Le tagma (du grec ancien : , pluriel savant : tagmata) était l’unité tactique de l’armée byzantine ayant la taille d’un bataillon ou d’un régiment. Du , les tagmata constituèrent l'armée permanente de l’Empire byzantin par opposition aux thèmes, unités populaires et territoriales, mobilisables pour la défense des provinces. Quoique le terme « tagma » ait été utilisé depuis le , c’est vraisemblablement Constantin V qui lui a donné son sens technique au milieu du . Cette réforme qui mettait les tagmata directement sous l’autorité de l’empereur visait à créer une armée qui soit à la fois mobile et loyale à l’empereur, car non seulement les unités thématiques ne pouvaient être utilisées dans les guerres d’annexion au-delà des frontières, mais encore les commandants des unités thématiques cantonnées près de Constantinople avaient tenté à maintes reprises de renverser le pouvoir établi.
: les premiers tagmas
Le terme « tagma » (du grec , « mettre en ordre ») est le terme classique désignant un régiment ou un bataillon. Attesté dès le , il s’appliquait alors à un bataillon d’infanterie de et était l’équivalent du ou en latin, de l’arithmos en grec.
Les réformes de Dioclétien (emp. 284-305) et de Constantin le Grand (emp. 306-337) avaient créé deux armées distinctes : recrutés sur place, les limitanei veillaient à la sécurité des frontières alors que le comitatus, extension de la garde impériale, constituait le noyau mobile de l’armée. Destiné aux expéditions, le comitatus était cantonné à Constantinople ou dans ses environsVoir l’article « Armée byzantine ».. Avec des effectifs peu nombreux, mais encadrés par des officiers professionnels, ces régiments incorporaient aussi bien des citoyens romains que des barbares, notamment des montagnards d’Illyrie ou d’Isaurie. Le principal corps de la garde impériale ou palatini était celui des Scholes qui devint ultérieurement l’un des quatre tagmata officiels. Recruté parmi les barbares et rattaché directement à la personne de l’empereur, ce régiment d’élite à l’origine en vint à ne plus servir que d’armée de parade lorsque l’empereur cessa de commander personnellement les troupes au combat. Peu nombreux au départ, le régiment s’accrut de près de lorsque Justin commença à vendre les charges. Léon les remplaça au service du palais par les Excubites.
Au , les bucellaires (soldats privés au service des chefs d’armée), les foederati (recrutés contrairement à l’usage du parmi les barbares « étrangers » à l’empire) et les optimates (qui furent par la suite assimilés à un tagma) se distinguent du reste de l’armée et portent le nom d’élite de ta epilecta (τά έπιλεκτα).
Sous Constantin, les pouvoirs militaires passèrent des préfets du prétoirePour les titres, voir l’article « Glossaire des titres et fonctions dans l'Empire byzantin ». aux magistri militum qui formaient une hiérarchie parallèle à la hiérarchie civile. Ils comprenaient un magister militum praesentalis auprès de l’empereur, un magister peditum commandant l’infanterie et un magister equitum pour la cavalerie. Ces magistri avaient sous leurs ordres des duces, gouverneurs militaires de provinces, ayant rang d’hypatoi ou de patrices. Ils exerçaient leurs fonctions sur toutes les troupes d’une province qu’il s’agît du comitatus, des limitanei ou des foederati. Les unités tactiques étaient le numerus (άριθμος) pour l’infanterie et la vexillatio (τάγμα) pour la cavalerie, quoique ces termes soient à l’occasion interchangeables.
D’après le Strategikon, traité de tactique légèrement postérieur à l’empereur Maurice, le tagma compte à cette époque environ 400 hommes. Il est commandé par un tribun qui a comme officiers subalternes l’hékatontarque (centurion) et l’ilarque, lieutenant en premier qui a aussi la garde du bandon ou étendard que personne ne doit abandonner. Le tagma est subdivisé en corps de 100, 10, 5 et 4 hommes, correspondant à la compagnie d’une armée moderne. Les multiples du tagma sont la moera (μοϊρα) (unité de marche dont les cavaliers ont une flamme de même couleur à leur lance) et le meros (μέρος) (unité administrative et tactique comprenant de ).
