vignette|Juifs de Galicie (Ukraine de l'ouest) en vêtements traditionnels, 1821 Lhistoire des Juifs en Ukraine est la partie de l’histoire du peuple juif qui se déroule dans les territoires devenus ceux de l'Ukraine et la succession des manifestations du judaïsme dans le paysage religieux ukrainien. Tout débute dans le Sud-Est où une implantation précoce est attestée dès l’Antiquité (royaume du Bosphore, Crimée, royaume Khazar, Tmoutarakan, Boudjak, Odessa) et où les populations juives sont très diverses (Romaniotes, Karaïtes, Séfarades, Mizrahites, Ashkénazes), puis dans le Nord-Ouest où leur histoire commence au avec un apogée au (Union polono-lituanienne, Galicie, Bucovine) et où la population juive est presque entièrement ashkénaze, et enfin dans toute l’actuelle Ukraine (incluse dans la « zone de résidence ») où se développent les dynasties hassidiques et où des pogroms se déroulent sous la domination russe, notamment à partir de l’assassinat du tzar Alexandre II en 1881, qui sert de prétexte à un déchaînement d’antisémitisme (1881-1916).
Durant la Seconde Guerre mondiale, les pertes ukrainiennes civiles totales sont estimées à sept millions dont plus d'un million de Juifs assassinés. Pendant la guerre froide, la population juive d'Ukraine diminue considérablement. Pendant et après l'effondrement du communisme (années 1990), la majorité des Juifs ukrainiens quittent le pays pour se rendre en Israël ou ailleurs.
Groupes ethniques
Les Juifs ukrainiens se composent d'un certain nombre de sous-groupes ethniques, notamment les Juifs ashkénazes, les Juifs des montagnes, les Juifs de Boukhara, les Karaïmes de Crimée, les Juifs de Krymchaks et les Juifs géorgiens.
Débuts de la communauté juive L’histoire des Juifs en Ukraine commence au royaume du Bosphore (438-110 AEC), dans l’Antiquité. Des témoignages archéologiques des commerces grecs, puis romains et byzantins sur le littoral de la mer Noire, attestent la présence de communautés romaniotes de langue yévanique depuis les derniers siècles avant l’ère commune jusqu’au Moyen Âge.
En Crimée, ils sont attestés dans le thème byzantin de Cherson et dans la principauté de Théodoros. Les parties méridionales et orientales de l’actuelle Ukraine, font, au , partie de l’Empire bulgare puis, au , du royaume Khazar, et passent ensuite sous les dominations des Pétchénègues et des Polovtses. Cependant, la population juive n’est plus signalée dans ces territoires après la grande invasion mongole et tatare du . En revanche, elle laisse une empreinte importante à Kiev, ville qui avait à la fois un quartier juif et une porte juive dès le et où un talmudiste, Moshe de Kiev, est mentionné au . Les Juifs de ces régions, romaniotes de langue yévanique, suivaient encore le Talmud de Jérusalem et non le Talmud babylonien. Ils commerçaient avec l’Empire byzantin.
Expulsion de Kiev vignette|gauche|Synagogue forteresse du à Sataniv. La migration des Juifs d’Europe occidentale, en particulier de la région de Rhénanie, appelés ashkénazes (« allemands ») et suivant le Talmud de Babylone, commence au et a un grand impact sur la communauté juive ruthène (comme on appelait alors les Ukrainiens) qui atteint son apogée d’abord avec le renforcement de la principauté de Galicie-Volhynie puis avec le rattachement de cet état ukrainien à la couronne polonaise et ainsi à l’Union polono-lituanienne. Les Juifs de Kiev, expulsés à la fin du , viennent alors rejoindre la communauté juive ouest-ukrainienne, qui regroupe à ce moment la majorité du peuple juif.
Après 1569, les Juifs sont fréquemment utilisés par l’aristocratie polonaise pour gérer le système d’affermage des propriétés nobiliaires nommé arenda, en vertu duquel ils administrent les grandes propriétés foncières appelées latifundia. Dans de tels cas, les Juifs obtiennent le droit exclusif de collecter les taxes, les péages, et autres impôts de la paysannerie ukrainienne. Beaucoup plus souvent, le contrat porte sur le droit local de propination, le privilège exclusif de la distillation et de la vente d’alcool, commerce qui s’intègre naturellement avec l’activité d’aubergiste et de prêt avec intérêt.
