La chapelle Saint Ortaire appartient à l’ensemble du manoir de Saint-Ortaire, propriété privée située au Dézert (Cotentin, Normandie). Cette chapelle date du début du mais les archives et les trouvailles archéologiquespierre gravée et carreaux fleurdelisés modèle , fresque de ciel étoilé témoignent d’origines plus anciennes.

Origine La chapelle se dresse selon la traditionSelon de nombreux cantiques des paroisses du Dézert, Angoville-sur-Ay et Saint-Pierre-Arthéglise, dès le . sur le lieu qui a vu naître saint Ortaire (482-580). Elle est considérée comme le maître-lieu du culte de saint Ortaire dans la MancheJean Fournée et Pierre Courcelle, Saint Ortaire : sa vie, son culte, son iconographie, Société parisienne d'histoire et d'archéologie normandes, 1989, 52 p.. La fontaine Saint-Ortaire, connue comme source miraculeuse, se situe à une cinquantaine de mètres de la chapelle sur la même propriété. L’ancien prieuré de l’Ordre de la Trinité et de la Rédemption des Captifs se trouve au lieu-dit de La Perrine (Le Dézert) à 2,5 kilomètres. Les religieux de La Perrine, appelés les Trinitaires, propageaient le culte de saint Ortaire au . Le lieu intitulé "S. Ortaire" figure sur la carte du diocèse de Coutances de 1689Carte du diocèse de Coutances, de Mariette de La Pagerie, 1689 juste à l’ouest du Desert (orthographe ancienne).

D’après des chartes d’époque, comme nous pouvons le lire dans la Revue catholique de Coutances de 1875-1876 (article de Victor Brunet), la propriété appartenait avant les Croisades aux comtes d’Avranches, barons du Dézert et de Landelles (lieu de naissance présumé et de la mort de saint Ortaire). Cette famille, en particulier le fils de Richard d’Avranches, « Octaire comte d’Avranches, seigneur de Marcé, de Dol, de Combourg, du Grippon, de Landelles et autres lieux, revendiquait hautement comme un honneur, en ces temps de foi et de vaillance, un lien de parenté avec saint Ortaire » . Elle fit construire « des églises et des monastères en attendant le départ au cri de ‘‘Diex et volt’’ des croisés pour la conquête de Palestine ». Il est vraisemblable qu’elle fit bâtir un sanctuaire dédié au Saint à l’emplacement de la chapelle actuelle, où il serait né à la fin du . Leur succédèrent d’autres familles très pieuses : « de Vitré, le RoiIl s'agit probablement d'une famille "Le Roy" ou "Leroy"., de Nantier, de Renty, de Tesson, et Villiers du Hommet. »

Époque moderne vignette|gauche|Intérieur de la chapelle Saint-Ortaire.vignette|gauche|Carreaux à fleur de lys. Le chevalier Geoffroy de la Mare s’y installe au , peu de temps après la fondation de l’abbaye Sainte-Catherine-de-la-Perrine au Dézert, dont il est bienfaiteur. En 1417, lors de l’invasion anglaise, ainsi que Charles Fierville l’écrit dans les Mémoires de l’Académie de Caen de 1892, ses descendants « aimèrent mieux prendre la route de l’exil et s’exposer à la misère que de faire acte de soumission au vainqueur ». « Les deux aînés : messire Louis de La Mare et Richard de La Mare sont inscrits sur les listes d’honneur des chevaliers qui prirent part à la défense du Mont-Saint-Michel en 1424-1427 et l’empêchèrent de tomber entre les mains des Anglais ».

Le seigneur Guillaume de La Mare, fils de Louis de La Mare revint en 1449 en son domaine de Saint-Ortaire endommagé par la guerre. D’après le même auteur, la reconstruction du manoir peut être attribuée à son fils Guillaume ( du ). Grand humaniste, il est élu 133e recteur de l’Université de Caen en 1506, entre peu après au chapitre de Coutances comme vicaire général; il est ensuite désigné chanoine trésorier en 1511Gilles Désiré dit Gosset, Le Chapitre Cathédral de Coutances aux , Thèse, 1995. Le blason « D’argent (fond blanc), à la croix de gueules (rouge)» actuellement visible sur le vitrail à gauche de l’autel pérennise la mémoire de cette famille.