: la réforme de Constantin V
thumb|alt=thèmes d'Asie Mineure vers 780|Les thèmes d’Asie Mineure vers 780. La proximité géographique du thème de l’Opsikion par rapport à Constantinople fit que plusieurs commandants du tagma qui y était cantonné tentèrent de s'emparer du pouvoir.
La faiblesse des limitanei et leur disparition progressive à la suite de la perte des provinces de Syrie, d’Égypte et d’Afrique, la transformation du comitatus en une armée où paradaient les jeunes nobles peu enclins au combat, les invasions arabes et les fréquentes révoltes des formations comme celles du thème de l’Opsikion, situé dans le nord-ouest de l’Asie Mineure près de la capitaleDans les soixante ans qui suivirent leur fondation, ces dernières furent impliquées dans pas moins de cinq révoltes qui culminèrent par le coup d’État de son stratégos. ., exigeaient une profonde réforme de l’armée.
Ce fut l’œuvre de Constantin V (emp. 741-775) qui transforma les anciennes unités de la garde de Constantinople en nouveaux tagmata destinés à fournir à l’empereur un noyau de troupes professionnelles loyales. On distingue dès lors d’une part les tagmata, fusion de l’ancien comitatus avec les troupes palatines, noyau de l’armée permanente stationnée à Constantinople ou dans ses environs et qui servait pendant les campagnes, et d’autre part les thèmes (themata), en garnison dans les provinces, orientés vers la défense locale et ne servant qu’en cas de nécessité. Ces thèmes furent créés selon les besoins et les plus anciens d’entre eux conservèrent le nom des anciens corps qu’ils représentaient (Opsikion, Bucellaires, Optimates) ou ceux des provinces où ils étaient stationnés (Arméniaques, Anatoliques, Helladiques, etc.) Lors d’expéditions, les deux catégories de troupes se retrouvaient sous un commandement unique, mais conservaient leur organisation distincte.
En dépit de cette réorganisation opérationnelle, les unités reprirent le nom de corps de troupes existants ou ayant déjà existé : scholes, excubites, optimates, bucellaires, etc..
Accessoirement, les tagmata servaient de terrain de recrutement pour les jeunes officiers. Une carrière dans un tagma pouvait conduire à un poste de commandement important dans les themata, ou si les jeunes recrues avaient la chance d’attirer l’attention de l’empereur, à un poste à la cour. Les officiers des tagmata étaient issus en grande partie soit de l’aristocratie ou de la fonction publique urbaine affluente, soit de l’aristocratie terrienne des thèmes de l’Asie Mineure ; ils en vinrent progressivement à contrôler presque tous les postes militaires importants. En dépit de cette tendance, les tagmata, tout comme le service militaire ou la fonction publique en général, offraient une occasion de mobilité sociale pour les classes subalternes de la société. Si les origines sociales des soldats étaient variées, ni les esclaves, ni les condamnés, ni les ecclésiastiques ne pouvaient postuler. L’âge minimum était de 18 ans et l’âge maximum de 42 ans pour une carrière se déroulant sur 24 années maximum.
Unités
thumb|alt=Bataille entre armées byzantine et arabe|Bataille entre les Byzantins et les Arabes, d'après la Chronique de Skylitès, fin du .
