Labbaye Sainte-Cécile de Grenoble est un ancien couvent de femmes situé rue Servan à Grenoble. Son activité s'étend entre les bornes historiques de la Contre-Réforme catholique et de la Révolution française. Le « siècle des saints » qui s’ouvre avec le voit la création et l’essor de l’institution, tandis que le « siècle des lumières » qui le suit la voit difficilement survivre et la Révolution française précipite sa disparition.

Après avoir été occupé conjointement par des bureaux militaires et une salle de spectacle, l'ancien monastère est depuis 2009 le siège des Éditions Glénat, qui organisent des expositions et concerts dans son ancienne chapelle. Le , une collection permanente de gravures de Rembrandt est ouverte au public.

Les fondatrices

La Contre-Réforme naît durant le d’une opposition au protestantisme et d'une volonté propre de l’église catholique de se rénover. Le concile de Trente, clos en 1563, a précisé la doctrine de la foi catholique et organisé la discipline de son Église. Cette renaissance catholique est un réveil de spiritualité : des mystiques, des théologiens, des hommes et des femmes d’action, des communautés religieuses renouvelées, un clergé davantage formé, la société civile concernée, animent la réforme avec une ferveur perceptible jusque dans l’expression artistique.

Louise Blanche Thérèse de Ballon vignette|Louise de Ballon.|gauche

Née en 1591 à Vanchy dans une famille noble de Savoie, Louise de BallonP.Hélyot, M.Bullot, Histoire de ordres monastiques religieux et militaires etc. Tome V,Quatrième partie, à Paris chez Nicolas Gosselin, 1718, pp. 429-435. est confiée très jeune aux cisterciennes de l’abbaye Sainte Catherine du Semnoz, près d’Annecy, où sa cousine est abbesse. Elle prend le voile à sept ans et fait profession en 1607, âgée de 16 ans. Le monastère est mondain et proche du protestantisme genevois, et les autorités y sont soucieuses d’établir la réforme catholique prescrite au concile de Trente. Louise de Ballon et quelques jeunes moniales, sensibles au discours de son parent François de Sales, font preuve d'une discipline stricte et d'un goût du silence et de l’oraison intérieure, qui les singularise. Elles sont en conflit avec leurs compagnes qui craignent le retour à la clôture. Elles quittent l’abbaye pour mettre en pratique leur foi exigeante et s’installent dans une maison louée à Rumilly en 1620. François de Sales les visite, instaure la clôture et place la maison sous le signe de la divine providence en 1622. Louise de Ballon est élue supérieure. Louise de Ponsonnas, Louise de Pâquier, Claude de Buissonrond, animées du même esprit et dirigées par François de Sales, les y rejoignent alors pour « qu’elles eussent quelques conférences communes avec celles de Rumilly » : elles y restent deux ans.

Louise de Ponsonnas vignette|Louise Ponsonnas.|gauche

Louise de Ponsonnas naît le . Ses parents sont Georges de Borel seigneur de Ponsonnas et Louise Alleman de Pâquier, sœur d’Alexandre Alleman vicomte de Pâquier et marquis de TrièvesAnonyme, La vie de la mère de Ponçonas institutrice de la congrégation des bernardines réformées en Dauphiné, Provence etc. A Lyon, chez Jean Poysvel, 1675 Ce texte hagiographique est une pièce d’exaltation mystique proprement baroque. Louise de Ponsonnas au physique : « Notre seigneur lui fit une grâce dont le prix n’est connu que de ceux qui pénètrent par les lumières de son esprit le secret de ses voies et le mystère de sa conduite à l’égard de ses élus. Il permit que son corps devint contrefait et que sa taille se recourbant avec beaucoup de difformité elle perdit tout ce qu’elle avait dans l’extérieur qui pouvait plaire aux yeux. Qu’heureuses sont les vierges en faveur de qui leur céleste époux se déclare par les preuves signalées de son amour. ». Plus tard, Louise ayant renoncé au mariage : « Cette action fut si agréable à Dieu qu’il acheva dans le même temps de lui courber entièrement la taille pour honorer son triomphe par cet arc glorieux. » pp.14 -15 puis p.71.