À la fin du , les guerres de religion sévissent dans la région et les « hommes de Montgomery » sèment le feu et la destruction dans tous les lieux de culte catholique. D’après Victor Brunet, la chapelle disparait comme tant d’autres. La chapelle a sans doute été saccagée, mais non rasée, ce qu’attestent les quatre baies en arc brisé existantes, ainsi que le mur de fond ayant conservé sa peinture d’origine.

En 1614, la propriété passe de la famille de La Mare à celle du célèbre abbé Michel de Saint Martin (écrivain, agrégé en théologie et recteur de l’Université de Caen), nous précise l’historien Yves Nédélec Mélanges de la Société d’archéologie de la Manche, , 1974.

En 1684, l’archidiacre se plaint du mauvais état du bâtiment et du mobilier liturgique, il mentionne les « grandes dévotions et charités qui s’y font tous les jours ». L’année suivante, la chapelle est toujours mal desservie, mais une confrérie de Saint-Ortaire contribue à répandre son culteArch. Dioc., A.D.C. XXVIII, 4 fol.13 r° ; et 5, fol.17 ; renseignements fournis par M. J.-M. Gouesse ». La « confrérie » dont il s’agit est celle des Trinitaires à la Perrine. La propriété appartient alors à Thomas Hue, écuyer, sire de Vertmanoir dont l’épouse, Françoise de Saint Martin, fille de Nicolas, est décédée cette même année.

La belle statue de saint Ortaire (dont l’iconographie rappelle les Pères ermites du désert des débuts du christianisme : barbe, cheveux longs, bâton, livre d’écritures saintes…) polychrome et dorée datée du Voyageurs et Ermites, catalogue de l'exposition, Musée de Normandie, 1996, est certainement installée et d’importants travaux de restauration sont réalisés pendant cette période de renouveau, attestés par les linteaux en accolade retournés utilisés en réemploi et les traces d'enduit ancien sur la façade sud montrant un calpinage à grands panneaux rectangulaires (aujourd'hui disparu) de style classique. Victor Brunet cite les « Règlements faits pour la chapelle de la Mare du Dézert, à laquelle messire Hue de Vermanoir, conseiller au Parlement de Rouen, est en droit de présenter (1668). C’est la première fois que l’on trouve une mention de la présence d’un chapelain à la Mare du Dézert… Une longue pièce nous démontre que les curés du Dézert ont dû autrefois rendre des services à la chapelle de la MareVictor BRUNET, La chapelle de La Mare au Dézert, Revue catholique de Coutances, 1875-1876.

C’est certainement au Sire de Vertmanoir que nous devons la restauration de la chapelle au XVIIe siècle.

En 1706, le prieur de l’Abbaye de Sainte-Catherine de la Perrine diffuse un opuscule intitulé « La Vie de saint Ortaire ». Il semble que ces religieux aient beaucoup fait pour répandre ce culte aux XVII et XVIIIe siècles . Les Pères de la Perrine ont traduit à peu près littéralement les Acta Sanctorum, œuvre des pères Bollandistes. Cependant dans ce livret paraît un miracle non connu des Bollandistes : « Un valet de fermier, ramassant un jour des pommes, osa, par une raillerie basse, sotte et impie, en jeter une à la figure de saint Ortaire, en lui disant indignement de la manger ; mais il reçut incontinent le châtiment de son insolence. Le bras lui demeura étendu, sec et roide, sans qu’il pût faire aucun mouvement… Le malheureux reconnut néanmoins sa faute, s’humilia et demanda pardon. Il fit une neuvaine dans les ruines de la chapelle, et par l’intercession du saint abbé, il obtint miséricorde de Dieu, le rétablissement de son bras et une parfaite santé ». D'après Victor Brunet, « ce fut ainsi que recommença la dévotion envers le bienheureux saint Ortaire, dans ce pays. Les Seigneurs du lieu réédifièrent et ornèrent cette chapelle. » Il conclut que ce miracle aurait eu lieu en la chapelle Saint-Ortaire-du-Dézert. Ce miracle relaté par les Trinitaires pourrait confirmer que la chapelle, en ruines, était relevée par les seigneurs du lieu, en l’occurrence, Thomas Hue, sire de Vermanoir.

