vignette|redresse=1.5|Toros Roslin, Le passage de la mer Rouge, 1266, rituel Machtots (Patriarcat arménien de Jérusalem, Ms. 2027).
La miniature arménienne est l'expression particulière de la miniature en Grande-Arménie, en Petite-Arménie et dans la diaspora arménienne. Son apparition remonte à la création de l'alphabet arménien en Arménie, soit en l'an 405. Très peu de fragments de manuscrits enluminés des ont survécu, le plus ancien conservé en entier datant du . L'âge d'or se situe aux , période de la formation définitive des principales écoles et tendances (quinze cents centres d'écriture et d'enluminure). Les plus éclatantes sont celles de Siounie, du Vaspourakan et de Cilicie. De nombreux manuscrits arméniens enluminés hors du pays d'Arménie ont aussi traversé les siècles. Malgré l'apparition de l'imprimerie arménienne au , la production de miniatures s'est prolongée jusqu'au et survit à travers la peinture et le cinéma arméniens modernes.
Le peuple d'Arménie a toujours été en relation avec les autres peuples de l'Orient et de l'Occident dont l'art a influencé en profondeur et en richesses l'enluminure arménienne. Selon le poète russe Valéri Brioussov, « se croisant et s'entrelaçant avant de fusionner en un tout unique et entièrement neuf, deux forces, deux principes opposés ont, au cours des siècles, régi le destin de l'Arménie et façonné le caractère de son peuple : le principe de l'Occident et celui de l'Orient, l'esprit de l'Europe et l'esprit de l'Asie » Valéri Brioussov, Поэзия Армении (La poésie de l'Arménie), Éditions d'État, Erevan, 1966, .. Les plus belles œuvres des miniaturistes arméniens se distinguent par une grande habileté d'exécution, l'originalité de la composition et du traitement des couleurs, à la brillance due à l'utilisation de pigments principalement préparés à base d'oxydes métalliques, ainsi que par une perception du monde extrêmement personnalisée.
Sur les arméniens actuellement répertoriés dans le monde, environ sont ornementés, et entre et d'entre eux renferment des miniatures. La majeure partie est conservée au Matenadaran d'Erevan (plus de dix mille manuscrits et fragments de manuscrits).
Histoire Naissance vignette|gauche|Tables de concordance, Évangile de Mougni.
L'art arménien de la miniature et de l'enluminure naît très probablement avec les premiers livres arméniens au début du , mais un hiatus de quatre siècles sépare cette naissance des plus anciens manuscrits enluminés préservés (à l'exception de deux folios de l'évangéliaire d'Etchmiadzin, cf. infra) ; ces derniers s'inspirent toutefois vraisemblablement de manuscrits antérieurs. À ses débuts, l'art de l'enlumineur se confond avec celui du copiste, les ornementations n'étant comme le texte que de simples copies de modèles antérieurs, mais, aux , il s'affine et devient plus compliqué, jusqu'à ce qu'il s'en dissocie. Les premiers manuscrits conservés sont des tétraévangiles (comprenant, outre les quatre évangiles, la Lettre d'Eusèbe et les tables de concordances, « allégorie mystique de l'économie du salut ») qui démontrent déjà une diversité dans l'ampleur, le style et le système d'illustration. Cet art est alors parcouru par un double courant, traduisant une double influence : celle de l'art byzantin, avec son allure monumentale (avec par exemple l'Évangile de Trébizonde, , San Lazzaro degli Armeni, Ms. 1400), et celle de l'art oriental, avec son goût pour les surfaces décoratives (illustré notamment par l'Évangile de Mougni, , Matenadaran, Ms. 7736.), deux influences qui s'expriment parfois dans le même manuscrit (comme l'Évangile du roi Gagik, , Patriarcat arménien de Jérusalem, Ms. 2556).. La période couvrant les est celle de la formation de la tradition arménienne, qui voit se développer cette diversité, une balance entre éléments paléochrétiens et innovation, comme « le rôle privilégié des pages liminaires, la présence légitime des commanditaires et, plus encore, l'intention d'exprimer en images la quintessence de l'Évangile », une réinterprétation du vocabulaire décoratif byzantin à la lumière de l'art musulman, ainsi que le goût pour les couleurs vives et brillantes. Les miniatures sont alors en pleine page, le plus souvent au début du manuscrit, mais figurent parfois également dans le corps du texte, et s'expriment avec une grande liberté dans les tables des canons.
