La révolte des Mau Mau ou des Mau-Mau est un mouvement insurrectionnel du Kenya des années 1950. Ce groupe agit à cette époque au nom du peuple Kikuyu opprimé par l'Empire britannique au Kenya.

Description En octobre 1952, après une campagne de sabotages et d'assassinats imputée à des Mau Mau, les Britanniques instaurent l'état d'urgence et organisent des opérations militaires à leur encontre. Fin 1956, selon l'historienne Caroline Elkins, plus de insurgés et civils ont été tués au cours des combats ou dans les massacres qui caractérisent la répression et plus de autres Kikuyu sont détenus dans des camps à l'intérieur desquels des tentatives pour les amener à adopter les vues politiques du gouvernement ont été entreprisesLes vétérans Mau Mau continuent de réclamer des compensations pour les atrocités subies - BBC NEWS - 11/05/2009 Le repentir du Royaume-Uni 60 ans après la répression des Mau-Mau au Kenya, France Inter, Rendez-vous avec X, 26 octobre 2013.. Cependant malgré les actions du gouvernement, la population Kikuyu a conservé ses aspirations nationalistes confirmées par l'arrivée au pouvoir en 1963 de Jomo Kenyatta, considéré par les Britanniques comme un chef de file du mouvement de révolte des Mau Mau et en cela perçu comme un héros par le mouvement. Il semblerait qu'il n'y ait absolument pas participé, bien qu'il ait également combattu le régime colonial. En pays kisii, les terres ont été remodelées par une politique de remembrement et de modernisation au lendemain de la révolte des Mau Mau (1952-1956).

Les côtes de l’actuel Kenya sont d’abord colonisées par les Allemands puis par la British East Africa Company vers 1890. En 1895, la compagnie commerciale basée à Mombasa perd ses droits et la région devient Afrique orientale britannique. En 1920, elle prend le nom de protectorat du Kenya. La colonisation britannique a, comme ailleurs, généré de profondes mutations et transformations des sociétés. Dans l’Afrique orientale britannique, la situation est encore plus exceptionnelle du fait de la présence de colons blancs autorisés à s’installer dès 1902. Dans ce protectorat, on assiste à un développement et à un traitement asymétrique des populations européennes d’une part, africaines et indiennes d’autre part. En outre, le caractère agraire de cette colonie, globalement dépourvue de ressources minières, a fortement contribué à l’émergence d’inégalités entre les communautés coloniales et colonisées dans un premier temps et ensuite au sein même des sociétés colonisées dans un second temps. Enfin, l'indirect rule, chère à Lugard, a souvent substitué à des autorités « traditionnelles » reconnues et acceptées de nouvelles formes de pouvoir inconnues des conceptions des populations.

Le peuple Kikuyu à l’origine de la révolte Mau Mau est, au moment de la colonisation, en pleine expansion géographique et démographique. Peuple lié à l’agriculture jusque dans ses légendes, il vit dans un profond malaise l’accaparement et la confiscation des terres par les Blancs. Quant à l’origine du terme Mau Mau, il n’a aucune signification en kikuyu. Toutefois, quelques pistes ont été exploitées et Mau Mau pourrait être une anagramme de « uma-uma » qui signifie « dehors », contraction fréquente souvent issue du langage infantile, ou bien d’une déformation du mot muma, le serment.

Racines de la révolte Le Mau Mau est d’abord un mouvement « ethnique » au sens où il s’ancre dans les structures et les malaises du peuple Kikuyu. Cependant, il ne faut pas caricaturer la révolte comme une crise d’une société « primitive ». Il est nécessaire de passer par un rapide exposé ethnologique des structures politique, économique et sociale de la société Kikuyu et d’évaluer l’impact du colonat britannique sur celles-ci. En outre, il ne faut pas réduire les causes de la révolte à une simple opposition de style entre « africains primitifs » et « occidentaux modernes ». En effet, les développements, politiques, de la première moitié du siècle montrent bien que les Kikuyus, et plus largement la colonie kényane, a déjà bien intégré les coutumes et les normes de l’action politique comme en témoignent l’émergence de figures comme Harry Thuku ou Jomo Kenyatta.

Aperçu de la société Kikuyu Organisation socio-politique La société Kikuyu s’organise autour de segments générationnels qui assurent chacun à leur tour les charges du pouvoir (décision, législation, justice, guerre). L’alternance s’effectue au moment d’une grande cérémonie nommée l’itwika, qui a lieu à peu près tous les 25-30 ans, dans laquelle la jeune génération remplace ses aînés. Ce système se double d’un ensemble hiérarchique de Conseils dans lesquels on entre grâce à différents évènements majeurs de la vie du Kikuyu (circoncision, mariage, naissance de l’enfant). Ce système de Conseil a donc tendance à casser la solidarité générationnelle originelle puisque de tels évènements n’interviennent pas au même moment dans la vie de chacun. Dans cette répartition des pouvoirs politiques, les femmes sont totalement exclues mais elles gardent des prérogatives sur les rituels qui les concernent (menstruations, tabous sur les naissances, etc). Au niveau territorial, les Kikuyu ne vivent pas dans des villages mais l’on peut distinguer trois niveaux. D’abord l’itura – le hameau car les Kikuyus vivent en habitat dispersé – ensuite le mwaki (un ensemble plus vaste de hameaux) et enfin le rugongo une unité politique et rituelle.

