Étienne-François Geoffroy, dit Estienne Geoffroy l'aîné, né le à Paris où il est mort le , fut l'un des plus importants chimistes et médecins français du début du .
Issu d'une vieille famille d'apothicaires parisienne, il reçut une formation soignée auprès des meilleurs savants de l'époque, ouverte sur les travaux effectuées aussi bien à Montpellier qu'en Angleterre ou ailleurs en Europe.
Il devint membre des premières grandes institutions publiques de recherche, l'Académie royale des sciences, le Jardin royal des plantes médicinales et le Collège royal, marquant le début de la professionnalisation de la science. La controverse qui l'oppose à un de ses collègues de l'Académie témoigne de la nouvelle manière de pratiquer la science où chacun avance une conjecture qu'il essaie de corroborer par des expériences et propose de nouvelles expériences cherchant à réfuter la conjecture adverse. Ce nouvel art du débat scientifique va permettre d'établir sur des bases solides la science chimique en gestation.
Geoffroy contribuera non seulement à faire connaître les travaux des chimistes anglais et allemands en France mais aussi à organiser des échanges réguliers entre savants européens. Membre de la Royal Society, il informait ses collègues anglais des travaux parisiens et présentait aux académiciens les travaux anglais, comme ceux de Newton sur l'optique.
Dans ses travaux en chimie, Geoffroy combine continuité et rupture. D'un côté, il reprend à son compte les anciennes conceptions alchimistes de la transmutation des métaux, de l'autre, il est à l'origine d'une innovation importante consistant à mettre en tableau les substances chimiques ayant des « rapports » constants. Ce procédé de classement des substances, connu ultérieurement comme une « table des affinités », marquera durablement les travaux chimiques pendant plus d'un siècle. La chimie délaissera alors le substantialisme des principes, et s’engagera à définir les substances par leur circulation d’une combinaison à l’autre.
La dynastie des Geoffroy La dynastie des Geoffroy, apothicaires à Paris, remonte au . Les portraits de plusieurs d'entre ses membres ornent la Salle des Actes de la Faculté de Pharmacie-Paris VGeorges Dillemann, "Les portraits des Geoffroy à la Salle des Actes de la Faculté de pharmacie de Paris" in: Revue d'histoire de la pharmacie, 57 année, n°201, 1969. pp. 351-352.
Elle commence avec Baptiste Geoffroy, reçu maître apothicaire en 1584.
Son fils, Estienne Geoffroy, dit Estienne Geoffroy père (1586-1673), reçu maître en 1611, devint échevin de Paris en 1636, consul en 1642 et juge en 1656. Il s’installa rue du Bourg-Tibourg ( arrondissement), « près le cimetière Saint-Jean ».
Son petit-fils Étienne [II] dit Estienne Geoffroy fils, reçu maître apothicaire en 1638, officiera à cette même adresse.
Son arrière petit-fils, Mathieu-François Geoffroy (Paris, -), reçu maître en 1666, échevin en 1685 et premier consul en 1694, a joué un rôle important dans la société des savants sous Louis XIV. Par son mariage avec Louise, fille de Jean Devaux (1611-1695), chirurgien célèbre, il entretint les meilleures relations avec le monde médical. Son officine, rue du Bourg-Tibourg, fut citée comme l’une des plus importantes de Paris par le Dr. Martin Lister (1638-1712), médecin anglais l'ayant visité en 1698. Son nom est plus particulièrement entré dans l'histoire de France grâce aux expertises dont il fut chargé dans l’affaire des poisons entre 1679 et 1682.
Étienne-François Geoffroy est né à Paris le , de Mathieu-François Geoffroy et de Louise Devaud. C'était l'époque des grandes réformes administratives et financières du roi Louis XIV.
Biographie Une solide formation scientifique Membre d’une longue lignée d’apothicaires, Étienne-François Geoffroy bénéficie d’une très bonne formation scientifique, que Fontenelle qualifia dans son éloge d'« éducation d’un fils de ministre, destiné pour le moins aux grandes dignités de l’Église », d'autant plus que son père recevait nombre de physiciens, astronomes, médecins et chimistes de renom (parmi lesquels Guillaume Homberg, qui deviendra plus tard le mentor de Geoffroy en chimie). Il fit l'apprentissage de la pharmacie auprès de son père et suivit des cours particuliers de botanique, de chimie et d'anatomie.
Entre vingt et trente ans, Geoffroy voyagea beaucoup, pour parfaire sa formation. Son père l'envoie un an à Montpellier en 1692, pour compléter ses connaissances en pharmacie chez Pierre IV Sanche (1626-1705), maître apothicaire, petit-fils d'un apothicaire du roiApothicaire à Montpellier, Pierre Sanche tient alors son officine rue de l'Argenterie et est qualifié de fournisseur du roi de Navarre et d'apothicaire du roi. Il est l'auteur d'un ouvrage intitulé La description, les vertux et l'usage de la confection d'alkermès, Montpellier, J. Giet, 1595, 8 pages. Voir son article dans Dictionnaire de Biographie Héraultaise, vol. II, 2004, Ed. Promethée, descendant d'une très vieille lignée. Il va servir en qualité de « compagnon » auprès de Pierre Sanche, pendant qu'un fils de ce dernier s'installait à Paris chez Geoffroy père pour servir dans les mêmes conditions.
Après ce stage fructueux d'un an ( - ), il retourne à Paris où il sera reçu maître apothicaire en 1694. Mais sa véritable ambition est de devenir médecin. Avec le consentement de son père, il poursuivra ses études dans cette voie en effectuant des voyages dans plusieurs pays d'Europe.
