Carrozzeria Touring, généralement appelée « Touring », est une entreprise de carrosserie italienne, spécialisée dans la conception, l'industrialisation et la réalisation de modèles automobiles fuori serie.
Fondée en 1926, elle acquiert une renommée mondiale dans les années 1930 en inventant une technique révolutionnaire de conception de châssis baptisée « Superleggera ». Brevetée, celle-ci attire de nombreux constructeurs après-guerre et assure à l'entreprise plusieurs décennies de pérennité.
Trop spécialisée, Touring ne survit pas à l'obsolescence du procédé Superleggera dans les années 1960 et ferme ses portes à la fin de l'année 1966.
Origines de Touring
Les débuts chez Isotta-Fraschini
À l'origine de la création de Touring se trouve Felice Bianchi AnderloniC. F. Bianchi Anderloni et A. Tito Anselmi, La Carrosserie Touring, éd. E.P.A., 1983, p. 11. Né en 1882, ce jeune milanais, diplômé en droit, entre chez le constructeur Isotta Fraschini en 1904 en tant pilote d'essais, avant de devenir responsable des essais. Une position surprenante car peu élevée dans la hiérarchie de l'entreprise, dans la mesure où Anderloni est le beau-frère des trois fondateurs d'Isotta FraschiniLorsque Felice Bianchi Anderloni entre chez Isotta Fraschini, ses trois sœurs sont alors mariées ou fiancées respectivement à Cesare Isotta, Antonio Fraschini et Vincenzo Fraschini.. Toujours est-il que ce poste relativement modeste lui permet de se révéler en tant que pilote de talent.
Ses obligations familiales retiennent toutefois Anderloni de s’engager pleinement en compétition automobile de haut niveau, discipline particulièrement dangereuse à l’époque. Il se dirige plutôt vers des courses de voitures de tourisme, plus sûres, et se consacre ainsi à la promotion, l’essai et la vente des modèles produits par Isotta Fraschini, ainsi qu’à l’assistance aux clients sportifs de la marque désirant engager leur voiture en course. Il s’illustre toutefois à plusieurs reprises en 1906 et 1907, année à la fin de laquelle il est appelé pour effectuer son service militaire.
La Première Guerre mondiale éclate quelques années plus tard, éloignant Anderloni de l’automobile et de la course jusqu’à la fin des années 1910 ; il ne renoue avec cette activité qu’à l’occasion du lancement de l’Isotta Fraschini Type 8 en 1919, sans toutefois cesser de mener en parallèle des essais pour la marque. Felice Bianchi Anderloni partage ainsi son temps entre ses activités professionnelles au sein d’Isotta Fraschini et sa passion pour la compétition automobile, jusqu’à ce que la crise économique de 1920-1921 bouleverse l'état-major de la marque. Par le biais de multiples augmentations de capital, ses fondateurs sont en effet mis en minorité par de nouveaux actionnaires, provoquant le retrait des frères Fraschini et une mise à l’écart de Cesare Isotta.
Bianchi Anderloni, pilote et mécanicien indépendant
Pour Felice Bianchi Anderloni, il s’agit d’une forme de prise d’autonomie vis-à-vis de la marque à laquelle il était jusqu’alors lié par sa famille ; il décide, à quarante ans, de se consacrer exclusivement à sa passion : la compétition automobile. Trois saisons durant, Anderloni engage des Type 8 dans diverses compétitions et, malgré le poids et les dimensions importantes de ce modèle, obtient plusieurs victoires. Il s’impose ainsi notamment lors de la Coupe des Alpes ou au Grand critérium du LatiumC. F. Bianchi Anderloni et A. Tito Anselmi, La Carrosserie Touring, éd. E.P.A., 1983, p. 12.
