Jean Genet, né le à Paris et mort le dans la même ville, est un écrivain, poète et auteur dramatique français. Genet aborde notamment dans ses ouvrages l'homosexualité et l'érotisme, à travers la célébration de personnages ambivalents évoluant dans des mondes interlopes.
Biographie
Les premières années
Né le à Paris VI arrondissement de père inconnu (son nom était Frédéric Blanc selon les archives de l'Assistance publique), Jean Genet est abandonné à sept mois par sa mère, Camille Gabrielle Genet (1888-1919), gouvernante ou femme de chambre.Née du remariage de son père, Camille Gabrielle Genet est la demi-sœur de l'artiste Alice Martin de Voos..
Pupille de l'État, le jeune Jean Genet est envoyé dans une famille nourricière du Morvan (la famille Régnier, composée de petits artisans du village d'Alligny-en-Morvan). Cette région, véritable « laiterie » de la France au début du , regroupe alors une grande proportion des familles mandatées par l'Assistance publique pour recueillir et élever les enfants abandonnés de la République.. L'agence de placement de Saulieu, dont dépend la famille Régnier, est réputée comme étant « l’une des meilleures agences de l’Assistance publique de la Seine », en raison de la tradition nourricière du Morvan, mais aussi parce que l’accueil y est affectueux et que les enfants sont conservés par les nourrices le plus longtemps possible.
La famille adoptive de Genet lui offre l’éducation communale, une mère de lait douce et aimante et un environnement protégé. L'enfant y est heureux, bon élève et enfant de chœur, mais réservé et taciturne. De cette époque remontent les premiers émois masculins de Genet, en la personne du petit Lou Culafroy — qui deviendra plus tard « Divine », héros et ensuite héroïne de Notre-Dame-des-Fleurs — ainsi que d’hommes plus âgés, braconniers de passage ou marginaux égarés.. Il obtient la meilleure note de sa commune au certificat d'études primaires.
Il commet son premier vol à l'âge de dix ans. C'est l'acte fondateur de la mythologie de Genet qui, fustigé pour son acte, donne un change très existentialiste en sanctifiant son geste, revendiquant ainsi une asocialité profonde. En , l'Assistance publique le sépare d'office de sa famille d'adoption et l'envoie à l'École d'Alembert, un centre d'apprentissage de Seine-et-Marne, pour suivre une formation d'ouvrier typographe dans l'imprimerieWally Bordas, « Ces écrivains célèbres qui n’ont jamais eu leur bac », lefigaro.fr, 20 juillet 2018.. Alors que certains élèves pauvres et méritants comme Charles Péguy ou Albert Camus ont bénéficié de bourses leur permettant de s'élever socialement, Genet est envoyé en apprentissage. Selon l'universitaire Ivan Jablonka, il s'agit d'une humiliation qui s'ajoute à celle d'avoir été abandonné : victime de « l’aveuglement bureaucratique et du ruralisme forcené des responsables de l’Assistance publique », Genet développe un sentiment de désillusion et de rancœur qui explique par la suite son attitude hostile vis-à-vis des institutions républicaines.
Dès lors, se sentant plutôt une vocation d'artiste, il fugue le . Arrêté pour vagabondage, il enchaîne fugue sur fugue. En , il est placé chez le compositeur aveugle René de Buxeuil. Lorsqu'il est finalement arrêté en dans un train entre Paris et Meaux sans billet, il est incarcéré quarante-cinq jours.. Le , il est confié par les tribunaux jusqu'à sa majorité à La Paternelle, à la colonie pénitentiaire agricole de Mettray, où se cristallise probablement toute la liturgie de domination/soumission, la hiérarchie masculine et virile ainsi que la féodalité brutale qui en découlent à ses yeux..