Louise entre à l’abbaye cistercienne des Ayes à Crolles à sept ans. Cette abbaye est dans la maison du vicomte de Pâquier et sa sœur Marie Louise en est la supérieure ; l’aînée de ses deux filles entre également au monastère et en devient coadjutrice dès sa profession à l’âge de 16 ans. Les religieuses de cette abbaye ont une vie peu édifiante : elles sortent du cloître, reçoivent des visites, se livrent au luxe, à la galanterie et à toutes sortes de mondanités. Louise de Ponsonnas entre dans un désir violent de réformer son ordre. Elle se lie d’amitié avec Claudine de Buissonrond, qui fait profession le même jour qu’elle. Toutes deux partagent la même ardeur pour les réformes proposées par François de Sales, venu y prêcher le carême en 1617 et 1618. Dès lors, elles sont soumises à l’hostilité de leurs compagnes qui résistent à leur volonté. Les trois mères se retirent toutes ensemble (Louise de Pâquier, la coadjutrice, ayant été convertie à leurs idées) pour vaquer à leurs exercices, de sorte qu’elles forment un petit monastère dans le grand. Ne pouvant réformer de l’intérieur, elles font le projet d’une nouvelle fondation et, en 1622, grâce au vicomte de Pâquier, elles louent une maison à Grenoble. Elles rencontrent auparavant Louise de Ballon.

Sainte-Cécile de Grenoble

« Ce 22e novembre jour de Sainte cecile 1624 La révérande Mère Louyse Thérèse de Ballon supérieure du monastère des Bernardines de Rumilly. Sœur Marie Louyse de Paquiers. Sœur Claude Thérèse de Buissonrond. Sœur Louyse Cécile de Ponsonnas professes du monastère Nostre Dame des Ayes ordre de Citeaux et Sœur Jeanne Benoite de Montenard sortie novices des Ayes et fait profession dans la réforme sont venues à Grenoble et avec l’obéissance des supérieurs et le consentement de Monseigneur l’illustrissime Pierre Scarron Evesque et prince de grenoble pour y établir ce monastère. »Archives départementales de l'Isère, ADI 15 H1

vignette|redresse=1.5|Plan du quartier de la rue Neuve. Édifices civils et religieux

Le monastèreP.Hélyot, M.Bullot, Histoire de ordres monastiques religieux et militaires etc. Tome V,Quatrième partie, à Paris chez Nicolas Gosselin, pp. 435-440 est créé dans la rue Neuve (aujourd'hui rue Servan) du nouveau quartier Très-Cloître de Grenoble, englobé dans le plan d’urbanisme du Duc de Lesdiguières. « Lorsqu’elles commencent cette maison, tout leur fonds consistait en deux quarts d’écus… elles se servaient pour couverture de lit de celles des mulets du vicomte de Pasquier… Elles n’avaient aucun meuble si bien que ceux qui les visitaient s’étonnaient de l’austérité de la règle qui les empêchait de s’asseoir »Anonyme, La vie de la mère de Ponçonas… p. 106.

