vignette|Dessin de Fred Barnard, considéré comme ennemi peuple, Darnay quittant la salle d’audience pour être exécuté le lendemain La formule « ennemi du peuple » a été utilisée à diverses époques par le pouvoir alors en place pour disqualifier une personne ou une organisation perçue comme agissant contre les intérêts de la société dans son ensemble.

Le terme est proche des notions d'ennemi public et d'ennemi de l’État.

Origine Le terme d’« ennemis du peuple » a une longue histoire. Sous l’Empire romain, le Sénat a utilisé l’expression pour désigner l’empereur Néron avant son assassinat« En nommant Néron hostis publicus, les sénateurs exprimaient par une formule institutionnelle accréditée, la vérité philosophique selon laquelle le prince était nocif à la cité et celle-ci en droit de se protéger de lui » In Le Corps du prince furieux, image de la terreur politique par Michèle Coltelloni-Trannoy, maître de conférences à l’université de Marne-la-Vallée.. Selon Ernest Renan, au temps des persécutions, on appelait également un chrétien « hostis publicus » (et aussi « hostis patriæ », « humani generis inimicus », « hostis deorum atque hominum »)L'Antéchrist (on peut voir le texte en traduction anglaise).. Depuis cette époque, de nombreux groupes ont utilisé l'expression, y compris les Jacobins au cours de la phase radicale de la Révolution française (la Terreur).

Les ennemis du peuple sous la Révolution française L'expression « ennemi du peuple » ainsi que les premières lois contre les « ennemis du peuple » sont apparues au cours de la Révolution française. La loi du 22 prairial an II (), adoptée par la Convention, influencée par les Jacobins, définissait comme ennemis du peuple ceux qui visaient par la force ou par la ruse à supprimer les libertés publiques. Les ennemis du peuple, c'étaient les partisans du retour du pouvoir royal, les saboteurs qui empêchaient l'approvisionnement de Paris, ceux qui favorisaient la retraite et l'impunité des conspirateurs et des aristocrates, ceux qui calomniaient ou qui persécutaient les patriotes en abusant des lois de la révolution, ceux qui trompaient le peuple et contribuaient ainsi au déclin de l'esprit révolutionnaire, ceux qui répandaient de fausses nouvelles dans l'intention de provoquer des révoltes, ceux qui entraînaient le peuple dans de fausses directions, ceux qui entravaient son instruction. En vertu de cette loi, les ennemis du peuple étaient punis par la peine déterminée par les lois de la Conventionhttp://www.justice.gouv.fr. Chaque jour, le tribunal révolutionnaire prononçait en moyenne 50 condamnations à mort.

Les procès-verbaux de dénonciation, d’information, d’arrestation étaient examinés par une commission composée de membres de la Convention nationale, chargée par la suite d’en faire l'analyse et de rendre le rapport à cette dernière. La procédure judiciaire était simplifiée : ni défenseur, ni plaidoirie. Le procès ne durait pas plus d'une heure. La culpabilité était déterminée selon des critères établis par la loi. Saint-Just déclarait : « Vous avez à punir non seulement les traîtres mais les indifférents même ; vous avez à punir quiconque est passif dans la République et n’a rien fait pour elle »Rapport de Saint-Just sur la nécessité de déclarer le gouvernement révolutionnaire. Jean-Paul Marat, l', insistait pour faire tomber cent mille têtesLe 24 octobre à la Convention, (voir ici) Marat n'hésitait pas à s'écrier : « On me reproche d'avoir dit qu'il fallait couper cent ou deux cent mille têtes. Ce propos a été mal rendu ; j'ai dit : Ne croyez pas que le calme renaisse, tant que la République sera remplie des oppresseurs du peuple. Vous les faites inutilement décaniller d'un département dans un autre. Tant que vous ne ferez pas tomber leurs têtes, vous ne serez pas tranquilles. Voilà ce que j'ai dit : c'est la confession de mon cœur. » Marat niait donc avoir avancé le chiffre de cent ou deux cent mille têtes mais ne précisait pas le nombre qu'il lui fallait. Par la suite chacun était persuadé que Marat avait avancé ce chiffre et Félix de Conny, entre autres, écrivait (voir ici en parlant de Charlotte Corday : « Une femme, entraînée par un mouvement héroïque, vint immoler le monstre qui répétoit dans tous les instans du jour : il faut abattre deux cent mille têtes. ». La terreur jacobine ne frappait pas seulement les aristocrates, mais toutes les couches de la population. Pendant l'année où les Jacobins ont été au pouvoir, ce sont près de douze mille personnes qui ont péri, dont trois mille étaient des aristocrates et des prêtres, et quatre mille des paysans, trois mille des ouvriers, et deux mille encore des hommes de lettres, des juges, des commerçants, des artisans. Même parmi les Jacobins, on trouvait des ennemis du peuple : c'est ainsi que Danton fut exécuté comme espion anglais.

Lénine tenait en haute estime ce qu'avaient fait les Jacobins, au point d'écrire en 1917 : .

