vignette|redresse=1.2|alt=Photographie en couleurs d'une sphère creuse en métal remplie de courriers.|Une boule de Moulins, remplie de sa correspondance factice (musée de La Poste, Paris).

Une boule de Moulins est un procédé de transport du courrier depuis la province vers la ville de Paris, employé lors du siège pendant la guerre de 1870. Comme le courrier destiné à être ainsi acheminé dans des sphères creuses est au préalable centralisé à Moulins (Allier), ces boules sont dites « de Moulins ».

Trois personnes imaginent de placer le courrier dans des cylindres de zinc étanches, auxquels des ailettes donnent une forme sphérique et qui sont immergés dans la Seine largement en amont de Paris, non loin de Montereau-Fault-Yonne. Roulant sur le fond du fleuve en descendant son cours, ces boules doivent ainsi franchir les lignes des assiégeants et être récupérées dans un filet disposé aux abords de la capitale. Les opérations prennent toutefois beaucoup de retard en raison de longues discussions avec l'administration des Postes ; l'hiver s'avance et les glaces encombrent le cours de la Seine.

Malgré des essais prometteurs, le procédé se révèle un échec complet, aucune des de Moulins larguées entre le et le ne parvenant à Paris avant la fin du siège, même si plus de la moitié d'entre elles sont retrouvées depuis, de la Seine-et-Marne jusqu'à l'embouchure de la Seine. Les lettres qu'elles contenaient sont remises à leurs destinataires ou à leurs descendants, ou bien figurent dans les collections du musée de La Poste ainsi que dans des collections privées.

Maintien du contact entre Paris et la province vignette|gauche|alt=Dessin en noir et blanc de ballons assemblés sous la verrière d'une gare.|Atelier de fabrication de ballons (gare d'Orléans). Continuer à correspondre entre la province et la capitale assiégée par l'armée prussienne depuis le est de première importance. L'échange d'informations sur la situation militaire est capital ; les soldats, sur les champs de bataille, ont besoin du soutien moral de leur famille restée à Paris et à laquelle ils veulent en retour donner de leurs nouvelles ; les assiégés, de leur côté, doivent continuer à se sentir reliés à la province.

Pour tenter de maintenir ce pont relationnel par le biais de l'échange de courriers, divers moyens sont employés mais surtout dans le sens Paris-province, comme le ballon monté qui peut emporter plusieurs sacs de courrier ; sur toute la durée du siège, ces ballons sont fabriqués en dans les gares du Nord, de l'Est et d'Orléans, alors libres de tout trafic ferroviaire.

Dans l'autre sens le problème est plus complexe. La voie aérienne est difficilement utilisable : seuls des pigeons voyageurs arrivent à entrer dans la capitale mais leur nombre est insuffisant au regard du volume à acheminer et le taux d'échec élevé. Les routes sont barrées et les portes de Paris gardées : les messagers tentant de forcer le blocus sont fusillés comme espions après un procès militaire expéditif et des chiens dressés à pénétrer dans la ville abattus à vue. Les trains ne circulent plus et les Prussiens surveillent et patrouillent sur la Seine, empêchant le passage de tout objet flottant à la surface du fleuve.

Principe, description et expérimentations vignette|redresse|alt=Photographie en couleurs d'un texte manuscrit.|Brevet de Delort pour sa . L'idée de faire voyager par le courant de la Seine des boules étanches contenant du courrier est envisagée selon le principe de la bouteille à la mer dès : propose des engins flottant sous la surface et libérant un petit drapeau, une fois entrés dans Paris, pour signaler leur présence. Le projet est rapidement abandonné, jugé trop compliqué à mettre en œuvre et trop risqué.

Cette piste est toutefois à nouveau explorée au début du mois suivant mais, pour déjouer la surveillance des assiégeants, les boules ne doivent pas flotter en surface ou entre deux eaux. Leur masse volumique est calculée pour qu'elles roulent sur le fond, entraînées par le courant.

vignette|gauche|alt=Dessin en couleurs représentant une sphère en coupe.|Coupe schématique d'une boule de Moulins.