Il quitte les lieux à dix-huit ans en et, devançant l'appel, s'engage pour deux ans dans la Légion étrangère. Durant les six années de sa carrière militaire, il est envoyé en Syrie et au Maroc, alors administrés par la France, qui lui font très forte impression par les passions qui y règnent, le charisme mâle et volontaire de ses habitants. En 1931, depuis le Maroc, il écrit au directeur de l'agence de l'Assistance publique une lettre qui peut figurer parmi ses premiers écrits littéraires :La turbulence des événements, et aussi je l’avoue un peu de nonchalance (soleil et fatigue) m’ont fait remettre jusqu’à présent une lettre que respectueusement je vous devais. Sentiment auquel se mêle d’ailleurs la reconnaissance. Immédiatement avant mon départ, je fus brutal.En , Genet déserte l'armée et se réfugie à Brno en Tchécoslovaquie pour échapper aux poursuites. À partir de , revenu à Paris, vivant de petits larcins (dont le vol de livres), Genet passe presque quatre ans dans des prisons pour adultes, pour l'essentiel à la Santé et à la maison d'arrêt de Fresnes..
Il y écrit ses premiers poèmes et quelques ébauches de roman, sans cesse reprises, refondues, rejetées. Genet est un perfectionniste, un éternel insatisfait, un obsédé de la beauté du mot« Des mots trop beaux » a été l’intitulé d’une section de clinique à l’École lacanienne de psychanalyse en 2001.. Lui qui sacralise le geste, la signification de l'acte, n'admet la viabilité du verbe que lorsqu'il est beau, puissant, racé.
Ses premiers écrits, rédigés en prison, paraissent d'abord à Lyon, aux éditions de la revue L'Arbalète, à partir de chez Olga et Marc BarbezatDétails des sommaires, in: Fonds Barbezat, MICG Lyon., et « aux dépens d’un amateur » chez Paul Morihien, qui, outre le fait d'être le secrétaire de Jean Cocteau, possédait une librairie-galerie rue de Beaujolais à Paris près du Palais-Royal. Ces premiers romans, jugés pornographiques, sont censurés et se distribuent sous le manteau.
Les premiers écrits C'est durant l'un de ses nombreux séjours en prison que Genet a le déclic : se consacrer à l'écriture. Début 1942, il commence la rédaction de son premier roman Notre-Dame des Fleurs (paru en 1943) qui raconte la vie d’un travesti, surnommé Divine (avec son passé de petit garçon du nom de Louis Culafroy), de son mac Mignon-les-Petits-Pieds et de son colocataire, un Africain nommé Seck. Notre-Dame-des-Fleurs est un jeune assassin de 16 ans à la beauté fulgurante. On y découvre le monde de ces « tantes », de ces hommes-femmes et des nuits de Montmartre. Genet évoque les créatures ambiguës de la nuit homosexuelle parisienne du Paris d'avant-guerre. Le roman commence ainsi, disant la gloire des assassins à la beauté fulgurante :
Le Miracle de la rose (1946) évoque les années d’enfermement de Genet, à l'âge de seize ans, à la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray, « à l'endroit le plus beau de la plus belle Touraine », et ses années de prison ensuite. Le narrateur décrit ses plus profondes et premières amours avec Bulkaen ou Divers. Il raconte les correspondances secrètes des détenus de la Colonie pénitentiaire avec les prisonniers de la Centrale de Fontevrault où ils vont se retrouver adultes et où Harcamone, auréolé de sa condamnation à mort, est le centre de tous les regards et le héros du « miracle de la Rose ». C’est un document implacable sur les bagnes d'enfants et le roman de ces adolescents violents et passionnés, condamnés à vivre enfermés dans un univers clos et féroce.
Querelle de Brest (1947) met en scène le matelot Querelle, son frère Robert, qui est l'amant de Madame Lysiane, patronne de La Féria, bordel célèbre du port de Brest, Nono son mari, le tenancier de ce bordel, l'inspecteur Mario à la personnalité trouble, le lieutenant Seblon dont Querelle est l’ordonnance et qui l'aime en secret, le petit Gil Turko, jeune meurtrier en cavale. Tous les protagonistes du drame naissent pour Jean Genet du brouillard de Brest, du soleil qui dore faiblement ses façades, et de la mer semblable au mouvement intérieur très singulier qui anime l'écrivain.