Les relations avec la direction d’Isotta Fraschini deviennent à cette époque très difficiles pour Felice Bianchi Anderloni ; ce dernier décide finalement de quitter la marque à laquelle il s’est consacré pendant plus de vingt ans et s’associe à la filiale italienne de Peugeot, installée elle aussi à Milan. Il assure pour son nouvel employeur la promotion de la Type 172 BC, plus communément appelée « Peugeot 5CV », en l’engageant – avec succèsFelice Bianchi Anderloni s'imposera à son volant notamment lors du Gran Premio della Notte en 1924 et de la Coppa Internazionale di Genova en 1925. Il obtiendra également la première place du classement général de la Coupe des Alpes de 1925. – dans sa version torpédo dans de nombreuses épreuves d’endurance.
Pour Anderloni, cette association avec le constructeur français est une révélation. À l’inverse des modèles Isotta Fraschini de ses débuts, complexes de conception, lourds et de grandes dimensions, la Peugeot 5CV est une voiture compacte et légère, à l’architecture simple ; la cylindrée de son moteur est, par exemple, dix fois inférieure à celle de la Type 8C. F. Bianchi Anderloni et A. Tito Anselmi, La Carrosserie Touring, éd. E.P.A., 1983, p. 13. Une simplicité qui permet d’atteindre de bons niveaux de fiabilité et de performance. Cette prise de conscience de l’importance du poids en automobile orientera la suite de la carrière de Felice Bianchi Anderloni.
Fondation de Carrozzeria Touring
Fin 1925, Anderloni décide un nouveau changement professionnel majeur ; son expérience sur les Peugeot 5CV lui a en effet apporté une double révélation. D’une part qu’en automobile, le poids est l’ennemiC. F. Bianchi Anderloni et A. Tito Anselmi, La Carrosserie Touring, éd. E.P.A., 1983, p. 74. D’autre part que la lutte contre le poids n’est pas incompatible avec une certaine recherche esthétique. À l'approche de ses 44 ans, il décide de se lancer dans une carrière de dessinateur et réalisateur de carrosseries.
Pour mener à bien ce projet, Felice Bianchi Anderloni s’associe avec un ami, lui aussi juriste de formation et orienté jusqu’alors dans une carrière bancaire, Gaetano Ponzoni. Ensemble, ils acquièrent la majorité des actions de la société de carrosserie automobile Falco, une entreprise anciennement spécialisée dans l’aéronautique légère et jusqu’alors gérée par un grand connaisseur de la course automobile, Vittorio AscariVittorio Ascari est le frère d’Antonio Ascari, pilote de renom de l’époque dont le fils Alberto deviendra l’un des premiers champions du monde de Formule 1 dans les années 1950..
La société est rebaptisée à la suite de l'acquisition, devenant Carrozzeria Touring le C. F. Bianchi Anderloni et A. Tito Anselmi, La Carrosserie Touring, éd. E.P.A., 1983, p. 18. Déterminé à se lancer dans le dessin et la conception de carrosseries, Anderloni choisit d'assurer conjointement avec Vittorio Ascari la direction technique de la nouvelle entité, tandis que Gaetano Ponzoni prend en charge toute la gestion de l’entreprise.
Les débuts Stratégie et axes de développement
Une implantation avantageuse
Touring s’installe dans les anciens locaux de la société Falco, au 11 Via Ludovico da Breme, dans la banlieue nord de Milan. Un quartier relativement excentré, mais qui présente un grand avantage : il est au cœur de la zone où s’est concentrée toute l’industrie automobile de la région ; Isotta Fraschini, Alfa Romeo et même la filiale italienne de Citroën y sont implantés. Une proximité très favorable à la jeune entreprise de carrosserie, compte tenu du fonctionnement du marché automobile de l’époque.
En effet, une des caractéristiques de l’automobile haut-de-gamme des années 1920 réside dans la possibilité d’acheter auprès d’un constructeur non pas un véhicule complet, mais un châssis nu équipé uniquement des éléments mécaniques essentiels, et de le faire carrosser auprès d’un spécialiste de son choix. Ce principe devient une spécialité italienne de l’époque, de nombreux carrossiers transalpins se positionnant sur ce secteur du fuori serieLittéralement, « hors-série ». Une carrosserie est dite fuori serie si elle n’est vendue que séparément. Bon nombre de ces créations étaient de ce fait uniques et réalisées sur-mesure.. Touring ne fait pas exception et bénéficie donc de sa localisation géographique, les clients potentiels n’étant pas contraints d’effectuer un long trajet sur leur automobile neuve – et nue – pour aller la faire carrosser. De fait, les premières réalisations de Touring se feront sur la base de châssis Alfa Romeo et Isotta Fraschini.