Trois personnes, Pierre-Charles Delort, Émile (ou Louis-Émile) Robert et Isca (ou Jacques) Vonoven., mettent au point le système basé sur la fabrication de cylindres en zinc, métal inaltérable à l'eau, étanches une fois leur couvercle soudé. Le dispositif imaginé par les trois hommes, qui ne semblent pas avoir eu connaissance du projet de Castillon de Saint-Victor, est peut-être inspiré de celui utilisé pour la contrebande de tabac à la frontière franco-belge, dans les eaux de l'Yser. Le cylindre creux est pourvu de douze ailettes semblables à des aubes destinées à le faire tourner sur lui-même dans le courant du fleuve. D'une masse totale d'un peu plus de , l'ensemble a la forme d'une sphère et peut renfermer qui, écrites sur du papier pelure, ne doivent pas dépasser chacune, enveloppe comprise. Les cylindres possèdent à leurs deux extrémités un petit ballast pouvant être rempli d'eau à volonté pour équilibrer l'ensemble en fonction du poids des lettres qu'il contient.

Le brevet est déposé le par Delort.. Deux expériences successives, réalisées sur de courtes distances dans la Bièvre à Arcueil puis une autre, les et sur une plus grande distance au Port à l'Anglais dans la Seine, sont concluantes : les boules jetées dans l'eau sont récupérées dans les filets destinés à les arrêter ; dans le cas de la Bièvre, la limpidité de l'eau permet même de les suivre sur leur trajet. Le principe apparaît donc applicable à plus grande échelle.

Mise en œuvre Marchandages et luttes d'influence Premier contrat, avec Germain Rampont vignette|gauche|redresse|alt=Photographie en noir et blanc de la tête d'un vieil homme barbu.|Germain Rampont. Robert rencontre le général Trochu début (ils se sont connus en Algérie vingt ans plus tôt) ; Trochu se montre très intéressé et, dans la foulée, Robert soumet le projet à Germain Rampont, directeur général des Postes resté à Paris. Une fois les tests effectués, Rampont rédige le un contrat autorisant la mise en place de ce service d'acheminement de courrier ; ce document, financièrement très intéressant pour les concepteurs, reste par ailleurs flou sur bien des détails pratiques : c'est ainsi par exemple, que le lieu de collecte, Clermont-Ferrand, n'est convenu que de manière orale et que, si le montant de la rémunération des intervenants est fixé, les modalités de versement ne sont pas précisées. Delort et Robert quittent la capitale à bord du ballon monté Le Denis Papin la nuit suivante en décollant de l'esplanade de la gare d'Orléans ; ils emportent du courrier à destination de la province, quelques boules fabriquées à Paris ainsi que le contrat signé par Rampont et approuvé par le ministre des Finances Ernest Picard.

vignette|redresse|alt=Dessin en noir et blanc de la tête d'un homme portant la moustache.|François-Frédéric Steenackers.

Atterrissant à La Ferté-Bernard dans un secteur « libre » à l'aube du , ils gagnent dans la journée Le Mans puis Tours le pour y rencontrer François-Frédéric Steenackers, directeur général des Télégraphes également chargé des Postes pour la province car il a suivi le gouvernement de la Défense nationale dans son repli. Steenackers les félicite de leur initiative et leur confirme que, comme convenu avec Rampont, le courrier doit être centralisé à Clermont-Ferrand. Forts de ces encouragements, Delort et Robert se rendent au plus vite à Clermont-Ferrand en passant par Bordeaux où ils rencontrent l'adjoint de Steenackers dès le . Cet itinéraire compliqué est le seul qui permette alors d'atteindre le Puy-de-Dôme par chemin de fer depuis Tours. C'est lors de leur halte en Gironde qu'ils font paraître dans la presse un communiqué signalant la mise en place de ce service spécial en se présentant comme des opérateurs privés (« Free post ») agissant avec l'accord de l'administration des Postes ; le communiqué précise en outre que les trois hommes seront directement rémunérés par les usagers..

