Dom Joseph Fréchard, né le à La Petite-Raon (Principauté de Salm-Salm actuellement dans les Vosges) et mort à Vézelise, (actuellement en Meurthe-et-Moselle) le Claude Muller, historien alsacien de la Révolution et du dix-huitième siècle, indique son décès à la date du 24 juillet 1849. est un prêtre réfractaire de Lorraine qui entreprend par la suite une œuvre fondatrice pour généraliser l'éducation enfantine et former maîtres et maîtresses d'école, à partir du diocèse de Nancy jusqu'en 1830 et en particulier de sa paroisse de Colroy-la-Roche qu'il anime de 1808 jusqu'en 1822.
Religieux bénédictin à Moyenmoutier, puis à Senones, puis prêtre réfractaire et pédagogue catholique, Dom Fréchard est le fondateur en Lorraine d’une des rares congrégations masculines sous la Restauration, la congrégation des Frères de la doctrine chrétienne, autorisée par ordonnance royale en .
Il meurt en religieux désabusé par la société moderne individualiste après un parcours professoral étonnant au service de l’enseignement élémentaire.
Biographie
Éducation d’un moine devenu prêtre réfractaire Fils de maître d’école vosgien, le jeune Joseph Fréchard souhaite devenir docteur, c’est-à-dire professeur et poursuit sans grands moyens de hâtives études à Moyenmoutier et Senones auprès de maîtres bénédictins qui peinent alors à recruter des esprits dévoués à l’étude. Il fait profès le à l'abbaye de Senones auprès de l’abbé Dom Lombard. Dom Fréchard devient moine à l'abbaye de Moyenmoutier, sous l'autorité du prieur Dom Sébastien Étienne lorsque surviennent les premiers troubles anti-religieux en 1790Dom François Maillard est le dernier abbé de Moyenmoutier, portant la crosse à embout spiralé de 1771 à 1790. Il meurt le 2 février 1790 avant la dissolution des ordres monastiques de France.. L'abbaye de Moyenmoutier doit être supprimée et la totalité de ses biens meubles et immeubles vendus par décision d'état. Dom Fréchard se fait remarquer en conservant quelques ouvrages religieux sortis inopinément de la bibliothèque. L'autorité informée les lui confisque et le blâme. La communauté bénédictine, affolée et désorientée, dépourvue d'abbé après la disparition de Dom Maillard, obéit au pouvoir qui lui demande de dissoudre leur maison.
Le jeune Dom Fréchard, comprenant l'inéluctable, est un des premiers à se réfugier à Senones le L'abbaye médianimonastérienne est close le 18 août 1791. Ses biens sont vendus et dispersés ultérieurement.. Il reste fidèle à son ordre monastique et se met au service de Dom Lombard à Senones. Fin , il touche une pension de en compensation de sa démission et de la dissolution de l'abbaye de Moyenmoutier. L'annexion de la principauté de Salm survient le après un efficace blocus des bleds nourriciers orchestré par les autorités françaises et une aide patriote de la mairie de Senones. Cette fois-ci, les biens de l'abbaye de Senones, à l'origine sur le territoire d'une principauté étrangère, sont sequestrés et les moines expulsés.
Joseph Fréchard choisit d’être ordonné prêtre auprès du cardinal de Rohan à Ettenheim en 1792 alors que tant d’autres religieux se défroquent en propriétaires ou militaires, en contrepartie de généreuses compensations sur les biens confisqués de leur ordre ou église. Fréchard, nommé curé de Saint-Stail est mal vu des autorités. Le prêtre est prié de déguerpir au plus vite et reçoit un passeport pour la Suisse. Le jeune curé s'obstine cependant et refuse de partir au loin. Il réside sur les hauteurs de Saint-Stail tout en continuant, même après dénonciation, de rendre visite à ses paroissiens.
Le prêtre Fréchard refuse ouvertement de se soumettre au serment de l'égalité en 1793. Pendant toute la période révolutionnaire il refuse de prêter serment et détestant toute sa vie durant les prêtres jureurs. Il acquiert au fil des années une réputation de forte tête.
