Les cinq dernières années de la vie d'Émile Zola sont marquées par un engagement sans relâche dans l'affaire Dreyfus, alors qu'il est au faîte de sa renommée littéraireCette partie de la vie du romancier fit l'objet du téléfilm Émile Zola ou la Conscience humaine de Stellio Lorenzi..

La vérité en marche Le romancier a été étranger à l'affaire Dreyfus de ses origines à la fin de l'année 1897. Approché par Bernard-Lazare dès 1895, il pense que le dossier est trop solide contre Dreyfus pour être remis en cause. Il est vrai que le verdict, rendu à l'unanimité des sept juges du premier Conseil de Guerre de Paris, a emporté la conviction de nombreux progressistes, jusque-là sceptiques. Les campagnes de haine antisémite, qui se déclenchent à l'occasion de révélations sur l'Affaire dans la presse en révélant l'innocence de Dreyfus, incitent Émile Zola à intervenir en faveur des Juifs. Aussi, en mai 1896, Zola publie-t-il un article intitulé Pour les juifsDans Le Figaro du 16 mai 1896, , dans lequel il stigmatise le climat « indigne de la France » qui s'installe depuis trois ans, attisé par une presse complaisante.

Approché par l'avocat Louis Leblois, confident du lieutenant-colonel Georges Picquart, Zola est mis en présence d'Auguste Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat, Alsacien. Ce dernier tente de convaincre le romancier de l'innocence du capitaine juif. Mais Zola reste sceptique sur son rôle éventuel. Lors de ce déjeuner, le 13 novembre 1897, les convives, dont l'écrivain Marcel Prévost et l'avocat Louis Sarrutjuriste auprès de la Cour de cassation, il aura un rôle fondamental au moment de la révision de la cassation du procès Dreyfus, conviennent tout de même d'une stratégie de communication autour de révélations des dessous de l'affaire Dreyfus.. Le premier article est publié dès le lendemain dans L'Aurore.

Avouant être totalement ignorant de l'affaire Dreyfus, hésitant à propos de sa légitimité à intervenir, Zola se décide en moins de quinze jours, entre le 13 et le 25 novembre 1897, en partie poussé à bout par les violentes attaques dont est victime Scheurer-Kestner dans la presseH. Mitterand, Biographie d'Émile Zola, T3, L'Honneur, p. 338. Le 25 novembre 1897, Zola écrit un premier article d'une série de troisM. Scheurer-Kestner Suivi de Le Syndicat le décembre et de Procès-verbal le 5 décembre.. Il le conclut par la phrase prophétique, restée célèbre : « La vérité est en marche et rien ne l'arrêtera », qui va devenir le leitmotiv des Dreyfusards. Le véritable traître en lieu et place d'Alfred Dreyfus, le commandant Walsin Esterhazy, est dénoncé puis jugé par un Conseil de guerre à Paris le . Il est acquitté le lendemain, à la suite d'un délibéré de trois minutes. Après la condamnation d'un innocent, c'est l'acquittement du coupable, ce qui amène Zola à la réaction. Elle fut extrêmement énergique.

« J'accuse…! »

Émile Zola avait préparé depuis plusieurs semaines un résumé de l’affaire Dreyfus, aidé par un mémoire rédigé par Bernard LazarePour plus de précision sur l'apport de Bernard Lazare, lire Philippe Oriol, Bernard Lazare, Stock, 2003 à la fin de l'année 1896. Ce dernier, qui comptait parmi les premiers dreyfusards, y avait même suggéré la fameuse adresse litanique des « j’accuse »« Quant à moi, j'accuse le général Mercier, ancien ministre de la Guerre, d'avoir manqué à tous ses devoirs, je l'accuse d'avoir égaré l'opinion publique, je l'accuse d'avoir fait mener dans la presse une campagne de calomnies inexplicables contre le capitaine Dreyfus, je l'accuse d'avoir menti. J'accuse les collègues du général Mercier, de ne pas avoir empêché cette iniquité, je les accuse d'avoir aidé le ministre de la Guerre à entraver la défense, je les accuse de n'avoir rien fait pour sauver un homme qu'ils savaient innocent »Ibid, p. 182.. Zola avait envisagé la publication de son long plaidoyer comme un livret, à l’image de son « Adresse à la jeunesse ». Le choc de l’acquittement d’EsterhazyVerdict sans surprise, auquel s'attendait Zola depuis début janvier. le pousse vers une méthode de communication plus « révolutionnaire » ainsi qu’il l'exprime lui-même dans son pamphlet. Le Figaro ayant refusé ses derniers articles afin de conserver son lectorat le plus conservateur, l’écrivain se tourne vers L’Aurore. Il termine la rédaction de l’article dans les quarante-huit heures suivant le verdict. Initialement nommé « Lettre à M. Félix Faure, Président de la République », Ernest Vaughan (le directeur de L'Aurore) et Clemenceau lui trouvent un autre titre, plus ramassé et percutant. Vaughan écrit : « Je voulais faire un grand affichage et attirer l'attention du public. Clemenceau me dit : »

