps de différents degrés de chaleur. Par cette méthode il espérait arriver à des lois générales … ». Le préambule du De Antiquissima Sapientia Italorum se réfère explicitement aux « désirs de François Bacon », et le chapitre II du même ouvrage contient une critique de l'induction (« raisonnement par le genre »), qui reprend et affine la critique de Bacon.