Antonio Saura est un peintre et écrivain espagnol né le à Huesca (Espagne) et décédé le à Cuenca.
D'abord marqué par le surréalisme, il s'en est éloigné en allant vers la peinture abstraite, puis vers un style plus physique, ainsi qu'il s'en explique dans Le Monde du dans l'article signé Harry Bellet : « Quand je me suis éloigné du surréalisme, je me suis donné un sujet - le corps féminin - comme matrice pour des constructions picturales en noir et blanc. Et peu à peu, d'autres thèmes sont venus s'y associer ».
Pour se libérer du carcan de la société franquiste, il a fondé le groupe El Paso avec Manolo Millares, Rafael Canogar et Luis Feito.
De constitution faible, souvent en proie à la maladie (tuberculoseBiographie établie par Marina Saura dans le catalogue de l'exposition "Antonio Saura Die Retrospektive", Kunstmuseum Berne 2012 ()), il restait un peintre subversif et une personnalité du monde des arts. Il a été fait chevalier des Arts et des Lettres en 1981 et a reçu le Grand Prix de la Ville de Paris en 1995.
Outre les décors de l'opéra Carmen puis ceux de la pièce de théâtre Woyzeck, il a illustré des ouvrages de George Orwell et de Franz Kafka. Il a aussi réalisé plusieurs œuvres de tauromachie, les Sauromaquia (1958), et des huiles sur toile ayant pour sujet le taureau et le torero.
La fondation Archives Antonio Saura a été créée en 2006 par la succession Antonio Saura, à Genève, dans le but de divulguer l'œuvre de l'artiste, d'éditer l'intégralité de ses écrits ainsi que les catalogues raisonnés de son œuvre graphique et de son œuvre peint.
Biographie Enfance et débuts du peintre Saura été très tôt confronté à la violence. Lors du premier bombardement de Madrid par l'armée franquiste en 1936, il avait 6 ans. L'année suivante, la légion Condor rase Guernica ; son père lui montre des photos du massacre découpées dans la presse. À peine installée à Barcelone la famille Saura voit l'immeuble d'en face s'écrouler sous les bombes. Peu après, l'enfant assiste à une scène éprouvante : une rafale de mitraillettes fauche un homme et lui tranche la tête. Le peintre Saura n'oublie aucune de ces monstruosités qu'il va traduire par la suite dans sa peinture par des monstres, des gargouilles, des crucifixions.
Saura est issu d'une famille aisée et cultivée. Son père est avocat, sa mère pianiste, son frère Carlos Saura deviendra un réalisateur de talent. Cependant, Antonio ne suit les cours d'aucune école d'art, il conçoit l'art en autodidacte, expérimentant seul l'écriture, le dessin, la peinture, surtout à partir de l'année 1943, lorsqu'il est frappé d'une tuberculose osseuse qui l'oblige à rester immobile.
L'adolescent connaît une période de grande solitude pendant laquelle il essaie de tuer le temps en découpant et en collant des images de la revue Signal qui présente l'art dégénéré des maîtres qu'il admire : Pablo Picasso, Max Ernst, Marc Chagall, Paul Klee, Piet Mondrian. Il écrit aussi des textes et fait des recherches calligraphiques. 1947 est une année charnière, puisqu'il commence à pratiquer, selon ses propres termes, « certaines formes d'interventions sur la réalité de manière beaucoup plus consciente », abandonnant la déchirure, le papier encollé la superposition d'images de ses débuts.
La première exposition de ses œuvres, nées de ses premières expérimentations, a lieu à la librairie Libros de Saragosse, organisée par le professeur Federico Torralba qui lui fait découvrir des revues françaises : les Cahiers d'art et Minotaure. Les œuvres exposées là sont presque toutes détruites. De cette exposition, Saura dit en 1952 :
De l'époque 1948-1950, Saura conserve essentiellement : Constellations (huile sur papier 1948, , 1950, huile sur papier , (1950 huile sur carton, .
