MargueriteEt non Alexandrine-Ernestine comme parfois écrit. Gourdan, née Marguerite Stock le à Larzincourt (Marne)Acte de naissance (vue 28/61), registre des naissances de Larzincourt pour les années 1723-1732 sur le site des archives départementales de la Marne. et morte le à Paris, est une des plus célèbres entremetteuses du .
Biographie Fille d'un marchand, Sébastien Stock ou d'Estocq, et de Jeanne Maslot, qui s'unirent à Larzincourt le , elle est le deuxième enfant d'un fratrie de 10 à 12.
Elle débute comme demoiselle de magasin, dans un commerce de modes. Venue à Paris en compagnie d’un jeune officier qui ne tarde pas à la quitter, elle épouse le , à Larzincourt, François-Didier Gourdan, receveur des aides Acte de mariage (vue 193-194/230), registre des mariages de Larzincourt pour l'année 1748 sur le site des archives départementales de la Marne.. Bien que condamné à mort par contumace, son mari n’en deviendra pas moins, quelques années plus tard, capitaine général des fermes à Brest, puis à Cavaillon et détenteur de l’entrepôt général de Carpentras.
En 1754, Marguerite Stock est débitante de tabac jusqu’à une dispute violente avec ses employeurs, les époux Diodé, survenue le . Elle reprend alors, grâce à la complaisance intéressée de son mari, le genre de vie qu’elle avait choisi à son arrivée dans la capitale. Elle fait la connaissance d’un gentilhomme officier aux Gardes, duquel elle a une fille. À la suite de cette naissance, l’officier lui alloue une rente annuelle de six mille livres, et, successivement, des cadeaux en bijoux et diamants pour plus de quarante mille livres.
Après quatre années de ménage à trois, l’officier meurt. En 1759, Marguerite Gourdan fonde, avec cette première fortune, un établissement de prostitution dans la rue Sainte-Anne. Installée avec un certain luxe, l’un de ses premiers clients est, en 1760, le chevalier Jean-Baptiste Dubarry.
Les pamphlétaires de la même époque prêtent à Marguerite Gourdan une influence décisive sur l’éducation de la jolie Jeanne Vaubernier, dit Lefeuve, surnommée « l’Ange », qui deviendra plus tard la comtesse du Barry, la plus renommée des maîtresses de Louis XV, mais ces assertions reprises par certains auteurs peu scrupuleux, comme les Goncourt, sont issues des pires ragots de la fin du , commandes politiques des Choiseul à leur « créature », Pidansat de Mairobert, et n’ont pas de fondements sérieux. S’il est évidemment arrivé que Jean du Barry se rende dans les bordels comme beaucoup d’hommes, mariés ou non, la future comtesse, sa belle-sœur, était sous la protection de Jean Baptiste Buffault et de son épouse qui, à la tête d’une grande fortuneLes Buffault ont laissé leur nom à une artère parisienne. Ils possèdent de nombreux immeubles et des propriétés en Île-de-France. Un de leurs fils, Alphonse, fut, avec Jean-Frédéric Perregaux et d’autres, l’un des fondateurs de la Banque de France., possèdent, entre autres, un magasin de mode de luxe réputé, « les traits galants », rue Saint-Honoré où la future comtesse du Barry gagne honnêtement sa vie. du Barry a toujours conservé des liens très étroits avec la famille Buffault et il est impensable qu’elle ait été une des pensionnaires de l’établissement de la Gourdan.
Rêvant d’une maison plus importante que celle fondée rue Sainte-Anne, Marguerite Gourdan s’installe, au cours de l’année 1763, rue Comtesse-d’ArtoisPartie de l'actuelle rue Montorgueil comprise entre la pointe Sainte-Eustache (rue de Turbigo) et la rue Mauconseil., dans un immeuble appartenant alors au sieur Marion, marchand épicier. C’est le séjour prolongé dans cette rue qui vaut, sans aucun doute, à la proxénète le surnom de « Comtesse » ou de « Petite Comtesse ».
Au fur et à mesure que la situation des époux Gourdan s’améliore, la complaisance du mari se complique sans doute d’exigences qui deviennent une gêne pour Marguerite Gourdan, car elle résout subitement de s’affranchir du joug matrimonial. Ayant demandé et obtenu, le , la séparation de biens contre son mari, elle peut donner plein essor à son ambition.