En , il accepte l'offre du comte de Tallart (ou Ballard) de l'accompagner à Londres. Le comte, ambassadeur extraordinaire de Louis XIV en Angleterre, lui accorde toute sa confiance et le nomme son médecin personnel (alors qu’il ne deviendra docteur en médecine qu’en 1704 !). Sur les recommandations du célèbre botaniste Tournefort, il rencontre le naturaliste écossais Hans Sloane, qui avait suivi les cours de Tournefort au Jardin royal des plantes de Paris. Il se lie d'amitié avec Sloane et restera longtemps en correspondance avec lui. Sloane, secrétaire auprès de la Royal Society, appuiera son élection parmi les membres de cette institution, le . Il y présenta une communication, publiée dans les Philosophical Transactions de .
Il revient à Paris par la Hollande, où il lie des relations avec les savants néerlandais.
En , il est nommé élève de l'Académie royale des sciences sous la houlette du chimiste néerlandais Guillaume Homberg, pensionnaire chimiste. Il ne sera élève de l'Académie que pendant à peine onze mois car dès le , il est nommé chimiste, en remplacement de Nicolas Lémery, promu pensionnaire.
Grâce à sa relation avec Sloane, il est chargé de la transmission des découvertes scientifiques entre l'Académie royale des sciences et la Société royale de LondresProcès-verbaux de l’Académie Royale des Sciences, tome 18, 1699 - La liste des projets des académiciens pour l’année 1699, lue lors de la séance du 28 février définit ainsi le travail de Geoffroy. ”Il travaillera sur les sels essentiels et il a même déjà commencé. De plus, comme il est de la Société Royale de Londres et que le commerce des lettres qu’il entretient avec monsieur Sloane qui en est secrétaire lui donne moyen d’être instruit de plusieurs choses particulières et curieuses qui se traitent dans cette société, et qui ne sont pas toujours dans les transactions ou Journaux qu’elle ordonne, il vérifiera et rapportera à la Compagnie les expériences les plus considérables qui viendront à sa connaissance.”; ces échanges entre les deux hommes deviendront à l'époque une référence. Les relations entre Geoffroy et Sloane ainsi officialisées allaient se poursuivre de nombreuses années, avec des envois croisés des Mémoires de l'Académie royale des sciences et des Philosophical transactions, mais aussi de nombreux ouvrages de savants français et anglais.
L'année suivante, il part pour l'Italie (le ), en qualité de médecin de l'abbé de Louvois. Il profite de ce séjour pour étudier différents sujets d'histoire naturelle comme celui du sable noir, utilisé pour sécher l'écriture, celui du sable de la montagne de Pesaro, employé pour la fabrication des verres de lunettes, celui des aluns de Civita-Vecchia, celui de la tarentule etc. Des extraits de ses notes, seront publiées par Fontenelle dans lHistoire de l'Académie Royale des Sciences, années 1701 et 1702 Étienne-François Geoffroy, Table générale des matières contenues dans l'"Histoire" et dans les "Mémoires de l'Académie royale des sciences", par la Compagnie des libraires, Paris, 1729, tome 2, Années 1699-1710, (lire en ligne).
Son père, Mathieu-François Geoffroy, aurait aimé le voir lui succéder dans son officine. Mais lui préférait manifestement la médecine à la pharmacie et il finit par réussir à convaincre son père de laisser l'apothicairerie à son jeune frère Claude-Joseph et de le laisser devenir docteur-régent de la Faculté de Médecine. Alors, dit Fontenelle, il . Avec un sujet intitulé An Hominis primordia, vermis? (Et si l'homme avait commencé par être un ver?), il soutiendra sa thèse de médecine en 1704, à trente deux ans. Cependant, nous dit encore Fontenelle . Il reprit donc le cours de ses travaux scientifiques, pratiquant à sa convenance, soignant riches et pauvres, toujours prévenant et rejetant toute approche doctrinale.
Via le contact de , un élève de Georg Ernst Stahl, les frères Étienne-François et Claude-Joseph Geoffroy contribueront à la divulgation des idées de phlogistique dans la science française.
Geoffroy se marie avec Barbe Angélique Lézier en 1705, qui lui apporte livres de dot ; il vécut une vie confortable dans sa maison de la rue des Singes. Il eut deux filles et un fils Étienne-Louis Geoffroy (1725-1810) qui devint médecin en 1743.
Recherches et enseignements dans le cadre des grandes institutions de recherche Avant de se constituer en science autonome, la chimie était une pratique privée de laboratoire, effectuée par des apothicaires cherchant à obtenir des remèdes purs et efficaces. An , les savants parisiens ont commencé à se réunir en académies privées. Mais outre de pouvoir disposer d'un lieu où les échanges intellectuels étaient organisés, les savants devaient disposer de moyens financiers substantiels et permanents, pour pouvoir mener des expériences de recherche chimique assez onéreuses. Pour répondre à ces besoins, plusieurs grandes institutions royales vont être créées, marquant le début de la professionnalisation de la science. Ce fut le cas du Jardin du roi où dès 1628 un enseignement de chimie fut organisé, puis à partir de 1647, les premiers cours publics et gratuits de chimie de William Davisson purent s'y tenir - palliant ainsi au défaut de l'université qui se refusait à accueillir ce genre d'enseignementcar à la suite du long conflit (de 1560 à 1630) entre médecins paracelsiens et médecins galénistes, l'université de Paris n’accueillait pas d’enseignement de (al)chimie. En 1666, Colbert crée l'Académie royale des sciences, rassemblant quelques personnalités scientifiques de premier plan comme Huygens, Roberval, Cottereau du Clos, Perrault, auxquels le roi accordait une pension de .