En 1708, une seconde Vie de saint Ortaire, publiée à Saint-Lô, inclut cette fois-ci un règlement pour la chapelle. Un chapelain, parfois aidé d’un vicaire, desservit la chapelle jusqu’à la Révolution. Brunet évoque les règlements destinés à éviter tout froissement entre les curés du Dézert et les chapelains (droit d’officier, devoir pascal, oblations). Nous connaissons quelques noms des chapelains desservant la chapelle la seconde moitié du : Pierre Le Sénécal, Étienne Le Comte et Hubert Lebedel. Un office dédié à saint Ortaire paraît dans le bréviaire du Chapitre de Coutances, Breviarium Constantiense, de 1745.

Époque révolutionnaire vignette|Cloche de la chapelle Saint-Ortaire fondue en 1790. Pendant la Révolution, le lieu sacré est profané et pillé par des bandes révolutionnaires. Alors qu’une nouvelle cloche avait été fondue à Villedieu-les-Poêles, bénie et posée en 1790, la statue du Saint est jetée dans la fontaine en 1793 à l’encontre du pieux culte rendu par les habitants de la région. La chapelle est alors fermée et le lieu sert de refuge aux prêtres et clercs restés fidèles au Roi.

1789-1790 : Refus de serment par le chapelain Jacques Lebedel Les biens ecclésiastiques sont décrétés à la disposition de la nation, c'est-à-dire que prieurés, presbytères, églises deviennent des biens publics. Les décrets sur la constitution civile du clergé obligent les prêtres et les évêques à prêter serment "à la nation, à la loi et au Roi" dont ils deviennent salariés, les soustrayant à l'autorité du Pape. Dans le diocèse, l'évêque de Coutances Monseigneur de Talmaru de Chalmazel refuse le serment, de même que 125 curés "insermentés" ou "réfractaires", contre 55 "assermentés" ou "jureurs", qui l'acceptèrent sans en comprendre les conséquences. Le chapelain de Saint-Ortaire, Jacques Lebedel refuse le serment ainsi que onze curés et vicaires des alentours.

La chapelle Saint-Ortaire est un lieu où "une affluence considérable vient chaque année de fort loin faire ses dévotions" "pour obtenir la guérison des malades et des infirmes". En 1790, en acte de résistance, une nouvelle cloche est fondue à Villedieu-les-Poêles et installée probablement lors d'une cérémonie clandestine, sous l'autorité du chapelain titulaire, "Guillebert Du Perrou, prieur curé d'Agneaux"Ces informations figurent sur les inscriptions de la cloche. Sa fabrication n'est pas mentionnée dans les registres de Villedieu-les-Poêles, ce qui laisse supposer qu'elle fut fondue en secret.. (photos) vignette|Inscriptions sur la cloche.

1791- 1792 : Emprisonnement du chapelain de Saint-Ortaire Des décrets contre les prêtres réfractaires sont adoptés contre l'avis du Roi, les empêchant de fréquenter les églises, les "destituant" de leurs fonctions, et finalement les condamnant à la déportation ou à l'exil.

350 prêtres ont alors émigré du diocèse, dont l'évêque. Le chapelain de Saint-Ortaire, Jacques Lebedel et le titulaire Guillebert Du Perrou, sont emprisonnés deux ans à Torigni puis au Mont-Saint-Michel. Cependant, une résistance active s'organise, 200 prêtres sillonnent le diocèse en clandestinité, protégés par la population, mais traqués par les Révolutionnaires. Certains furent arrêtés puis assassinés.

Une dizaine de villages du canton perdent ainsi leur curé, des remplaçants sont nommés par les comités révolutionnaires. Ils sont rapidement considérés par la population comme "intrus". Les mères de famille refusent de faire baptiser ou communier leurs enfants auprès d'eux. Nombreux sont ceux qui quittent leur poste.

vignette|Statue de saint Ortaire, plongée dans la fontaine durant la Révolution.

1792-1794 : La chapelle interdite pendant la Terreur Avec la condamnation à mort du Roi et le début de la première République, la Terreur s'abat contre la religion catholique, étant elle-même désormais interdite. Robespierre instaure en remplacement un culte de l'"Être suprême" ou de la Raison. Les prêtres jusqu'alors favorables aux idées nouvelles de la Révolution sont pris au piège. Ils doivent choisir entre la République et la Foi. La majorité préférant servir Dieu plutôt que renoncer à leur Foi, se rétractent de leur serment.