En Union soviétique La Révolution russe a mis l'expression au goût du jour : .

Après , le nouveau gouvernement fait un large usage du terme (en , ). La formule figure dans le décret signé, entre autres, par Lénine, Trotski et Staline et publié le . Il mettait hors la loi le Parti constitutionnel démocratique (Cadet) : Stéphane Courtois, Le Livre noir du communisme, Crimes, terreur, répression, ..

Lénine appliquait cette formule contre les Cadets et les SIL (socialistes révolutionnaires). Il l'étendit dès le à tous ceux qui s'opposaient aux bolchéviks par leurs actes, par leurs pensées, par leurs valeurs : activistes contre-révolutionnaires et dissidents d'opinion, et créa une : la TchékaMartin Malia, La Tragédie soviétique. Histoire du socialisme en Russie, 1917-1991, .. L'expression fit ensuite florès sous Staline.

D'autres termes similaires furent utilisés, nuançant le degré d'accusation : « ennemi des travailleurs » (en , « vrag troudiachtchikhsia ») ; « ennemi du prolétariat » (en , « vrag proletariata ») ; « ennemi de classe » (en , « klassovy vrag »), etc. Le terme « ennemi des travailleurs » figure ainsi officiellement dans l'article 58 du code pénal de la RSFSR, et dans des articles semblables des codes des autres républiques soviétiques.

La formule fut utilisée pour disqualifier divers groupes sociaux ou personnes, tels que Nicolas II et la famille impériale, l'aristocratie, la bourgeoisie, les religieux, les entrepreneurs, les koulaks, les anarchistes, les monarchistes, mencheviks, trotskistes, boukharinistes, les (en , « touneïadtsy »), etc.

Un « ennemi du peuple » pouvait être emprisonné, expulsé ou exécuté, et ses biens pouvaient être confisqués. Nombreux furent les « ennemis du peuple » ayant reçu cette appellation non pas à cause d'actes hostiles contre les travailleurs et les paysans mais simplement en raison de leur origine sociale ou de leur profession avant la révolution : ce fut le cas du clergé, d'anciens policiers et des commerçants. Certains d'entre eux furent appelés lichentsy (en , provenant de , mot russe signifiant « privation »), car par la Constitution soviétique, ils étaient privés du droit de vote.

Les mesures de rétorsion à l'encontre des « ennemis du peuple » visaient également leur famille, d'abord le conjoint, mais aussi les enfantsOrlando Figes, Les Chuchoteurs, ., parenté éloignée et amis, voire simples relations de travail.

Beria : l'ennemi du peuple Ironie du sort, le dernier « ennemi du peuple » à être exécuté fut Lavrenti Beria, lui-même grand pourfendeur d’ennemis du peuple. Selon la version officielle, il fut arrêté le , lors d'une séance de la direction du Comité central du Parti communiste de l'Union soviétique. Le Comité central réuni d'urgence en séance plénière l’exclut de son sein ainsi que du Parti communiste en l’accusant d’être un . Toujours suivant la version officielle, c’est le suivant qu’il fut condamné à la peine capitale par le tribunal spécial de la Cour suprême de l'URSS et fusillé le même jour.

Ironisant sur l'arrestation de l'ancien patron du NKVD, le , le magazine américain Time a placé sur sa couverture une photo de Beria, sous laquelle on pouvait lire .

Critique Nikita Khrouchtchev, dans son rapport secret Sur le culte de la personnalité et ses conséquences au XX congrès du Parti communiste de l'Union soviétique, qui lance la déstalinisationTexte du rapport secret de 1956., déclare :

Une étude réalisée en 2021 sur le niveau de vie et la richesse dans les pays de l'ex-URSS montre que les zones proches des camps où étaient envoyés les ennemis du peuple sont aujourd'hui plus riches et ont des populations recevant des salaires plus élevés que le reste de la population russe.

États-Unis Le président Donald Trump a utilisé à de nombreuses reprises l'expression pour décrire une partie de la presse, qu'il accuse de propager des fake news.

Notes et références

Voir aussi

Bibliographie Martin Malia, La Tragédie soviétique. Histoire du socialisme en Russie, 1917-1991, éditions du Seuil, , 1995 ; Nicolas Werth, Karel Bartosek, Jean-Louis Panné, Jean-Louis Margolin, Andrzej Paczkowski,Stéphane Courtois, Le Livre noir du communisme, Crimes, terreur, répression, Robert Laffont, Paris, 1997, 923 ; Orlando Figes, Les Chuchoteurs. Vivre et survivre sous Staline, 793 , édition Denoël, 2009 .

Articles connexes Ennemi de l'État Un ennemi du peuple, pièce du dramaturge norvégien Henrik Ibsen en 1882, dont sont tirés : Un ennemi du peuple (An Enemy of the People), film américain de George Schaefer, avec Steve McQueen, sorti en 1978 ; Un ennemi du peuple (Ganashatru), film indien de Satyajit Ray, sorti en 1989. Damnatio memoriae Thamzing Langue de bois

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