Le surréalisme thumb|right|Musée Reina Sofía, successeur du Musée d'Art Moderne de Madrid où Saura a exposé en 1955 Très vite, Saura se définit comme surréaliste. Dès sa deuxième exposition à Madrid à la galerie Buchholz en 1951, il intitule l'ensemble des tableaux exposés Pinturas surréalistes de Antonio Saura. Pour lui comme pour la plupart des artistes espagnols de l'après-guerre, le surréalisme parvient encore à passer à travers les filets d'une expression contrôlée. Il incarne la capacité libertaire d'une contestation, d'une opposition intellectuelle à toute répressionRamón Tió Bellido, " Antonio Saura", Artstudio , octobre 1989, , ce numéro comprend aussi des articles sur Joan Miró, Manolo Millares, Miquel Barceló, Jose Maria Sicilia, Susana Solano, Cristina Iglesias.
En 1953, c'est le peintre lui-même qui organise une exposition sous le tire Arte fantástico à la « Galerie Clan » de Madrid. Il réunit, avec ses pierres peintes Les Oiseaux du paradis, des œuvres de Max Ernst, Joan Miró, Alexander Calder, Antoni Tàpies, des photos de son frère Carlos Saura, le moulage de la main qui a servi pour le film Un Chien andalou de Luis Buñuel. Il parle là d'une exposition « complètement surréaliste » qui sera la première en Espagne depuis la guerre.
En 1953, l'ambiance « vide, triste, horrible, et déprimante de l'Espagne » pousse Saura à partir pour Paris. Là, il cherche à rencontrer André Breton et tout le groupe surréaliste. Sa déception est grande : le groupe vit replié lui-même dans un formalisme déjà abandonné par son compatriote Joan Miró chez qui il trouve la pureté originelle du surréalisme : l'abstraction lyrique du maître et celle des jeunes américains le satisfait davantage. C'est grâce à son amitié avec le peintre Simon Hantaï et l'écrivain et collectionneur Michel Tapié que la peinture de Saura va évoluer vers des formes expressives plus spontanées.
Il utilise diverses techniques nouvelles : le grattage, les surcharges, le biffures. Le langage du geste prend une énorme importance. Ayant participé à plusieurs expositions du groupe Phases, il se lance dans des expérimentations d'automatisme, de « beauté convulsive » qui remplace pour lui le concept traditionnel du beau.
Saura se rend à Paris pour la première fois en 1952 et y retourne régulièrement. En 1953 il y rencontre Madeleine Augot, qu'il épouse en 1954 à Madrid ; ils s'installent à Paris. Sa première exposition à Paris n'aura lieu à la galerie Stadler qu'en 1957. Stadler va ensuite introduire l'artiste auprès de Pierre Matisse, qui l’exposera par la suite à New York à partir des années 1960.
Fin 1955, il retourne à Madrid et, en 1956, sa peinture gestuelle est exposée à la Bibliothèque nationale d'Espagne, où il montre ses premières peintures en noir et blanc. Peinture abstraite, violente. Le catalogue, préfacé par le suédois Eric Boman, parle d'un climat de véhémence pétrifiée. Mais sous les enchevêtrements de peinture apparaissent déjà des signes figuratifs évoquant principalement le corps féminin. Il présente entre autres Dame noire huile et peinture synthétique sur papier (1954, et Dame rousse (1954, huile et encre sur papier,
Paris, La Havane, Allemagne et retour en Espagne En 1961, Saura expose pour la première fois à la galerie Pierre Matisse de New York. Il a déjà entamé ses séries de crucifixions, de suaires, de collages", de dames, ses premiers nus et paysages ainsi que ses portraits imaginaires. Il a aussi réalisé plusieurs sculptures en 1960.
En 1965, Saura détruit une centaine de ses toiles à Cuenca. Il part pour Cuba l'année suivante et il s'installe à Paris en 1967, ce qui ne l'empêche pas de retourner chaque été à Cuenca. Après avoir participé à La Havane au Congreso cultural en 1968, il s'installe une partie de l'année à Cuba à partir de 1970, mais il garde son atelier parisien qui sera détruit en 1974. Dès 1976, il intègre le premier Pavillon de l'Espagne démocratique à la Biennale de Venise.