vignette|Ascension, Évangile de la reine Mlké
Le plus ancien des manuscrits ornementés conservés est l'Évangile de la reine Mlké, du nom de l'épouse du roi Gagik de Vaspourakan, qui le fait restaurer au ; San Lazzaro degli Armeni, Ms. 1144. Réalisé au Vaspourakan vers 862, il s'agit du premier manuscrit enluminé connu après la période arabe ( - s) et du plus ancien des manuscrits arméniens conservés en entier. S'inspirant d'un modèle antique, ses illustrations, avec notamment le paysage nilotique des tables ou le frontispice évoquant l'évangile syriaque de Rabbula, offrent un écho paléochrétien, chose courante en Orient à l'époque, mais font preuve d'une solennité inégalée. D'un style un peu rude., leur trait rapide et léger, les subtils dégradés des couleurs qui ne sont pas sans rappeler la renaissance macédonienne, tout en s'en démarquant par une palette vive et saturée, font de cet Évangile un « exemple unique de réception et d'interprétation de l'héritage antique en milieu arménien ».
L'évangéliaire d'Etchmiadzin (Matenadaran, Ms. 2374) est un des autres exemples fameux de ces premiers manuscrits. Réalisé en 989 au monastère de Bgheno-Noravank, ce somptueux ouvrage est doté d'une reliure byzantine en ivoire (seconde moitié du ) et incorpore quatre miniatures en pleine page, regroupées sur deux feuillets, des , au style proche des fresques du mais traduisant une influence sassanide, avec les tenues et les coiffures des rois mages., par exemple ; ces quatre miniatures au caractère monumental dans le traitement des personnages, dotés de grands yeux et aux visages au modelé librement brossé, dont le décor architectural rappelle les édifices paléochrétiens, s'inscrivent dans la tradition picturale paléochrétienne et constituent ainsi une persistance du répertoire antique. D'autres miniatures des ornent ce manuscrit, notamment des miniatures liminaires illustrant les thèmes majeurs du salut et les quatre Évangélistes, et sont d'un style moins antiquisant que celles de l'Évangile de la reine Mlké, tout en faisant preuve de fraîcheur et de sensibilité et en adoptant des fonds neutres. « Exemple exceptionnel de l'épanouissement de la peinture qui s'observe au lendemain de la domination arabe », il représente avec l'Évangile de la reine Mlké « la plus haute expression d'un courant classique antiquisant qui traverse aux la peinture en Arménie, parfaitement distinct du courant plus abstrait et décoratif qui la caractérise aussi pourtant à la même époque, représenté notamment par l'Évangile de Baltimore ».
vignette|redresse=1.7|La Grande-Arménie vers l'an mil, avec ses différentes régions historiques.
D'autres manuscrits peuvent être cités, comme cet Évangile de Baltimore (Walters Art Museum, Ms. 537) réalisé en 966, qui opère une métamorphose radicale du décor architectural avec son emploi de petites unités géométriques, ou l'Évangile de Véhap'ar (Matenadaran, Ms. 10780), réalisé avant 1088 au Vaspourakan ou à Mélitène, comprenant notamment soixante-six illustrations christologiques dans le texte, au style rudimentaire mais vif, et accompagnées de phylactères évoquant les bandes dessinées modernes, source probable d'inspiration au de l'Évangile de Gladzor.
Les invasions seldjoukides de la seconde moitié du marquent un temps d'arrêt, voire le début d'une période de déclin pour la miniature arménienne en Grande-Arménie jusqu'au (avec de rares exceptions, comme l'Évangile du Matenadaran, Ms. 2877, au décor d'une grande finesse), alors qu'un renouvellement s'effectue en Cilicie.