Organisation socio-économique L’une des singularités de ces Kikuyus réside sans doute dans le système agraire. En fait, il n’existe pas de réelle unité politique ou territoriale mais plutôt des unités de parenté qui s’organisent autour d’une propriété agricole : le mbari. Jomo Kenyatta, un meneur nationaliste et Kikuyu, affirme d’ailleurs que . Le mbari est un terrain défriché et possédé par une parenté (allant parfois jusqu'à ) qui se lègue dans son intégralité à la parenté qui l’administre à travers un muramati en copropriété. Cette propriété foncière, le githaka, est en fait insécable. Sur ce système d’exploitation familiale de la terre se greffe avec l’expansion Kikuyu, la colonisation britannique, la réquisition et la restriction des terres de nouveaux statuts. Ainsi, le mutami est celui qui jouit de l’usufruit d’une portion de terre qu’il doit entretenir tout en versant une part de sa récolte et en aidant le propriétaire dans ses travaux. Le cas le plus répandu est celui de l’ahoi, réduit à un simple statut d’employé agricole.

L’organisation sociétale se double en outre d’une division sexuelle du travail. Les hommes sont chargés des affaires sociales et politiques, de la garde des troupeaux, des travaux de force, de la fabrication des outils, de la chasse, de la récolte et de la guerre ; les femmes quant à elles s’occupent du labourage, des récoltes, du transport du bois et de l’eau, de la cuisine (sauf la viande).

Croyances et religion Les Kikuyus sont des « monothéistes » qui croient en – résidant sur le Mont Kenya – mais aussi en leurs ancêtres. La plupart des cérémonies rituelles, qui sont des marqueurs sociaux et non des actes religieux contrairement aux idées reçues, s’accompagnent généralement d’un serment. Le non-respect de ce serment entraine la souillure, le thahu, qui peut aller de la maladie à la mort en passant par la blessure physique. On peut s’affranchir de cette souillure en invoquant la magie et en recourant aux sorciers.

Poids du colonat britannique Transformations introduites par les Britanniques L’arrivée des Britanniques a profondément transformé les structures sociétales des Kikuyus. C’est une conjonction de décisions et de politiques administratives qui vont contribuer à bouleverser les rapports sociaux et les structures sociétales (cf supra). Le Kenya, dépourvu de richesses minières, est très vite converti en un grenier agricole régional où l’on pratique la monoculture du café, du thé et du sisal sur de larges plantations. Les préjugés sur les Africains les disqualifient d’office de cette charge de gestion des exploitations et le gouvernement britannique fait donc très vite appel à des colons blancsJ. Forbes Munro, Britain in Tropical Africa 1880-1960, Macmillan Press, Londres, 1984, pp. 33-35 et pp. 41-43. En 1902 puis en 1915 les baux concédés aux colons passent de 99 ans à 999 ans, et des réserves sont instituées regroupant les Kikuyus dans la Central Province. Les occidentaux importent aussi leur conception de la propriété et tendent à l’individualiser en cassant la structure élémentaire du mbari. En effet, des redistributions de terres s’opèrent notamment au profit des vétérans des guerres mondiales. En augmentant et en multipliant les taxes (sur les vêtements, les écoles, etc) l’administration tente de monétiser l’économie et d’amener les populations à abandonner les cultures vivrières pour les productions d’exportations.

Impact sur la société Kikuyu Pour les Kikuyus cette colonisation est d’abord une fermeture de l’expansion et des débouchés agricoles puisque les Britanniques interdisent l’acquisition de terre par des Africains. Vers 1934, 1 million de Kikuyus s’entassent sur , tandis que les colons disposent de . Pourtant en 1952 une grande partie des terres des Hauts Plateaux ne sont pas exploitées. Or, la situation n’est pas inconnue des autorités coloniales (Morris Carter, Commission de 1934). Les Kikuyus font donc face à une pénurie de terre et en 1953, 50 % d’entre eux ne possèdent pas de terre. La pression démographique entraine donc une surexploitation des sols qui perdent en productivité ainsi qu’un accroissement des conflits entre ahoi et parenté ou grands tenanciers souvent à la solde des Britanniques. De nombreux Kikuyus se convertissent donc en squatters (25 % des Kikuyus) dans les fermes des colons blancs ou à leur propre compte. Leur productivité porte préjudice aux fermes des colons, pourtant subventionnées. Ensuite, la mécanisation des propriétés blanches entrainent une chute de la demande de main d’œuvre qui contribue à précariser un peu plus les travailleurs agricoles. Les Kikuyus sont également présents à Nairobi où ils représentent 50 % de la population africaine. Plus de la moitié vit avec moins de 81 shillings par mois, le seuil de subsistance et ne bénéficient d’aucune assurance.

Au niveau politique, l’administration a fait fi des pratiques kikuyus. En vertu de l’indirect rule, les Britanniques placent des chefs à leur solde brisant ainsi la solidarité et l’alternance générationnelle, ainsi que le respect des institutions comme les Conseils. Le chef indigène du Kiambu est ainsi un chasseur et riche propriétaire terrien (hors du cadre du mbari, propriété personnelle s’entend ici), activité pourtant négligeable dans le cadre de la société Kikuyu. Ces chefs doivent donc composer avec les impératifs coloniaux et les pratiques de leurs peuples. Devant l’impossibilité de la tâche, des réseaux de clientélisme se constituent accroissant les tensions, notamment avec le retour des squatters des Hauts Plateaux expulsés à partir de 1937.

Toutes ces observations permettent à Buijtenhuijs d’affirmer que . Le colonat britannique a donc produit des inégalités flagrantes et de moins en moins supportables. Plus grave encore est le manque d’action ou l’empêchement de celles-ci (cf infra) malgré une connaissance relative des problèmes locaux de la part de l’administration.

Émergence de la conscience politique au Kenya