Une communication soignée
Outre son implantation, la jeune entreprise peut également s’appuyer sur une vraie stratégie de développement. Avant même de procéder au rachat de Falco, Anderloni en avait en effet identifié les principales faiblesses, à savoir d’une part un manque de moyens financiers, et d’autre part une absence de contacts d’un niveau suffisant pour déclencher des commandes, élément capital sur le marché très exclusif des carrosseries fuori serie. Felice Bianchi Anderloni apporte ainsi son expérience de la communication acquise chez Isotta Fraschini – une firme qui avait recours depuis des années à la publicité et au sponsoring pour assurer sa croissance commerciale – pour pallier ces lacunes. Des campagnes de publicité pour les réalisations de Touring sont ainsi lancées dans les revues spécialisées dès le printemps 1926.
Malgré son départ, Felice Bianchi Anderloni a par ailleurs gardé avec Isotta Fraschini des rapports suffisamment bons pour obtenir l’autorisation de se prévaloir auprès de ses nouveaux clients de son passé au sein de la firme italienne. En outre, ses anciennes fonctions d’essayeur l’avaient amené à côtoyer de nombreux clients de la marque ; Anderloni se sert ainsi de ses connaissances tant dans les milieux industriels que mondains pour asseoir la réputation naissante de TouringC. F. Bianchi Anderloni et A. Tito Anselmi, La Carrosserie Touring, éd. E.P.A., 1983, p. 14. La présence au sein de l’organisation de Vittorio Ascari contribue également à cet effort de communication. S’appuyant sur la mémoire de son frère AntonioFrère de Vittorio, Antonio Ascari était l’un des pilotes officiels d’Alfa Romeo dans le début des années 1920. Considéré comme l’un des plus doués de son temps, il a trouvé la mort moins d'un an avant la création de Touring, le 26 juillet 1925, lors du Grand Prix de France disputé à Montlhéry., Touring parvient à nouer chez Alfa Romeo des contacts privilégiés qui seront de toute première importance pour la suite de son développement.
Compétences techniques
Enfin, Felice Bianchi Anderloni apporte à Touring un dernier atout, essentiel : ses connaissances techniques. Là encore, ses années passées au sein d’Isotta Fraschini se révèlent d’une importance capitale. En tant qu’essayeur et metteur au point, Anderloni a été amené à développer de solides compétences techniques, indispensables pour comprendre le fonctionnement d’un véhicule et ainsi pouvoir en cerner forces et faiblesses. L’assistance qu’il apportait aux clients engageant leurs voitures en course, qui impliquait de pouvoir tirer le maximum de la mécanique, n’a fait que renforcer ses connaissances en la matière. À la différence de bon nombre de ses confrères carrossiers, surtout orientés vers l’esthétique et les aspects fonctionnels, Felice Bianchi Anderloni avait une réelle maîtrise technique de l’automobile.
En outre, en s’installant dans les anciens locaux de la société de carrosserie Falco et en maintenant son ancien dirigeant dans ses fonctions techniques, Touring assure la continuité de l’expérience de cette firme ; qu’il s’agisse des outillages ou de la main d’œuvre, tout l’héritage Falco est ainsi repris en bloc par la nouvelle entité. Vittorio Ascari, devenu codirecteur technique aux côtés d’Anderloni, incarne cette continuité et constitue un gage de qualité auprès des clients.
La licence Weymann
L’une des toutes premières décisions prises par Touring concerne l’acquisition pour la Lombardie des droits du système de construction Weymann – plus communément appelé « licence Weymann » – auprès de la société de carrosserie turinoise Alessio, qui en détient les droits d'exploitation pour l'ensemble du territoire italien.
Rappel historique