Pogroms de 1648-1649
vignette|Pièce ukrainienne de cinq Hryvnia, évoquant Bohdan Khmelnytskyi, de 2018. En 1648-1649, les émeutes qui accompagnent la révolte cosaque dirigée par Bogdan Khmelnitski déciment les communautés juives d'Ukraine et réduisent en cendres des centres importants de Volhynie, Lituanie et Pologne. Dans ces territoires, c'est donc la fin du contrôle de la noblesse polonaise, de l'Église catholique polonaise et des intermédiaires juifs (« arendaches ») sur les paysans ukrainiens. Le nombre de Juifs tués durant cette période varie selon les sources : selon l'historien Henri Minczeles, de 80 à ., selon l'historien Ilia TcherikoverHistoire de la Lituanie. Un millénaire, sous la direction d'Yves Plasseraud, Édition Armeline, Crozon, 2009, ..
Lors du soulèvement de Khmelnytsky entre 1648 et 1657, une armée de cosaques et de Tatars de Crimée traite les Juifs avec une extrême cruauté et sans pitiéRobert Paul Magocsi, A History of Ukraine, 1988, —350.. L'Ukrainien Maksym Kryvonis et ses troupes, qui remportent de nombreuses victoires, sont accusés par les historiens de violences et d'atrocités de toutes sortes - notamment à Polonne et à Kremenets, en 1648. Un de l'époque décrit les pogroms sanglants de Nemirov, Toultchyn, Bar, Ostroh et d'autres villes ; il appelle Khmelnytsky « le persécuteur » en décrivant les malheurs des Juifs, massacrés, ou convertis de force au christianisme, ou encore vendus comme esclaves sur les marchés de Constantinople - comme c'est également le cas de catholiques romains et de chrétiens uniates tués ou emmenés en captivité. Une complainte de badkhn, l’amuseur traditionnel des mariages juifs, rappelle ces épisodes : centré|vignette|450x450px|Première édition de Yeven Mezulah (1653) : « J'écris des décrets maléfiques de Chmiel [Khmelnitski], (« que son nom soit effacé »)... en (5)'408 à '411 Anno Mundi » En raison des meurtres généralisés, les anciens juifs du Conseil de Vilna interdisent les réjouissances par un décret du : ils fixent des limites aux célébrations de mariage, à la consommation publique d'alcool, aux danses du feu, aux mascarades et aux artistes comiques juifsGordon, Mel (Spring 2011). "Catastrophe in Ukraine, Comedy Today". Reform Judaism. ..
Les chroniques juives et polonaises de l'époque du soulèvement soulignent le grand nombre de victimes. Dans la littérature historique de la fin du et au début du , les estimations avancent qu'entre et plus de ont été tuésNaomi E. Pasachoff, Robert J. Littman, A Concise History Of The Jewish People, Rowman & Littlefield, 2005, , .David Théo Goldberg, John Solomos, A Companion to Racial and Ethnic Studies, Blackwell Publishing, 2002, , .Micheal Clodfelter, Warfare and Armed Conflicts: A Statistical Reference to Casualty and Other Figures, 1500—1999, McFarland & Co Inc, 2002, .Henri Minczeles cité in Yves Plasseraud (dir.), Histoire de la Lituanie - un millénaire, Crozon, Éd. Armeline 2009, Manus I. Midlarsky, The Killing Trap: genocide in the twentieth century, Cambridge University Press, 2005, , .Martin Gilbert, Holocaust Journey: Traveling in Search of the Past, Columbia University Press, 1999, , .Samuel Toten, Teaching About Genocide: Issues, Approaches, and Resources, Information Age Publishing 2004, , .Cara Camcastle, The More Moderate Side of Joseph De Maistre: Views on Political Liberty And Political Economy, McGill-Queen's Press, 2005, , .Colin Martin Tatz, With Intent to Destroy: Reflections on Genocide, Verso 2003, , .Moshe Weiss, A Brief History of the Jewish People, Rowman & Littlefield 2004, , .Meyer Waxman, History of Jewish Literature Part 3, Kessinger Publishing 2003, , .Michel Clodfelter, Warfare and Armed Conflicts: A Statistical Reference to Casualty and Other Figures, 1500—1999 , McFarland & Co Inc, 2002, .Zev Garber, Bruce Zuckerman, Double Takes: Thinking and Rethinking Issues of Modern Judaism in Ancient Contexts, University Press of America 2004, , , note de bas de page 17.Article « Chmielnicki, Bohdan » dans The Columbia Encyclopedia, 6-ème édition, 2001-05.Robert Melvin Spector, World Without Civilization: Mass Murder and the Holocaust, History and Analysis, University Press of America 2005, , .Sol Scharfstein, Jewish History and You, KTAV Publishing House, 2004, , ..