Généralement diffusé autour de , le numéro du jeudi de L'Aurore décuple son tirage. Les trois cent mille exemplaires s’arrachent en quelques heures. Zola n’a pas cherché à écrire un texte d’histoire, ni une plaidoirie juridique. Son article est un brûlot, destiné à provoquer une prise de conscience face à la double iniquité. C’est aussi la première synthèse de l’affaire Dreyfus, que le public découvre enfin dans sa globalité. Mais le texte, très enflammé, n’est pas une relation fiable de l’affaire, car Zola ignorait certaines réalités dans ce fatras embrouillé. Il donne un rôle beaucoup trop important à certains acteurs et ignore le rôle considérable de certains autres Le commandant du Paty de Clam, chef d’enquête initial passe pour être le pivot de la collusion, alors que le général Mercier, véritable responsable voit son rôle minoré, et le commandant Henry est totalement ignoré. .

Le retentissement de l’article est considérable en France comme dans le monde. Dans les jours qui suivent, l'écrivain reçoit plus de deux mille lettres, dont la moitié en provenance de l'étranger. Un des objectifs de Zola est de s’exposer personnellement à des poursuites judiciaires civiles. Le romancier souhaite ainsi relancer le débat et exposer l’affaire au sein d’une enceinte judiciaire civile, au moment où tout semble perdu pour la cause dreyfusarde, et ainsi désavouer les deux conseils de guerre successifs ayant l’un condamné Alfred Dreyfus pour un crime de trahison qu’il n’avait pas commis, et l’autre acquitté le commandant Esterhazy pourtant convaincu de trahison. La réaction du gouvernement ne se fait pas attendre, en assignant Émile Zola pour diffamation.

Les procès de Zola

Le général Billot, ministre de la Guerre, porte plainte contre Émile Zola et Alexandre Perrenx, le gérant du journal L'Aurore. Ils sont jugés devant les AssisesC'est bien par une cour d'assises que Zola a été condamné à un an de prison et pour son article "J'accuse" et non pas en correctionnelle comme ce serait aujourd'hui. En effet la poursuite, du 20 janvier 1898 fut effectuée à la requête du Procureur général près la Cour d’appel de Paris sur la plainte déposée le 18 janvier 1898, par le ministre de la guerre, dans les termes de l’article 47 de la loi du 29 juillet 1881. Voici le texte applicable du 29 juillet 1881 (date de la loi) au 14 septembre 1945 : Article 47 : La poursuite des crimes et délits commis par la voie de la presse ou par tout autre moyen de publication aura lieu d'office et à la requête du ministère public, sous les modifications suivantes : 3° Dans le cas d'injure ou de diffamation envers les fonctionnaires publics, les dépositaires ou agents de l'autorité publique autres que les ministres, envers les ministres des cultes salariés par l'État et les citoyens chargés d'un service ou d'un mandat public, la poursuite aura lieu, soit sur leur plainte, soit d'office, sur la plainte du ministre dont ils relèvent ; 6° Dans les cas prévus par les paragraphes 3 et 4 du présent article, le droit de citation directe devant la cour d'assises appartiendra à la partie lésée. Sur sa requête, le président de la cour d'assises fixera les jours et heures auxquels l'affaire sera appelée. Depuis 1945 ce texte est réduit à une simple expression : Article 47 : La poursuite des délits et contraventions de police commis par la voie de la presse ou par tout autre moyen de publication aura lieu d'office et à la requête du ministère public sous les modifications ci-après de la Seine du 7 au , soit quinze audiences (au lieu des trois initialement prévues). Le ministre ne retient que trois passages de l'articlePremière colonne, première page : « Un Conseil de guerre vient, par ordre, d'oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice. Et c'est fini, la France a sur sa joue cette souillure. L'histoire écrira que c'est sous votre présidence qu'un tel crime social a pu être commis ». Sixième colonne, première page : « Ils ont rendu cette sentence inique qui à jamais pèsera sur nos Conseils de guerre, qui entachera désormais de suspicion tous leurs arrêts. Le premier Conseil de guerre a pu être intelligent, le second est forcément criminel ». Deuxième colonne, deuxième page : « ...J'accuse le second Conseil de guerre d'avoir couvert cette illégalité par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d'acquitter sciemment un coupable »., soit dix-huit lignes sur plusieurs centaines.