Apothéose La vie politique et culturelle en Grande-Arménie connaît un bref développement à la fin du et au début du , avec l'appui de la Géorgie voisine. Agop J. Hacikyan (dir.), The Heritage of Armenian Literature, vol. : From the Sixth to the Eighteenth Century, Wayne State University Press, Détroit, 2005, , .. Effectivement, les Arméniens secouent alors le joug seldjoukide et connaissent un certain essor, la « renaissance zakaride ».. Ainsi, ils forment une principauté indépendante gouvernée par les Zakarides, brève période de paix relative, avant le retour des invasions mongoles de la Transcaucasie dans les années 1220-1240.
vignette|gauche|Le complexe monastique de Tatev.
Églises et palais sont édifiés dans la première moitié du .. En parallèle, l'activité des écoles des miniaturistes et des scriptoria est en pleine expansion ; on y enseigne grammaire, langue, rhétorique, théologie, philosophie, musique, peinture et calligraphie, notamment dans les universités (hamalsaran) de Tatev et de Gladzor, qualifiée de « seconde Athènes ».. Cette dernière université, « presque contemporaine d'un des centres principaux de la pensée européenne, l'université de Paris, pouvait rivaliser avec cette dernière autant sur le plan de la formation culturelle que par la richesse de sa bibliothèque et la diversité des matières enseignées » Lévon Khatchikian, Научные труды Ереванского Государственного Университета (L'université de Gladzor et les discours de fin d'études), Travaux scientifiques de l'université d'Érevan, t. 23, 1946.. Il ne reste que quelques ruines de l'université de Gladzor aujourd'hui, conséquence des invasions mongoles et timourides..
Comme en compensation de cette situation, le royaume arménien de Cilicie est en plein essor du à la fin du . Art et culture s'y développent jusqu'à sa chute à la fin du sous l'avancée conquérante des Mamelouks égyptiens..
Cette époque voit l'apothéose de l'enluminure arménienne : « les miniatures peintes dans les régions du nord-est, par exemple, se distinguent par leur caractère monumental et l'intensité de leurs coloris ; celle de l'école de Vaspourakan par leur simplicité et une tendance à la stylisation. Les enluminures de Bardzr Khaïk, ou Haute-Arménie, se reconnaissent à la gravité majestueuse des personnages et à la variété de leur ornementation ; tandis que les miniatures ciliciennes font apparaître un raffinement et une virtuosité remarquables ». Deux variantes d'un même art national dont elles partagent les traits fondamentaux, les miniatures de Grande-Arménie et de Cilicie se distinguent toutefois : « les miniatures ciliciennes acquirent en peu de temps un brillant niveau et une grande profondeur d'expression. Tout en restant en accord avec leur propre style, elles reflètent l'intérêt de leurs auteurs pour la Renaissance européenne. Les miniatures de Grande Arménie, d'où sont issus, aux , de nombreux écoles et courants, sont plus simples, plus monumentales et plus originales. Elles ont su conserver une expressivité qui n'a son pareil dans aucune peinture de l'époque »..
Les miniatures de Grande-Arménie vignette|redresse=1.7|L'Arménie sous les Zakarian, vers 1203.
Haute-Arménie
Les manuscrits retrouvés avec pour origine les scriptoria de Haute-Arménie, région nord-ouest de l'Arménie historique, croisement de plusieurs axes de transit au , sont « toujours ornés de riches motifs végétaux, de feuilles recourbées en pointe de faucille et de volutes à palmettes ». D'abord traités « de manière assez réaliste », ces motifs connaissent peu à peu une « stylisation de plus en plus prononcée », pour finir par se répandre dans l'art de la Transcaucasie, du Proche-Orient et du Moyen-Orient I. Iakobson, « Художественные связи Московской Руси с Закавказьем и Ближним Востоком в в. » (« Les liens entre l'art de la Moscovie, de la Transcaucasie et du Proche-Orient au »), dans Древности московского Кремля (Les Antiquités du Kremlin de Moscou), 1971..