Shaul Stampfer dans son article estime la population à environ ; le même chiffre est donné par Henry Abramson dans son article sur « l'Ukraine » (2010), dans l' Encyclopédie YIVO des Juifs d'Europe de l'EstPaul M. Johnson dans son A History of the Jews () et Edward Fram dans son Ideals Face Reality : Jewish Law and Life in Poland, 1550–1655 () donnent une estimation plus élevée de plus de tués.. Même si le pourcentage de victimes parmi les Juifs est nettement plus élevé que parmi toutes les autres catégories de la population, les estimations récentes vont de à Juifs tués ou faits prisonniers, et 300 communautés juives complètement détruitesPaul Magocsi, Une histoire de l'Ukraine, Presses de l'Université de Washington, 1996, .. D'autres historiens considèrent que toute estimation du nombre de morts est de nos jours impossibleStampfer, Shaul (May 2003). "What Actually Happened to the Jews of Ukraine in 1648?". Jewish History. Springer Nature. 17 (2): 207–227. doi:10.1023/a:1022330717763. ISSN 0334-701X. S2CID 159092052.Orest Subtelny, Ukraine: A History, 1988, et l'historien Orest Subtelny conclut que « le soulèvement de Khmelnytsky est considéré par les Juifs comme l'un des événements les plus traumatisants de leur histoire ».
Ces pogroms ont contribué à un renouveau des idées du grand kabbaliste Isaac Luria et - à cause des histoires d'atrocités (victimes enterrées vivantes, femmes enceintes éventrées, nourrissons rôtis à la broche, personnes coupées en morceaux ou forcées à s'entre-tuer) répandues dans toute l'Europe et au-delà, qui ont accentué le désespoir des Juifs et leur recherche d'un soulagement - à l'identification de Sabbatai Zevi comme le MessieKaren Armstrong, The Battle for God: A History of Fundamentalism, Random House, 2001, ..
Khmelnytsky et Kryvonis sont considérés, de nos jours, comme des héros nationaux, en Ukraine.
Zone de résidence gauche|vignette|Carte montrant le pourcentage de Juifs dans la « zone de résidence » en 1905.
La zone de résidence (russe : черта оседлости , tcherta osédlosti ; yiddish : דער תּחום-המושבֿ, der tkhum-ha-moyshəv ; hébreu : ְְְּּּוּם הַַּוָָֹֹ , t'ẖum Hammosháv), instituée par l'impératrice Catherine de Russie, comprenait les territoires, à forte population juive ashkénaze, acquis par l'Empire russe à l'issue des partages de la Pologne et du congrès de Vienne (1815) : cette région occidentale de l'Empire a existé de 1791 à 1917, mais ses limites orientales ont parfois été modifiées. Son but était d'empêcher les Juifs devenus russes de s'installer en nombre ailleurs dans l'EmpireArticle Pale, n° 1., OED Online, Oxford University Press, 2016 par analogie avec « The Pale, part of medieval Ireland controlled by the English government ».. vignette|« Juif et soldat retraité à Borispol » en Ukraine (gouvernement de Poltava - Staroste) (1880)|gauche vignette|Juifs de Galice (à gauche) et de Mongatz (1821) La zone de résidence comprenait toute la Biélorussie, la Lituanie et la Moldavie d'aujourd'hui, une grande partie de l'Ukraine et du centre-est de la Pologne ainsi que des parties relativement réduites de la Lettonie et de l'ouest de la fédération de Russie. Elle s'étendait de la limite orientale (ancienne frontière de la Pologne-Lituanie avant les partages de la Pologne), vers l'ouest jusqu'à la nouvelle frontière impériale russe avec le royaume de Prusse (plus tard l'Empire allemand) et l'Autriche-Hongrie.