Le procès s’ouvre dans une ambiance de grande violence : Zola fait l'objet Il est traité d'italianasse, d'émigré et d'apatride., tout comme d'importants soutiens et félicitationsLe 2 février, Octave Mirbeau, Laurent Tailhade, Pierre Quillard et Georges Courteline, entre autres, signent dans L'Autore une l'assurant de leur soutien ..

Fernand Labori, l’avocat de Zola, fait citer environ deux cents témoins. La réalité de l'Affaire Dreyfus, inconnue du grand public, est diffusée dans la presse. Plusieurs journauxLe Siècle et L'Aurore entre autres. publient les notes sténographiques in extenso des débats au jour le jour, ce qui instruit leurs lecteurs. Cependant, les nationalistes, derrière Henri Rochefort, sont alors les plus visibles et organisent des émeutes, forçant le préfet de police à intervenir afin de protéger les sorties de ZolaQui se font par une porte latérale du Quai des Orfèvres.Winock, Le Siècle des intellectuels, p. 36 à chaque audienceDuclert, L'affaire Dreyfus, p. 44.

Ce procès est aussi le lieu d'une véritable bataille juridique, dans laquelle les droits de la défense sont sans cesse bafouésRepiquet, bâtonnier de l'ordre, in Edgar Demange et Fernand Labori, Cour de cassation, p. 273 et s.. De nombreux observateurs prennent conscience de la collusion entre le monde politique et les militaires. À l'évidence, la Cour a reçu des instructions pour que la substance même de l'erreur judiciaire ne soit pas évoquée. La phrase du président Delegorgue , répétée des dizaines de foisVoir l'intégralité des débats de 1898, devient célèbre. Toutefois, l'habileté de Fernand Labori permet l'exposition de nombreuses irrégularités et incohérences, et force les militaires à en dire plus qu'ils ne l'auraient souhaité. Le général de Pellieux annonce à la neuvième audience l'existence Il parle du faux Henry. L'impossibilité qui est faite aux militaires de présenter leur preuve force le général de Boisdeffre, chef de l'état-major, à effectuer un chantage moral aux jurésAlain Pagès, Émile Zola - De J'accuse au Panthéon, Éditions Alain Souny, p. 121 en déclarant : .

Zola est condamné à un an de prison et à d'amendeOctave Mirbeau qui paie de sa poche les , représentant le montant de l'amende et des frais de justice, le ., la peine maximale. Cette dureté est imputable à l'atmosphère de violence entourant le procès : Cependant, le procès Zola est plutôt une victoire pour les dreyfusards.. En effet, l’Affaire et ses contradictions ont pu être largement évoquées tout au long du procès, en particulier par des militaires. De plus, la violence des attaques contre Zola, et l'injustice de sa condamnation renforcent l'engagement des dreyfusards : Stéphane Mallarmé se déclare et Jules Renard écrit dans son journal :