Une vie itinérante de prêtre chrétien persécuté À Saint-Stail, les poursuites légales et la violence des persécutions religieuses sur les paroissiens forcent Dom Fréchard à se réfugier à Saales, Ranrupt, Colroy-la-Roche, Saint-Blaise, ainsi que dans le val de Villé où les autorités peuvent le confondre avec un simple marchand voyageur, un paysan de retour d'un marché. Il y continue un vaste ministère itinérant. À Steige, Joseph rencontre Louis Saulcy ancien curé vicaire alsacien de Saint-Martin de vingt ans son aîné qui continue dans le dénuement le culte non jureur.
Depuis la fin 1792, la petite paroisse de Steige n'a plus de prêtre résident ni même officiant officiellement puisque Louis Saulcy n'est qu'un religieux proscrit. En 1793, alors que la population paysanne a pétitionné pour que la vie religieuse continue avec un curé reconnu résident à demeure, le conseil de fabrique se voit contraint de verser les fonds à l'administration préfectorale sans aucune contrepartie et l'église est dépouillée des ornements et des cloches. Avec le linge sacerdotal et les effets du presbytère, les anciens objets du culte et les ornements sont emmenés aux dépôts du district de Barr. Les cloches sont entreposés avec les vieilles ferrailles à Schlestadt. Partout, des fanatiques républicains brisent et saccagent les croix de chemin et les sanctuaires des montagnes. Le district réquisitionne en 1794 les derniers objets religieux de valeur comme la croix de la tour.
Les deux prêtres pourchassés émigrent en Suisse en . Ils gagnent d'abord l'abbaye de Muri, puis résident à l'abbaye d'Einsiedeln toute l'année 1794. Décidés à rentrer au pays, les deux hommes rencontrent le cardinal de Rohan à Ettenheim en 1795. Comme Ranrupt, Steige et même Colroy-La-Roche sont privés de curés jureurs ou non jureurs depuis des années, le prélat octroie à Joseph Fréchard, « prêtre catholique qui n'a jamais fait ni serment ni soumission aux lois de la République », la cure de Colroy-la-Roche et de Ranrupt. Il maintient à Louis Saulcy sa charge dans le val de Villé, en particulier à Saint-Martin et à Steige. Ils les invitent à étendre les limites de leurs petites paroisses.
En 1795, c’est donc en prêtre réfractaire que le jeune prêtre vosgien prend, sur ordre de la hiérarchie romaine basée à Ettenheim et à Nancy, les chemins de la pastorale vosgienne. Il administre en cachette sa paroisse catholique réfractaire à partir de Ranrupt, sur l’ancienne voie des Saulniers qui traverse la haute vallée de la Bruche. En réalité, l'administrateur a été chaleureusement accueilli à Ranrupt par la famille Colbe. Sœur Marie Colbe, de la congrégation de la Providence, s'est réfugiée chez son frère qui a quatre filles pieuses. La maison voisine est transformée en maison d'études religieuses. Fréchard y dit la messe, entend les confessions, remplit son ministère en se rendant au chevet des mourants ou va célébrer les cultes et rituels traditionnelles que lui demandent les montagnards. Les jeunes sœurs Colbe recueillent les pauvres enfants divaguant sur les chemins. Il commence à y enseigner pendant les longues veillées de novembre à mars.
À Steige, Fréchard rejoint souvent son ami prêtre Louis Saulcy. Il le remplace lorsqu'il s'absente. Les deux prêtres n'ont pourtant plus d'accès à l'église, les réunions, les messes et l'administration des sacrements, les confessions catholiques ont lieu dans des chambres, des réduits, des hangars ou des granges rustiques. La pression anti-catholique s'atténue cependant et les autorités se désintéressent des montagnards décidés à préserver leur foi : la sainte Madeleine, patronne de Steige, est célébrée le comme autrefois, le maire Nicolas Adrien achète à la vigile une petite madeleine en statue de cire. Le , la commune innovant un étrange culte républicain acquiert un calice et le , l'emplette se porte sur une aube et deux soutanes rouges. L'intention des autorités communales, en fournissant sur place aux deux prêtres un minimum d'habit et des objets de culte, est de leur simplifier la tâche rituelle tout en leur épargnant les dangers d'une fouille sur les grands chemins.