L’action principale suit Querelle qui se livre à un trafic de drogue, assassine son ami Vic, « se fait mettre » par Nono après un jeu de dés truqué. Des retours en arrière évoquent les précédents meurtres de Querelle, et surtout le premier meurtre, celui du « pédé arménien », Joachim, qui le nomme « mon bel étoilé ».
Pompes funèbres (1948), est le roman qui prête le plus à malentendus. Les héros : Jean Decarnin, le résistant assassiné par la milice, Riton, petit gars de Paris, Erik le tankiste, Hitler lui-même décrit comme « sodomite et castré », ne sont pas des figures réalistes, mais des figures héraldiques, des êtres poétiques. Il y propose aussi une vision homo-érotisée de Hitler, ainsi qu'un regard trouble sur les rapports qu'entretiennent la violence nazie et l'attirance sexuelle. Il adopte en partie le point de vue de la Milice et décrit la fascination de celle-ci pour le culte du corps et la mise en scène de la virilité développés par le nazisme :
Pour certains spécialistes, cela ne fait pas pour autant de Jean Genet un thuriféraire du régime nazi ou de la Collaboration, ce que certains lecteurs pensent. Pour les uns, ce texte est écrit par Jean Genet afin de raconter à sa façon un travail de deuil : Jean Decarnin, son ami, résistant communiste, vient d'être assassiné par un milicien. Pour les autres, comme Marty et Jablonka, il montre la relation ambiguë que Genet entretient avec le nazisme. La question a alimenté un débat (voir section « Polémique » ci-dessous).
Pompes funèbres s'ouvre sur la mort et l'enterrement de Decarnin. Genet se réfugie ensuite dans un cinéma où des actualités montrent l'arrestation d'un jeune milicien sur les toits de Paris. Il ne peut alors ni faire le deuil de son ami, ni accepter la vindicte selon lui hypocrite des bourgeois contre les miliciens. Il décide donc d'écrire un livre du point de vue de ce « petit gars » qu'il imagine avoir tué son ami. Provocateur et scandaleux, il cherche à déclencher chez le lecteur, après la guerre, une prise de conscience extrême de l'extraordinaire séduction du mal.
Genet magnifie les nazis, non parce qu'ils indiqueraient la voie du bien ou du vrai, mais au contraire parce qu’ils incarnent le crime, la terreur, la destruction, autrement dit le mal à l'état pur, qui se concrétise dans le meurtre gratuit d’un enfant par Erik, le tankiste allemand.
Le Journal du voleur (1949) n'est pas, selon Sartre, une simple autobiographie, mais « une cosmogonie sacrée ». Le livre décrit les errances du narrateur hors de France. Âgé de trente-cinq ans, le narrateur, Jean, évoque sa vie de 1932 à 1940. Il raconte son existence de misère en Espagne, dans le quartier interlope du Barrio Chino à Barcelone, où il partage les mœurs de la vermine avec Salvador, son amant crasseux, qu’il délaisse ensuite pour Stilitano, le manchot magnifique, maquereau et traître. Abandonné par ce dernier, le narrateur raconte son dénuement sur les routes andalouses. Il fait part de ses pérégrinations en France, en Italie et à travers l’Europe d’avant-guerre.
Genet écrit :
Ces premiers romans ont été publiés à nouveau par les éditions Gallimard dans les Œuvres complètes, mais en version largement révisée, voire censurée, ce qui amène à s'interroger. Il semblerait que Genet lui-même ait participé à ces révisions et censures dont beaucoup sont jugées regrettables et altèrent même le sens du texte, comme la suppression du meurtre du « pédé arménien » dans Querelle de BrestCf. .
La découverte de Jean Genet par le milieu littéraire parisien