Trois ans plus tard, le , un incendie détruit en partie le mobilier du salon de Marguerite Gourdan, qui demeure rue Comtesse-d’Artois jusqu’au début de l’année 1773, époque à laquelle elle a des démêlés avec la police et séjourne quelque temps à l’hôpital de Bicêtre, spécialement institué pour y soigner les personnes atteintes de maladies vénériennes (et notamment les prostituées). Elle y fait la connaissance d'une autre femme, connue pour sa beauté, son esprit et son libertinage : Justine Paris. Dès qu’elles se voient, une vive sympathie les réunit et elles pensent bientôt que, selon l’historiographe Lefeuve, leur « conformité de goûts et d’habitudes, peut être avantageusement utilisée pour leurs intérêts communs ». La retraite forcée où vivent ces femmes leur permet de méditer sur les inconvénients du métier qu’elles professent et d’envisager les moyens susceptibles d’y remédier. Elles forment ainsi le projet de fonder en association un établissement de prostitution unique en son genre, dont Justine Paris serait la « mère abbesse » et Marguerite Gourdan coadjutrice.
Le 23 de la rue Dussoubs Aussitôt sorties de l’hôpital, les deux matrones se mettent en devoir d’exécuter leur plan. Elles établissent en 1774, à l’angle de la rue Saint-Sauveur et de la rue des Deux-PortesAujourd’hui 23, rue Dussoubs ()., ce fameux temple dédié à la déesse Vénus avec tout le luxe et le confort de l’époque. Mitoyenne d'un riche et ancien hôtel appartenant à Charles-François Baude, receveur des Loteries, l'immeuble à façade sobre inspire confiance et abrite une boutique d’antiquaire dans laquelle un escalier conduit au premier étage, où un appartement communique avec le « vestiaire » (ou « salle de bal ») de la maison de passe, par où entrent les visiteurs de marque pour qui l’incognito est nécessaire.
Justine Paris ne profite pas longtemps de cette nouvelle entreprise. En , elle meurt, emportée par la maladie vénérienne qui l’avait conduite à Bicêtre. Marguerite Gourdan ne juge pas utile de reprendre une associée et continue à diriger, seule, l’établissement de la rue des Deux-Portes-Saint-Sauveur, s’empressant d’établir autour d’elle un véritable état-major d’émissaires, de pourvoyeuses et de marcheuses, dont le rôle est de lui recruter des volontaires intéressantes, qu’elle pourchasse par tous les moyens, à Paris comme en province, pour constituer ce qu'elle appelle son « sérail ». Celle-ci loge, nourrit, blanchit, coiffe ses pensionnaires qui l’appellent leur « mère ». Elle fournit en outre tous les habillements, jusqu’aux chemises nécessaires à leur négoce, aux pensionnaires qui travaillent pour son compte et n’ont pour elles d’autres bénéfices que les « rubansC’est le terme par lequel on entendait les générosités du client. Ces petits profits étaient aussi souvent destinés à l’achat des souliers. »
Marguerite Gourdan édicte, à l’usage de ses pensionnaires, un règlement en vingt articles, agrémenté, en complément, d’Instructions pour une jeune demoiselle qui veut faire fortune avec les charmes qu’elle a reçus de la natureMarguerite Gourdan, Instruction pour une jeune demoiselle qui entre dans le monde et veut faire fortune avec les charmes qu’elle a reçus de la nature, Jean Nourse, Londres..
En dehors de son sérail, Marguerite Gourdan a sous ses ordres bon nombre de femmes qui travaillent en appartements particuliers, prêtes à se rendre chez les hommes qui ne veulent ou ne peuvent se déplacer, ou à des « soupers » en ville. Ce groupe extérieur de courtisanes attachées à la maison de Marguerite Gourdan, constitue ce qu’elle appelle sa « Légion ». Parmi celles-ci de nombreuses demoiselles constituant la troupe de l’Académie de musique, renommées pour leur vertu facile depuis la fondation de l’Opéra. Les pensionnaires du Théâtre-Français ou Théâtre-Italien, comme Dumesnil, HusMaîtresse de Bertin et mère du chevalier d’Antigny et de Marie-Adélaïde Robineau de Beaunoir, épouse de l’auteur de ce nom. et Gaussin, sont également du nombre. La célèbre comédienne Marguerite Brunet dite lui sert, quant à elle, de rabatteuseThéveneau de Morande rapporte dans le Gazetier cuirassé : ..