Missionnaire clandestin, Fréchard maintient et apporte la bonne parole, l’Évangile, défiant le nouveau culte officiel de l’être suprême et la doctrine républicaine. Sa réputation de bon père s’accroît de Steige à Saales, de Colroy-la-Roche à Lusse, au point d’accroître sa précarité et de le forcer à fuir dans les granges et les bois aux derniers temps de la répression anti-religieuse du Directoire. De 1798 à 1799, il est constamment dénoncé et apparemment poursuivi par des espionsPour les révolutionnaires républicains, ce prêtre nommé Joseph qu'il recherche activement est la personnification du mal absolu : entouré de créatures séductrices, il ne cesse de corrompre les mœurs de la jeunesse, de dépouiller les adultes crédules et d'abuser les pauvres et les vieillards, instillant partout la superstition la plus éhontée. Pour un grand nombre de témoins montagnards sans engagement politique, le jeune homme au visage angélique aide ses proches, travaille sans distinction comme tout le monde, parle sans solennité et étudie avec assiduité : il incarne un vrai dévouement sacerdotal vis-à-vis des pauvres, des malades et des mourants.. La Hale sur la commune de Steige, parmi d'autres écarts forestiers, devient un rendez-vous de fidèles marcheurs.
Pour ne pas mettre en péril son précaire noyau de soutien, le jeune prêtre s’éclipse périodiquement à Nancy chez les Bazelaire de Lesseux lorsqu’il est menacé. Le curé réfractaire de Steige, Louis Saulcy, qui n'a pas la vitalité de Fréchard, est arrêté à Steige le . Le tribunal de justice le condamne au bagne à l'île de Ré le .
Joseph Fréchard étend alors son ministère aux fidèles paroissiens de Steige. Le prêtre soutient et anime l'initiative de deux anciennes sœurs de la Providence, Marie Colbe et Marguerite Tonnerre, respectivement institutrice à Ranrupt et à Steige : constatant auprès des jeunes générations l'ignorance de la lecture, elles décident de constituer un noviciat de jeunes filles qui, selon leurs aptitudes, prendraient rapidement l'habit et enseigneraient dans les asiles des tout-petits. Les premières filles formées de façon rudimentaire en sortent vers 1800.
Tout le pays de la montagne vosgienne est dominé plus que jamais par les bourgeois des petites villes de vallées ou du piémont, souvent intermédiaires des représentants républicains, qui maîtrisent dorénavant autant par la loi que par l’argent, toute l’économie dévastée par les réquisitions, la crise monétaire et les contributions de guerre. Ces nouveaux possédants ont saisi terres et fonds autrefois religieux réservés à la solidarité et à l’éducation des plus démunis, accroissant misère et ignorance. Les nouveaux édiles enrichis détournent rancœurs et mécontentements de leurs partisans floués en stigmatisant les ennemis du peuple, les émigrés, les religieux réfractaires…
Nancy, la ville catholique par excellence Les nouveaux acquéreurs des biens et terres confisqués, souvent étrangers au pays, ne sont guère généreux. C’est dans les milieux catholiques urbains, faisant pression pour une évolution du régime, gagné enfin par la modération par crainte des chefs militaires conquérants, en particulier à Nancy que le prêtre peut souffler, collecter quelques finances et reprendre une paisible vie studieuse. Reprenant son bâton de voyageur et curé itinérant, Joseph Fréchard est finalement arrêté et interné à Saint-Dié en 1799. D'après les vieilles histoires montagnardes, il s'évade, se cache dans la montagne tout l'hiver, reprend ses activités missionnaires au printemps avant d'être traqué et saisi en été.