Second contrat, avec François-Frédéric Steenackers Le , alors qu'ils sont à pied d'œuvre depuis deux jours et qu'ils ont commencé à collecter le courrier, leur parvient, rédigée par Steenackers, l'injonction de cesser toute publicité, de suspendre l'opération et de restituer les lettres en leur possession ; il leur est reproché une opération aventureuse qui, de plus, contrevient au monopole des services postaux en matière de distribution de courrier. Après avoir rencontré le procureur impérial de Clermont-Ferrand , Delort et Robert retournent immédiatement à Bordeaux où s'est installé le gouvernement. Là, de nouvelles conditions, financièrement moins avantageuses pour eux mais plus précises et plus conformes au statut des Postes, leur sont imposées le , au terme de discussions longues et tendues ; le lieu de collecte des lettres est par ailleurs transféré à Moulins, plus proche de la Seine. Outre ces motifs pratiques et financiers, les raisons profondes de ce revirement sont mal connues, mais la volonté de l'administration de limiter sa responsabilité en cas de dysfonctionnement tout en « reprenant la main » sur l'opération n'y est sans doute pas étrangère. L'inimitié et la rivalité notoires opposant Rampont et Steenackers ont sans doute joué, le second ayant été soupçonné d'entraver volontairement une opération approuvée par le premier.

Phase opérationnelle Dispositions pratiques vignette|Lettre par boule de Moulins affranchie au tarif 1 franc, enregistrée à Avranches le .|alt=Photographie en couleur d'une lettre, deux timbres sont apposés, un rouge, l'autre bleu. Selon les termes du contrat imposé par Steenackers et faisant l'objet d'un décret publié le dans Le Moniteur universel, les plis qui sont destinés à entrer dans Paris par l'intermédiaire des boules sont regroupés au bureau de poste central de Moulins, quel que soit leur lieu d'expédition, et doivent être affranchis à au lieu des du tarif normal. Les supplémentaires sont destinés à la rétribution de Delort, Robert et Vonoven (payée par les Postes, pour moitié à l'enregistrement du courrier à Moulins et pour moitié à sa réception effective à Paris) ; aucune garantie n'est toutefois promise aux utilisateurs par l'administration qui dégage par avance sa responsabilité..

Certains bureaux de poste étant dépourvus de timbres en raison de la guerre, quelques courriers transportés par boule de Moulins n'en comportent pas sur l'enveloppe ; ils sont remplacés par un cachet P.P. (« port payé ») apposé à l'enregistrement de la lettre et attestant que l'expéditeur s'est bien acquitté du coût de l'affranchissement. Les lettres peuvent aussi être affranchies au départ mais avoir perdu leurs timbres à l'intérieur de la boule lors de son séjour dans l'eau, en raison de l'humidité ; dans ce cas le même cachet est apposé, mais à l'arrivée cette fois, afin que la lettre ne soit pas taxée.

Afin de ne pas éveiller l'attention de l'ennemi, les lettres ne se distinguent par aucun cachet spécial ; seule l'adresse du destinataire doit comporter la mention « Paris, par Moulins (Allier) ».

Itinéraire des courriers, de Moulins à Paris vignette|gauche|alt=Photographie en noir et blanc d'un pont sur une rivière.|Ancien pont de Valvins à Samois-sur-Seine, un des lieux d'immersion des boules de Moulins. Delort reste à Moulins pour conditionner les boules , remplir les bordereaux qui détaillent leur contenu et superviser leur acheminement à Cosne-sur-Loire où elles sont stockées.

Robert, habillé en paysan conduisant une charrette de paille ou en marchand de volailles et d'œufs, assure le transport des « agents » depuis Cosne jusqu'aux bords de la Seine. Il les immerge en amont de Paris, depuis Bray-sur-Seine jusqu'à Samois-sur-Seine, à partir d'une barque ou depuis un pont. Sur son trajet, il assure également le service postal de bureau à bureau là où celui-ci est interrompu.