Un troisième système de recrutement à la disposition de Marguerite Gourdan s’effectue grâce à quelques bourgeoises peu scrupuleuses, qui consentent à conduire leurs filles rue des Deux-Portes afin d’en tirer profit. Enfin, d’autres bourgeoises en quête d’argent pour se procurer des toilettes, ou pour jouir d’une existence plus agréable que celle qu’elles vivent ordinairement auprès de leurs époux, constituent une quatrième catégorie d’éléments pour la maison Gourdan.
Les combinaisons de Marguerite Gourdan sont multiples. Tout ce qui touche à son état lui est connu. En dehors de la direction de son établissement et de l’arrangement des parties fines soit chez elle, soit dans les petites maisons de la noblesse, elle procure, en appareilleuse consommée, des femmes aux hommes, des jeunes gens aux « sodomistes » et des « succubes » (jouant le rôle passif dans les ébats amoureux féminins) aux « tribades ». Les lesbiennes les plus renommées se recommandent toutes auprès de Marguerite Gourdan pour avoir de jeunes et jolies filles, expérimentées ou débutantes. Parmi celles-ci, , femme de l’avocat général et ancien Procureur royal René-Nicolas de Maupeou et fondatrice de la « secte Anandryne » Marguerite Gourdan lui écrit, le 28 décembre 1778 : ..
La maison de Marguerite Gourdan sert aussi à des dames dont la situation mondaine exige des précautions dans l’accomplissement de leurs escapades. Parmi celles à qui Marguerite Gourdan offre très obligeamment l’hospitalité pour voir clandestinement leurs amants, on compte , qui y retrouve l’acteur Clairval de la Comédie-Italienne. Dans cette catégorie de clientèle se retrouve également le duc de Choiseul, qui a pour sa sœur, la duchesse de Gramont, une affection plus que fraternelle. Théveneau de Morande assure dans le Gazetier cuirassé :
Parmi les clients célèbres de Marguerite Gourdan, on trouve encore Christian IV de Palatinat-Deux-Ponts, le prince de Conti, le marquis de Fitz-James, le chevalier de Coigny, le duc de Chartres, le duc de Mazarin, le duc de Grammont, le marquis de Romcy, le marquis de Nesle, le duc de Fronsac, le fermier général Dangé, le marquis de Genlis, le duc de Luynes, le marquis César de Talaru, M. de Montaigu, M. de Moudran, le marquis de Duras, le duc de la Trémoille, le chevalier de Piis, le négociant Émery, le banquier Pexiotte.
Parmi les ecclésiastiques, on trouve le père Élysée, le père Bernard, le séminariste M de Calonne, le professeur en théologie Adrien Aubert, l’aumônier François de Clugny, le docteur en Sorbonne Pierre-Gallon Francesqui, le grand-vicaire Joachin de Gobriacle, l’archidiacre Jean Mongin, le chapelain de la Reine, M. de Saint-Mery, ou le chapelain du Roi, Gaspard Bardonnet, le chanoine Joseph-Marie Mocet, le prévôt Pierre-Joseph Artaud, l’abbé Grisel, l’abbé de Voisenon, l’archidiacre Jean-Baptiste d’Aguesseau, le père Honoré Regnard, l’évêque jésuite de Sisteron Lafiteau, l’archevêque de Toulouse Loménie de Brienne, l’abbé Tencin. Lany, ancien maître des ballets de l’Opéra (en dehors de sa liaison avec danseuse de ce théâtre) ou le bibliothécaire des Petits-Pères de la place des Victoires aiment à se faire fouetter chez Marguerite GourdanHelvétius préfère aller recevoir de genre de traitement pour un louis, chez la Lafosse..
Le déclin Le , un arrêt du Parlement décrète une prise de corps contre Marguerite Gourdan, pour avoir recueilli chez elle la femme d’un gentilhomme de province et favorisé son goût pour le libertinage. Marguerite Gourdan n’attend pas l’application du Décret de prise de corps. Cinq jours après la prononciation de cette sentence, c’est-à-dire le , la Petite-Comtesse licencie son personnel, ferme son établissement et prend la fuite.