Les autorités ecclésiastiques : des menaces d’exclusion de la part de l’ordre de Cîteaux et la susceptibilité de l’évêque. Mais la bulle du pape Urbain VIII du exempte les maisons fondées de la juridiction cistercienne et les place sous celle de l’évêque, conformément aux décisions du concile de Trente. Les constitutions de la règle commune du monastère rédigées par Louise de Ballon avec les sœurs de Buissonrond et Ponsonnas sont publiées pour la première fois à Grenoble en 1631 : elles se rattachent à la famille bénédictine et à la doctrine de saint Bernard. La clôture est absolue et définitive, cependant, la question se pose de la limite de l'investissement dans la mortification et les jeunes, car en cas de trop grande rigueur, « On verrait sans cesse l’infirmerie pleine de malades, le chœur désert et les offices de la chapelle abandonnés »Anonyme, La vie de la mère de Ponçonas… p. 112. François de Sales avait recommandé que « sans s’embarrasser de grande austérité, ces filles s’attacheraient à l’essentiel de la règle et des vœux, s’appliquant de toutes leurs forces à la mortification de l’esprit, au recueillement intérieur et à l’union avec Dieu. Malgré la sainte avidité qu’elles avaient pour la mortification, celles qui les suivraient dans leur institut n’auraient pas la même rigueur »Anonyme, La vie de la mère de Ponçonas… p. 111. « Ces constitutions portaient qu’elles se serviraient du bréviaire romain, qu’elle diraient matines le soir, afin d’avoir la matinée plus libre, pour en employer une heure entière à l’oraison mentale ; qu’elles se coucheraient à dix heures, se lèveraient à cinq. Elles devaient aller sept fois par jour au chœur pour y dire l’office divin. Elles devaient faire l’après-dîner une demi-heure de lecture spirituelle, une autre demi-heure d’oraison mentale, et l’examen de conscience deux fois le jour. L’usage de la viande leur fut permis trois fois par semaine : elles portaient du linge et se servaient de matelas et de tour de lit »P.Hélyot, M.Bullot, Histoire de ordres monastiques religieux et militaires etc. Tome V,Quatrième partie, À Paris chez Nicolas Gosselin, 1718, pp. 441. Les règles sont approuvées en 1634 comme constitutions de la congrégation de Saint Bernard, ordre de Cîteaux. Louise de Ballon est la première supérieure, avant Claudine de Boissonrond qui meurt le , puis Louise de Ponsonnas qui lui succède.

Les fondations de nouvelles congrégations se multiplient ensuite rapidement. La maison de Rumilly est à l’origine de quinze monastères, celle de Grenoble de quatre : à Vienne, Lyon, Paris (les bernardines du précieux sang) et Aix-en-Provence. Cependant, avec l'expansion viennent des conflits. « La tentation d’être générale d’ordre est très forte dans les religions »Anonyme, La vie de la mère de Ponçonas… p.159. Entre Louise de Ballon et Louise de Ponsonnas, une distance se creuse. Louise de Ballon fait imprimer en 1636 des constitutions révisées, approuvées du seul évêque de Genève pour les religieuses réformées de Saint-Bernard dites « de la divine providence ». De son côté, Louise de Ponsonnas, fondatrice à Paris, y fait réimprimer en 1637 les constitutions de 1631, un coutumier et un directoire, et prône l’appellation « des bernardines de Saint Bernard ». La réimpression commune à Lyon en 1648 des différents documents marque apparemment la fin du différend. Louise de Ballon, rappelée en Savoie, remplit encore plusieurs supériorats avant de se retirer à Seyssel, où elle meurt le . Louise de Ponsonnas meurt à Aix-en-Provence le en odeur de sainteté : son pieux biographe écrit que dans sa vie terrestre « presque toute la communauté de Grenoble la vit un jour, après la sainte communion, s’élever de terre et dans la nécessité de s’attacher à la grille du chœur pour s’arrêter »Anonyme, La vie de la mère de Ponçonas… p.169.

Vie de l'institution (1624-1792) « Gloire et bénédiction éternelle à la très adorable trinité, A Jésus, A Marie et Saint Bernard, notre glorieux père. Livre cinquième des religieuses bernardines du monastère Nostre Dame Sainte-Cécile de Grenoble Ordre de Cîteaux. De la réception des filles au commencement de leur essay, du jour de leur profession et des trois interrogats qu’on leur fait au commencement, au milieu et à la fin de l’année de probation. »ADI 15 H 1

Cette dédicace ouvre le livre des vêtures ou des prises d’habit et offre une vision de la population des moniales et des converses pendant toute la durée de vie de l’institution. Pour chacune sont notés le nom des pères et mères, la qualité de ceux-ci, le lieu de naissance, l’âge, les dates d’entrée, la date de la prise d’habit, et celle de la profession définitive. Parfois, un renseignement particulier témoigne de situations originales. Entre le et le , le couvent accueillit 200 religieuses : 161 destinées à des vœux de professes et 39 converses ou sœurs laies.

L'enregistrement des entrées des professes