Intellectuel activiste, il participe à un grand nombre de rencontres : la documenta de Cassel en 1977, et en 1978 à la première rencontre ibéro-américaune des critiques d'art et artistes plasticiens. En 1977, Rolf Lauter et Antonio Saura se rencontrent pour la première fois dans la galerie parisienne de Rodolphe Stadler et entament un dialogue et une amitié de longue date. En 1979, la collaboration a donné lieu à la première grande rétrospective à la Galerie de Margarete Lauter Mannheim avec plus de 50 images et dessinsAntonio Saura: Bilder und Zeichnungen, Galerie Lauter, Mannheim 21.09.-12.11.1979., suivie de nombreuses autres présentationsAntonio Saura: Bilder und Zeichnungen, Galerie Lauter, Mannheim 08.11.1985-30.01.1986..
Il devient également professeur d'art plastique au Cercle des Beaux-Arts de Madrid en 1985 et il dirige l'année suivante, le séminaire L'Art et le Mal à l'UIMP de Séville, puis en 1987 un autre séminaire : Reencuentro con El Paso (nouvelles rencontres avec le groupe de peintres El Paso) à l'UIMP de Cuenca, et encore un autre en 1988 à Séville dans la même université sur le sujet Le Sexe et l'art.
De 1982 à 1985, Saura accumule les honneurs et les succès, dont la Médaille d'or du mérite des beaux-arts par le Ministère de l'Éducation, de la Culture et des Sports. et plus tard, en 1982, la Médaille d'Or du Círculo de Bellas Artes.. Après le dramatique accident qui cause la mort de sa fille Elena, le peintre ne connaît pas une minute de repos. Après la série de peinture Dora Maar visitada, il se lance dans la scénographie de Carmen, ballet que son frère Carlos a mis en scène au Théâtre de Paris avec Antonio Gades. Antonio est au four et au moulin. Il préside aussi le comité de l'organisation Artistes du monde contre l'apartheid, à Paris.
Œuvre peinte Dès son retour en Espagne, Saura va traiter des thèmes en série, et en périodes successives. Ce sont les Dames, les Crucifixions, les Visages, les Foules les portraits imaginaires parmi lesquels se trouvent un très grand nombre de portraits imaginaires de Goya, et enfin la tauromachie qui apparaît sous forme de lithographies de Arte de Birlibirloque (« L'Art de Birlibirloque ») de José Bergamín, et d'huiles sur toile : les Sauromaquias d'un expressionnisme violent.
La peinture de Saura devient dès lors très complexe à déchiffrer et peu d'analyses sont disponibles concernant ses choix étranges, pas toujours compris, mais souvent admirésHarry Bellet, Le Monde du 24 juillet 1998, . Saura peint très souvent à partir d'une documentation photographique recueillie depuis sa jeunesse. On y trouve des actrices de cinéma, des princes. Ses tableaux correspondent à sa définition de la peinture espagnole : « Tout ce que je sais d'elle tient en ceci : qu'elle a inventé très peu de concepts picturaux nouveaux, mais qu'elle a su prendre les modèles venus de l'étranger et qu'elle les a dépassés. (…) L'art espagnol est tout de discontinuité et d'exceptions, il est saccadé et entrecoupé, à l'image de l'Espagne, pays très marginal, fanatique, isolé en Europe et très métissé. À l'image de l'histoire espagnole aussi, affreusement violente ».
Dames thumb|right|Le Stedelijk Museum d'Amsterdam. Dans la première série de Dames Saura remet complètement en question l'automatisme surréaliste et se détourne de l'abstraction pour se rapprocher d'une variation figurative, avec des images de corps et visage humains, femme ou homme. Les mouvements du bras, de la main entrent pour beaucoup dans la composition des toiles de cette époque. L'acte de peindre est une forme de contrainte insupportable selon Saura. Francisco Calvo Serraller cite une déclaration du peintre qui conçoit la toile comme un lieu de sacrifice (elle est clouée sur un châssis), l'action déterminante de l'artiste étant d'évaluer ses distances « comme le torero face à la bête afin que l'entrée de l'image sur son terrain soit correct et que l'excès ne conduise pas à des altérations excessives. » La peinture devient alors un exercice corporel au même titre que la gymnastique ou le ballet et l'action de peindre prédomine sur la narration.