Dans la période la plus glorieuse de leur histoire, c’est-à-dire au et au début du , on comptait quatre tagmata au sens strict : les scholes (en grec Σχολαί, « les Écoles »), formées d’infanterie et de cavalerie, étaient l’unité la plus prestigieuse dont l’origine remontait à Constantin le Grand ou à Dioclétien. Elle cessa de jouer un rôle actif vers le milieu du pour servir surtout lors de grands déploiements. Cantonnée au palais de Chalcé, elle retint ce rôle de parade jusqu’à ce que Constantin V la mette sous les ordres du domestique des scholes. Celui-ci ne tarda pas à devenir l’un des chefs militaires les plus importants de l’armée, ayant rang de patrice. Sous le nom de « démocrate », il était le commandant du dème des Vénètes. Dans la deuxième moitié du , le poste de domestique des scholes se dédoubla avec la création d’un domestique d’Orient et d’un domestique d’Occident ; les excubites ou exkoubitores (lat. Excubiti, grec Έξκούβιτοι, « les sentinelles », litt. « ceux que l’on sort du lit ») furent créées par Léon aux environs de 460 comme garde impériale. Leurs commandants acquirent rapidement une grande influence et fournirent plusieurs empereurs au . Après une période de déclin au , ils furent réformés au probablement sur le modèle des scholes, car leur commandant, jusque-là un comes, porta dès lors le titre de « domestique ». Ils devinrent une unité d’élite qui forma le noyau de l’armée régulière. La dernière mention de ces troupes date de 1081 ; les arithmoi (en grec Άριθμός, « nombre ») ou la Veille (en grec Βίγλα, du mot latin vigla, « surveillance ») étaient une unité dont l’existence remontait probablement à Arcadius. Elle fut promue par l’impératrice Irène dans les années 780. Son commandant portait le titre archaïque de « drongaire ». À Constantinople, l’unité était chargée spécialement de la garde du palais ; dans les expéditions commandées par le basileus, elle fournissait les sentinelles autour de la tente impériale ; les hikanatoi (en grec Ίκανάτοι, « les gens capables »), créés par l’empereur Nicéphore (emp. 802-811) vers 810. Leur fonction est obscure et leur commandant, tout comme celui des arithmoi, n’était que protospathaire.
D’autres unités étaient étroitement associées aux tagmata et souvent incluses parmi eux : les noumeroi (en grec Νούμεροι) étaient une unité d’infanterie stationnée à Constantinople. Elle devait son nom au « numera », une caserne du palais qui était utilisée comme prison. Elle incluait probablement les teichistai (en grec Τειχισταί) ou régiment tōn Τeicheōn (en grec τών Τειχέων, « des murs ») qui gardaient soit l’ensemble des murs de Constantinople, soit le « Long Mur » ou mur d’Anastase. Leur origine remontait possiblement aux ou s ; les optimatoi (en grec Όπτιμάτοι, du latin optimates, « les meilleurs ») étaient à l’origine une troupe de combat d’élite mais furent réduits au à un rôle d’intendance, responsables des mules transportant l’équipement de l’armée (le τούλδον ou touldon). Contrairement aux tagmata, ils étaient stationnés à l’extérieur de Constantinople et étroitement associés à la garnison du lieu, le thème des Optimatōn qui faisait face à Constantinople et incluait le nord de la Bithynie. Le commandant ou domestikos des optimatoi était également strategos ou gouverneur du thème ; les marins de la flotte impériale (βασιλικόν πλώιμον, basilikon plōimon) sont également considérés comme tagma par certaines sources.
S’y ajoutaient les hetaireia (en grec Έταιρεία, « compagnons ») qui comprenaient les troupes de mercenaires étrangers, Khazars, Phargenoi (Varègues ?), Rus’ et Hongrois, incluses dans le service impérial, chacune commandée par un hétériarque, plus tard qualifié de « grand hétériarque ». Au départ, on distinguait la grande, la moyenne et la petite hétairie, qui avaient chacune leur chef particulier. Responsable de la sécurité de l’empereur, le grand hétériarque était présent chaque matin à l’ouverture des portes du palais. À la fin du , leur structure changea et il semble que les différentes hetaireiai furent consolidées en une seule composée de jeunes nobles.
Organisation
thumb|alt=armure d'un cataphractaire|Les tagmata étaient caractérisés par l'utilisation de la cavalerie. Les cataphractaires étaient des soldats à cheval, homme et bête étant revêtus d'une cotte de mailles.